Né le 17 octobre 1815 à Toulon (Var), décédé le 25 septembre 1889 à La Garde (Var). Polytechnicien, officier du génie, directeur du bureau des affaires arabes d’Orléansville en Algérie. Auteur de plusieurs ouvrages sur l’Algérie ainsi que d’études philosophiques. Conseiller municipal de Toulon dans les années 1860. Abonné à La Phalange, actionnaire de l’Union agricole d’Afrique, collaborateur du Bulletin du mouvement sociétaire en Europe et en Amérique et de La Science sociale, actionnaire de la société exploitant la Librairie des sciences sociales, abonné au Bulletin du mouvement social.
Charles Richard est le fils d’un négociant et propriétaire [1]. Il entre à l’École polytechnique en 1834, puis rejoint l’École du génie à Metz deux années plus tard. D’abord sous-lieutenant, il passe lieutenant en 1838.
Chef d’un bureau des affaires arabes
Il s’embarque en 1840 pour l’Algérie ; il est d’abord placé à l’état-major du génie puis chargé des affaires arabes à Bougie. Promu capitaine en 1842. Il est nommé en avril 1843 chef du bureau arabe d’Orléansville, ville qui vient d’être fondée ; ce poste lui confère des fonctions à la fois
(Source : Almanach phalanstérien pour 1848)
militaires, administratives et judiciaires [2]. Richard voit dans le bureau des affaires arabes « le représentant du principe civilisateur dans toute sa pureté et toute son énergie » [3]. Il connaît la langue arabe et, selon son supérieur hiérarchique Saint-Arnaud, il « parle l’arabe comme le français » [4]. Il reçoit la Légion d’honneur en décembre 1843.
Il participe en 1845-1846 à la répression de la révolte du Dahra ; il est blessé à la tête en avril 1845 lors de l’opération menée contre Bou-Maza, puis à une jambe – superficiellement – lors de la razzia de la smala du Chérif. Il est cité à plusieurs reprises pour des actes de bravoure. Il est promu officier de la Légion d’honneur en août 1846. Il est chargé d’accompagner Bou-Maza, prisonnier envoyé à Paris. Il publie un ouvrage dans lequel il analyse les causes de l’insurrection [5] : pour l’essentiel, affirme-t-il, le fanatisme des musulmans et leur haine des chrétiens ; il y décrit les opérations militaires des insurgés, qui pratiquent le pillage, supplicient et assassinent les Arabes ralliés aux Français, et celles des troupes françaises qui recourent aux razzias ; il fait par ailleurs l’éloge des autorités coloniales qui ont selon lui remplacé le despotisme ottoman par la justice et la bienveillance et dont l’attitude ne peut être considérée comme une cause de la révolte ; l’apparente soumission d’une grande partie des populations arabes est trompeuse et des révoltes peuvent éclater à tout moment. Pour maintenir l’ordre, il faut une forte présence militaire et l’accroissement des populations européennes, avec l’installation de soldats et de laboureurs. Méfiant envers les chefs arabes chargés d’encadrer localement les populations musulmanes, il préconise l’extension des bureaux arabes, qui doivent d’abord obtenir la soumission des populations indigènes avant de les émanciper. Il souhaite également limiter leur mobilité et leur éparpillement en les rassemblant dans des villages. Cet ouvrage fait l’objet d’une longue présentation dans La Démocratie pacifique [6].
Richard est alors considéré par ses supérieurs comme un « officier aux aptitudes exceptionnelles, s’imposant par sa parfaite connaissance du monde indigène et sa bienveillance » [7]. Selon Saint-Arnaud, « Richard est un homme de mérite, doux comme un mouton, brave comme un lion […] mais neuf et connaissant peu le monde. […] il est depuis […] [18]43 à Orléansville qu’il a vu naître [8]. Émile Félix Fleury, qui combat à ses côtés en 1848, présente aussi Richard comme un « officier de grand mérite » [9]. Il est un bon militaire et un bon administrateur, « s’imposant par sa parfaite connaissance de l’arabe, son habileté à l’égard des Indigènes, dont il avait conquis les sympathies, son indéniable talent d’écrivain, sa bienveillance extrême pour ses inférieurs qu’il maintenait cependant dans l’accomplissement de leurs devoirs » [10].
Un officier fouriériste
À la fin du XIXe siècle, le général Du Barail se rappelle son passage à Orléansville dans la seconde moitié des années 1840 [11] :
Le chef du bureau arabe, figure très originale, était le capitaine Richard, du génie, officier de la Légion d’honneur, distinction assez rare dans son grade. C’était ce qu’on appelle un joli homme, avec de longs cheveux blonds, bouclés, rejetés en arrière, des traits fins, un œil bleu et rêveur, des manières exquises, une parole facile et entraînante, d’une douceur pénétrante. Il avait une très vive et très haute intelligence, mais une imagination qui nuisait parfois à son jugement. Toujours maître de lui dans les discussions, il développait ses idées avec une ténacité rare et, malheureusement, ces idées étaient celles de Saint-Simon, de Fourier et de Considérant [sic] […] décevantes théories sociales dont il était l’apôtre [12].
En effet, Charles Richard est connu pour son adhésion aux idées fouriéristes, qui date sans doute de son passage à l’École polytechnique, puis à l’École du génie à Metz, dont plusieurs élèves sont abonnés à La Phalange. Lui-même s’abonne depuis l’Algérie au périodique de l’École sociétaire [13]. Son adjoint au bureau des affaires arabes d’Orléansville est Edmond Gandil, également disciple de Fourier.
Selon Du Barail, hostile au fouriérisme, la répression de l’insurrection du Dahra donne au capitaine Richard « une grande influence sur les chefs arabes des tribus voisines » :
Il avait eu l’idée d’en profiter, pour appliquer aux Arabes les théories phalanstériennes. Suivant lui, la première chose à faire pour tirer l’Arabe de la barbarie et le faire monter jusqu’à notre niveau dans la civilisation, c’était de l’obliger à renoncer à ses habitudes nomades de peuple pasteur, et de le fixer sur le sol, en substituant à la tente mobile la maison bâtie. […] Pour ménager les transitions, le capitaine Richard avait fait construire des villages, des phalanstères, sur le modèle du campement arabe, c’est-à-dire une grande place centrale et, tout autour, des constructions n’ayant qu’un rez-de-chaussée, et toutes reliées les unes aux autres, comme des alvéoles de ruche. Avec toute sa grande intelligence, il était enchanté d’avoir découvert la « tente en pierre » L’emplacement de ces villages était bien choisi, sur le versant d’une colline, près d’une source, sous de très beaux arbres. De loin, cela ressemblait à un décor d’opéra-comique. Mais quand on y mettait le pied, il ne fallait pas deux minutes pour se convaincre que les fameuses tentes en pierre étaient aussi parfaitement inhabitables pour des Arabes que pour des Européens [14].
Du Barail ajoute que les chefs arabes simulent l’enthousiasme pour ces constructions devant Richard ; mais avec la population, ils assimilent les bâtiments à une prison ; chargés d’y envoyer des indigènes, ils extorquent de l’argent aux plus riches pour leur permettre de ne pas s’y établir, tandis que les « indigents, n’ayant rien à donner, étaient bien obligés de s’exécuter et d’aller s’installer dans les douars permanents du capitaine Richard ; celui-ci observe que, grâce à ces constructions, les indigènes « montent sur l’échelle de la civilisation » [15].
Finalement, le colonel de Martimprey met
le holà aux fantaisies humanitaires de son subordonné et les tentes en pierres du capitaine Richard retournèrent à leur destinée naturelle, en devenant des ruines, envahies par les herbes folles et habitées par les scorpions [16].
Selon l’historien Xavier Yacono, Richard dispose d’un « esprit extraordinairement fertile » ; dans plusieurs brochures, il suggère diverses innovations sociales. Favorable à l’amélioration de la condition des femmes musulmanes, il propose que les Français leur révèlent les droits que leur donne le Coran ; « étonnée d’avoir des droits, [l’épouse musulmane] songera à les demander tout entiers, elle voudra régner seule dans la tente, et sera fort surprise d’apprendre encore de nous que la loi l’y autorise, et qu’elle peut étouffer du pied la polygamie, qui est son ennemie la plus cruelle » [17].
Richard considère en effet la polygamie comme « l’immoralité la plus honteuse » [18], l’une des « vieilles coutumes arabes » qu’il s’agit « d’étouffer » [19]. Mais il est favorable aux mariages mixtes entre Arabes et Européens afin de favoriser la fusion entre les peuples et d’aller vers l’absorption des populations indigènes par les Français, dont le nombre doit s’accroître grâce à une forte immigration venue de la métropole.
Il propose également le recrutement et la rétribution de « prophètes » ou d’« inspirés » arabes qui prédiraient le règne des Français pendant au moins cent ans, cela devant suffire pour leur installation définitive en Algérie ; la création de « colonnes apostoliques » qui rassembleraient non seulement des combattants, mais aussi un service médical, des soldats du génie pour effectuer des travaux et pour apprendre aux habitants l’utilisation de nouveaux outils, ainsi qu’« un petit groupe de colons effectuant d’honnêtes transactions commerciales », afin d’assurer la pacification et le développement des terres colonisées, et le ralliement des populations arabes [20]. Il s’agit de faire passer « la société indigène de la barbarie où elle se trouve à la civilisation », avec des lois pouvant « s’appliquer indifféremment aux Européens et aux Indigènes ». Il veut rapprocher les uns et les autres introduisant très progressivement, des institutions françaises, par exemple « les bases de la municipalité dans les tribus » [21].
Il suggère que le produit de la moisson soit entreposé dans les magasins de l’administration, contre des bons délivrés par le chef du bureau arabe ; peut-être y a-t-il là un écho des comptoirs communaux conçus par Fourier. Pour réaliser un bain maure, demandé par des Arabes d’Orléansville incapables de le financer, il présente pendant plusieurs réunions aux chefs indigènes le principe de l’association des capitaux, qui « enfante des prodiges tout en faisant la fortune des individus » ; il parvient à rassembler 25 souscripteurs qui réunissent la somme nécessaire à la construction de l’établissement ; son adjoint occupe le poste de gérant, tandis qu’un conseil de 5 membres surveille la bonne marche, et en particulier les comptes du bain [22].
Il s’efforce de faire connaître aux Français – en particulier à leurs élites – les populations arabes et les solutions qu’il préconise afin d’assurer à la fois leur soumission et l’amélioration de leur condition, en publiant plusieurs ouvrages [23]. Plusieurs d’entre eux font l’objet de longs comptes rendus dans La Démocratie pacifique [24] ; des extraits des Scènes de mœurs arabes paraissent dans La Démocratie pacifique, en janvier et février 1850, et dans l’Almanach phalanstérien pour 1851 ; et un texte signé C.XXX est consacré à Bou-Maza dans l’Almanach phalanstérien pour 1848 [25].
Au milieu des années 1840, des fouriéristes créent à Lyon l’Union agricole d’Afrique, qui obtient la concession de terres à Saint-Denis-du-Sig, près d’Oran. Richard est absent de la première liste des actionnaires parue en 1847, mais il figure sur celle de 1850 [26] ; il s’engage pour 1000 francs qu’il verse effectivement à la caisse de l’Union [27].
Au lendemain de la révolution de février 1848, il participe avec Eugène Gandil à un banquet organisé à Orléansville pour célébrer la République [28]. Les 7 et 9 avril 1848, des fouriéristes installés en Algérie se réunissent pour fêter l’anniversaire de la naissance de Fourier, puis pour désigner des candidats à l’Assemblée constituante ; Charles Richard, quoiqu’absent d’Alger, est l’une des personnes choisies ; il n’est pas élu [29].
Retour en métropole
Il se marie en 1850 avec Marie Éléonore Louise Blache, fille d’un chirurgien de la Marine, en retraite au moment du mariage, mais très aisé puisque la dot se monte à quatre-vingt-cinq mille francs et que les « espérances de fortune [du nouveau couple] peuvent être évaluées à cinq cent mille francs » [30]. La même année, il est admis comme membre correspondant de la Société des sciences belles-lettres et arts du département du Var [31].
Devenu chef de bataillon le 5 décembre 1850, il rejoint la métropole l’année suivante ; il est affecté aux îles d’Hyères, puis à Montpellier en 1853, et à Marseille en 1854. Il participe en 1855-1856 à la guerre de Crimée et reçoit la médaille de Crimée. Puis, il est nommé chef du génie à Avignon. Mais, observent ses supérieurs :
cet officier qui a beaucoup d’intelligence et une grande capacité et qui avait débuté d’une manière brillante dans la carrière militaire, ne songe plus aujourd’hui qu’à prendre sa retraite aussitôt qu’il aura accompli ses 30 ans de service [32].
M. le commandant Richard, quoique d’une capacité dont il a anciennement donné des preuves, est cependant un officier de génie ordinaire ; quelques désagréments qu’il a éprouvés dans sa carrière semblent l’avoir dégouté de sorte qu’il n’a pas répondu à ce qu’on attendait de lui, et son zèle s’est sensiblement refroidi [33].
Philosophie et Algérie
En effet, à la fin des années 1850, Charles Richard semble surtout à se consacrer à la rédaction de livres et d’articles. Il rédige des travaux de philosophie : Les lois de Dieu et l’esprit moderne, issue aux contradictions humaines en 1858 [34] ; Les Révolution inévitables dans le globe et l’humanité en 1861 [35]. Il publie aussi Cosmogonie. Origine et fin des mondes dans la « Bibliothèque utile », une collection fondée par un proche des fouriéristes, Henri Leneveu, et ayant pour but la vulgarisation des savoirs ; l’ouvrage est réédité plusieurs fois [36].
Surtout, il utilise son expérience de l’Algérie pour participer aux débats sur l’avenir de la colonie. Il fournit à son condisciple Jules Duval, spécialiste de la colonisation et de l’Algérie, un article sur « l’émancipation de la femme arabe » [37]. Les deux hommes échangent une correspondance régulière sur la situation de l’Algérie et sur la politique qu’y mène l’empereur à la fin des années 1850 et dans les années 1860. Ils partent de positions différentes : dans les années 1840, Richard privilégie l’administration par les officiers des bureaux des affaires arabes. Duval, ancien administrateur de l’Union agricole d’Afrique à Saint-Denis-du-Sig à la fin des années 1840, prône au contraire la colonisation civile avec l’appropriation privée des terres. Mais Richard rejoint peu à peu les positions de son condisciple ; il admet désormais, « au point où on en est », l’établissement d’un régime civil, même s’il souhaite que cela se fasse très progressivement [38] ; il est favorable à la vente des terres possédées collectivement par les indigènes afin de favoriser « la constitution de la propriété individuelle chez les Arabes » [39] ; et s’il s’est tout d’abord montré satisfait de la création d’un ministère de l’Algérie, dirigé par le prince Napoléon-Jérôme, cousin de Napoléon III [40], il s’inquiète peu à peu des projets du prince et envoie deux articles au quotidien La Presse où il fait part de ses appréhensions [41]. Il craint « quelques imprudences » et un peu de naïveté de la part du ministre de l’Algérie à l’égard des Arabes, dont il affirme à nouveau qu’ils n’attendent qu’une occasion pour lancer une grande révolte [42]. Après la démission du prince Napoléon-Jérôme du ministère de l’Algérie, il redoute la désorganisation provoquée par ce changement [43]. Début 1859, il écrit à Duval : « Je vous dirai, avec plaisir, que je partage vos vues sur l’Algérie, d’une manière à peu près complète. Je ne vois même pas pourquoi j’emploie l’expression d’à peu près, car je serais bien en peine de vous dire en quoi les miennes diffèrent des vôtres » [44].
Il publie deux derniers textes sur l’Algérie au milieu des années 1860. Dans un article sur les « mœurs arabes », il réitère ses jugements sévères envers les comportements des Arabes [45]. Dans un autre texte, d’abord publié dans plusieurs numéros du Toulonnais, puis rassemblé en brochure, il commente de façon critique les intentions de l’empereur concernant l’Algérie. Selon lui, Napoléon III est mal informé sur les réalités sociales de la colonie et en particulier « la dégradation morale et intellectuelle » du peuple arabe ; Charles Richard lui reproche de donner trop de pouvoir aux chefs traditionnels, qui dissimulent leurs projets insurrectionnels ; il considère aussi que le projet impérial va à l’encontre du « mélange des races » et de « la fusion des intérêts » qui sont pourtant nécessaires [46].
En retraite : retour vers le fouriérisme
Charles Richard obtient sa retraite par un décret du 10 janvier 1863. Il s’installe dans le Var. Selon un militaire qu’il a côtoyé en Algérie, « mal marié, m’a-t-on dit, il avait éprouvé des chagrins domestiques » [47]. Les deux époux sont en tout cas séparés ; lui vit à Toulon tandis qu’elle réside à La Garde où elle décède en 1873.
Pendant la guerre de 1870-1871, un comité de défense est constitué dans le Var ; Richard y occupe les fonctions de directeur des fortifications de Toulon et dirige l’amélioration de la défense de la ville et de son port [48]. Il est promu lieutenant-colonel [49]. Il retourne très vite à la vie civile.
Il renoue avec l’École sociétaire ; un extrait des Lois de Dieu et de l’esprit moderne paraît dans le Bulletin du mouvement sociétaire en Europe et en Amérique [50], un organe publié de 1857 à 1860 et ayant pour but de maintenir les relations entre les membres du mouvement fouriériste.
Au milieu des années 1860, François Barrier et Jean-Baptiste Noirot s’efforcent de réorganiser l’École sociétaire autour de la Librairie des sciences sociales, et de publier un nouvel organe. Charles Richard soutient leurs initiatives : « Ce sera une affirmation sérieuse de notre existence après nos désastres » ; il prend trois actions de la nouvelle société, promet de s’abonner au futur périodique, La Science sociale, et de contribuer à sa rédaction [51]. On lit effectivement plusieurs articles de sa part dans les premiers numéros de La Science sociale qui paraît à partir de mars 1867 [52]. Dans l’un d’eux, « Les idées qu’on croit mortes », il affirme que « deux grands mouvements philosophiques ont été imprimés au monde depuis 1830. Ils sont dus à Saint-Simon et à Fourier » ; l’École saint-simonienne s’est ensuite dispersée ; et l’École sociétaire « a semblé, à son tour, sombrer dans une tourmente politique dont l’esprit du maître aurait dû à jamais l’éloigner » ; mais ces épreuves « ont servi à dégager de leurs systèmes ce qui était vrai et impérissable, de ce qui était faux et conventionnel » :
La théocratie religieuse du Père Enfantin, la cosmogonie aventureuse de Fourier, sont restées au fond de la débâcle, mais la sanctification de l’industrie, la réhabilitation de la chair, l’organisation du crédit et de la prévoyance, l’élan donné aux travaux publics, l’essor plus hardi de la pensée, la solidarité humaine, l’association sous toutes ses formes, la foi dans l’avenir et le progrès indéfini de notre espèce […] restent là debout comme des phares pour vous montrer où vous devez marcher.
Moralité. Les idées qu’on croit mortes sont souvent celles qui se portent le mieux [53].
Il soutient également les initiatives d’Auguste Guyard, qui tente de créer une « commune modèle » à Frotey, près de Vesoul (Haute-Saône) [54].
Dans les années 1870, il reste en contact avec ses condisciples. Il s’abonne au Bulletin du mouvement social, la nouvelle revue fouriériste [55]. Quand la Librairie des sciences sociales connaît des difficultés financières, il lui apporte son soutien : il lui envoie 100 francs en 1873 [56]. En 1880, la librairie est menacée de disparition et ses dirigeants appellent ses actionnaires à subvenir à ses besoins ; il promet le versement de 100 francs pendant deux ans, ce qu’il fait en 1880 mais pas en 1881 [57].
Il envoie un ouvrage, Principes de science générale, à Victor Considerant, avec une dédicace, « À M. V. Considerant, hommage bien affectueux à mon ancien maître » [58]. Quand Charles-Mathieu Limousin crée la Revue du mouvement social en 1880, il cite Charles Richard comme l’un de ceux qui lui ont promis leur concours [59]. Ce périodique rend compte de plusieurs de ses publications et notamment de ses Principes de science générale ; cet article provoque une réponse de l’auteur qui présente Fourier comme « le génie le plus clairvoyant de l’avenir et le premier qui ait osé le formuler en phases précises » [60]. Il fréquente les fouriéristes locaux, le notaire Victor Thouron, l’avoué et homme de lettres Alexandre Mouttet, les anciens officiers de marine Élie Margollé et Frédéric Zurcher, parfois en compagnie de Jules Michelet qui séjourne régulièrement dans le Var dans les années 1860 [61].
Fonctions publiques
Charles Richard est candidat lors des élections municipales de Toulon en 1865 ; il figure avec Élie Margollé et Victor Thouron sur une liste conduite par le maire et soutenue par Le Toulonnais [62] ; son nom est aussi présent sur la liste du comité des Travailleurs et sur celle de l’Union libérale. Il est le candidat qui obtient le plus grand nombre de voix [63]. Il est nommé président en 1866 d’une commission municipale d’assainissement dont le secrétaire est Thouron ; il demande aux citoyens de participer à la réflexion en apportant leurs idées [64]. Puis, des désaccords apparaissent entre le maire et une partie du conseil municipal sur les travaux menés dans la ville [65] ; et en août 1867, une crise éclate au sein de l’assemblée communale : elle est d’abord liée à une élection au conseil général qui se déroule au début du mois : le maire de Toulon a pris position, non pour le candidat démocrate, mais pour le candidat officiel, soutenu par les autorités impériales, ce qui suscite la désapprobation de certains conseillers comme Richard [66]. Lors de la séance du conseil municipal du 19 août 1867, le maire s’en prend violemment au même Richard ; il lui attribue la responsabilité d’articles parus dans Le Toulonnais critiquant « l’administration municipale en raison de son incurie et de sa négligence à l’endroit de la salubrité publique » ; le maire prononce de « violentes injures » contre Richard et la rédaction du Toulonnais [67] ; Richard finit par demander « une réparation par les armes », avant que des personnes assistant à la scène ne calment les deux hommes. Outre Richard, sept conseillers municipaux – dont Victor Thouron – envoient leur démission [68] ; sans doute espèrent-ils être assez nombreux pour provoquer de nouvelles élections … qui n’ont finalement pas lieu.
Il est par ailleurs membre de la commission des hospices de Toulon [69] ; il entre au conseil d’arrondissement de Toulon où il représente le canton de Toulon-Est dans la seconde moitié des années 1860 [70]. Il participe à plusieurs enquêtes administratives locales concernant le choléra, le travail des jeunes filles de l’hospice, etc. [71].
Au milieu des années 1870, il est le rapporteur des travaux d’une commission mixte, composée de sept conseillers municipaux et de cinq membres extérieurs au conseil municipal, et chargée d’étudier le percement d’une rue [72].
Activités savantes et travaux philosophiques
Au début des années 1860, Charles Richard entre dans la classe des « membres résidants » de la Société des sciences, belles-lettres et arts du département du Var [73] ; il a un rôle très actif dans la transformation de la société qui devient l’Académie du Var à la fin de la décennie [74]. Il accède à la présidence de la société savante en 1868 [75] et à nouveau en 1878-1879 [76]. Il est aussi membre de la Société d’agriculture de Toulon, au nom de laquelle il prononce en 1884 un discours sur la tombe de Laurent Turrel, l’un de ses principaux fondateurs [77].
Il tente dans les années 1870-1880 d’élaborer une philosophie synthésiste [78], qui vise, d’une part à faciliter l’accès à la philosophie [79] – il critique les philosophes qui utilisent des formules obscures dissimulant la vacuité ou la confusion de leur pensée [80], y compris parfois chez Fourier [81] – et d’autre part, à étudier les « lois supérieures qui régissent l’homme dans ses rapports avec le monde. Elle lui enseigne ce qu’il doit faire pour ne pas troubler l’harmonie générale de ces lois et dans quelle mesure il peut leur prêter son concours. N’examinant les phénomènes que de haut et d’ensemble, elle aplanit les difficultés, résout les divergences et aspire ainsi à constituer l’unité des esprits par l’unité de point de vue » [82].
L’ouvrage fait l’objet de sévères critiques dans La Critique philosophique de la part de Charles Renouvier, ancien camarade de Richard à l’École polytechnique, spécialiste de Kant que l’auteur de l’Esquisse de la philosophie synthésiste prend régulièrement à partie dans son livre [83] ; Charles Richard lui répond dans une brochure publiée à la Librairie des sciences sociales [84] et propose un résumé de sa philosophie dans Principes de science générale [85].
Sa dernière publication concerne la prostitution : il considère que « la passion sexuelle est absolument incompressible » et tout ce qui tend à la refouler ne sert qu’à l’irriter davantage en produisant les désordres les plus graves [86] ; mais la réglementation existante doit être améliorée ; son traitement doit être retiré à la police et confiée à un « bureau de prévoyance » annexé au bureau de bienfaisance, puisque la prostitution est liée à la misère ; ce bureau de prévoyance, composé d’hommes respectés, surveille les maisons de prostitution fondées par les municipalités afin de lutter contre l’exploitation des filles dans les maisons particulières ; il aide les prostituées à sortir de cette condition [87]. « En un mot, la conduite de la société, à l’égard de la prostitution, doit avoir pour principe, la reconnaissance sans fausse honte de son utilité et la compassion pour les pauvres créatures qui en font les frais » [88].
Certes, dans un avenir sans doute lointain, la prostitution devrait pouvoir être supprimée, mais à condition d’un changement radical de l’organisation sociale ; le prolétaire devient un associé recevant un dividende au lieu d’un salaire, les hommes et les femmes ayant les mêmes droits. Quant aux « tempéraments ardents et capricieux des deux sexes, ils s’arrangent entre eux comme ils l’entendent ». Ainsi « la femme ayant une existence assurée et pouvant s’unir à celui qu’elle aime, soit par un mariage régulier ou par une liaison tolérée par l’usage, n’a plus aucun motif de se livrer à la prostitution, soit pour satisfaire ses penchants sexuels, soit pour échapper à la misère. […] Et c’est ainsi que la prostitution disparaît définitivement de la société ». Richard admet cependant que les partisans de « la vieille routine » diront qu’il s’agit d’une « utopie ridicule » [89]. Mais s’ils pensent que « la prostitution doit vivre éternellement », qu’au moins ils en améliorent les conditions selon les propositions qu’il a faites. L’ouvrage fait l’objet d’un compte rendu plutôt favorable dans le Bulletin du mouvement social [90].
Il arrive aussi à Richard d’écrire des poésies ; en 1867, il publie à la Librairie des sciences sociales, ou Librairie Noirot, Le bon Célime. Poème anodin [91]. Quelques années plus tard, il rédige des Pochades philosophiques en vers qu’il fait imprimer seulement pour ses amis [92].
Au cours des années 1870, il semble résider tantôt à Toulon, tantôt à La Garde [93], où il est recensé en 1886 [94]. Le 29 septembre 1889, le Courrier du Var annonce qu’il s’est suicidé [95].