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Site internet de l’Association d’études fouriéristes et des Cahiers Charles Fourier

Lautour, Jean-Baptiste
Article mis en ligne le 26 octobre 2025

par Desmars, Bernard

Né à la fin du XVIIIe siècle ou au début du XIXe siècle. Vétérinaire à Laigle (aujourd’hui L’Aigle) (Orne), médecin à Bonnebosq (Calvados), vétérinaire et professeur d’hippiatrie à Guer (Morbihan), professeur à l’école vétérinaire d’Abou-Zabel (Égypte) et chargé de la direction des troupeaux du vice-roi d’Égypte, vétérinaire et médecin à Damas (Syrie). Saint-simonien, puis fouriériste, abonné et collaborateur du Phalanstère ; abonné à La Phalange.

Jean-Baptiste Lautour fait des études à l’école vétérinaire d’Alfort [1]. Il en sort en 1824 et s’installe à Laigle (aujourd’hui L’Aigle, Orne). À partir des soins qu’il donne aux animaux dans cette commune et les localités environnantes, il rédige des articles qui sont publiés dans le Journal de l’Aigle, mais surtout dans des revues de médecine vétérinaire : le Journal d’agriculture, de médecine et de sciences accessoires [2], le Recueil de médecine vétérinaire et le Journal pratique de médecine vétérinaire [3]. Il fait partie de diverses sociétés savantes dont la Société libre d’agriculture, sciences, arts et belles-lettres du département de l’Eure, la Société vétérinaire des départements de la Manche et du Calvados [4], la Société des sciences, belles-lettres et arts du département du Var [5]. Il s’en prend au « charlatanisme », aux « coteries rétrogrades qui cherchent à étouffer le progrès pour avoir l’ambition de faire dominer le statu quo » ; il se félicite de la création des premières écoles vétérinaires et des sociétés vétérinaires qui œuvrent à la diffusion des connaissances scientifiques [6].

Vétérinaire et médecin

Il s’intéresse aussi à la médecine des hommes ; il fait des études à la faculté de Paris [7] et suit les cours de clinique dispensés par Broussais à l’hôpital du Val-de-Grâce [8], vraisemblablement au cours du second semestre 1832 ou au début de l’année 1833 [9] ; il obtient l’insertion de plusieurs articles dans les Annales de la médecine physiologique, la revue fondée par Broussais ; il est membre correspondant de la Société de médecine, chirurgie et pharmacie du département de l’Eure [10]. En 1832, lors de l’épidémie de choléra, il décrit un cas de guérison d’un enfant de 9 ans [11] ; il rend compte, de façon critique, d’une brochure d’un médecin de Laigle sur les « premiers soins à donner à un cholérique » [12].

Sa situation à Laigle ne lui convient cependant pas :

Je suis dans cette pénible circonstance abandonné à moi-même, sans protection, sans fortune, sans instruction […] Je suis devenu vétérinaire ; arrivé là, je crus qu’il fallait de la science pour obtenir quelques résultats avantageux. Dans ce but, j’observai sans prévention, je conservai scrupuleusement l’histoire des faits susceptibles d’éclairer ma pratique, je correspondis de suite avec toutes les sociétés d’où je crus qu’il me jaillirait quelques traits de lumière, j’analysai toutes les vieilles théories médicales, je dévorai les ouvrages nouveaux ; je portai mes recherches jusque dans le domaine de la médecine de l’homme. Voilà mon occupation depuis dix ans, ce qui forme le tiers de ma vie. Tant de zèle et de dévouement m’ont produit des moqueries et des sarcasmes, lorsqu’il m’est arrivé de proposer un moyen thérapeutique autre que celui usité en pareil cas par le maréchal ou l’écarisseur [sic] du village [13].

Saint-simonien, puis fouriériste

Vers la fin de 1829 ou le début de 1830 [14], il commence « à [se] livrer d’une manière toute spéciale à l’étude de la doctrine saint-simonienne ».

Depuis un an [vers juin 1831], j’aurais désiré que la doctrine saint-simonienne commençât un centre d’association agricole. Je fis même l’offre, mais il me fut répondu […], que malgré ses rapides progrès, la doctrine n’était pas en mesure de songer à la réalisation d’un pareil projet. Pour associer les hommes, il faut pourtant un noyau offert à tous, afin de prouver la supériorité de la méthode que l’on propose [15].

Abel Transon et Jules Lechevalier, dans l’hiver 1831-1832 quittent Enfantin et les saint-simoniens pour se rallier au fouriérisme. Considérant que « les hommes qui connaissent [les] principes [saint-simoniens] sont les plus aptes pour apprécier la réforme industrielle de M. Fourrier [sic] », Lautour suit les deux hommes et rejoint le jeune mouvement fouriériste.

« Le hasard m’a fait tomber entre les mains le prospectus du Phalanstère », écrit-il à Lechevalier ; sa lecture lui suggère quelques réflexions :

il est tout clair que les novateurs auront de la peine à se faire entendre d’un peuple ennuyé qui ne croit plus à rien si ce n’est à la misère et à l’ignorance qui le minent sourdement. Comme vous, Monsieur, je pense que ce n’est point le moment de perdre courage [16].

Mais comme d’autres anciens saint-simoniens qui ont rallié le fouriérisme, il regrette les propos très hostiles tenus par Fourier contre la doctrine saint-simonienne et ses partisans :

Je pense encore comme vous, Monsieur, que l’auteur de la Théorie des quatre mouvements suppose aux saint-simoniens des torts qu’ils n’ont réellement pas. Mon opinion est que le plus grand malheur qu’ils aient éprouvé, c’est de s’être éloignés des principes proposés par Saint-Simon lui-même [17].

Il s’abonne chez son libraire au journal Le Phalanstère  ; il demande aussi qu’on lui envoie « deux ou trois prospectus avec le journal » :

j’essaierai de trouver des abonnés. Si je ne puis réussir, je tâcherai au moins de faire comprendre la vérité à quelques-uns ; en un mot, je vous promets autant de zèle que j’en déployai pour la propagation du saint-simonisme et celui-là s’étendit autant que mes forces et les occasions le permirent [18].

Un mois plus tard, il fait un bilan décevant de son action de propagande :

Malgré l’intention que j’avais bien formée de ne vous écrire qu’en annonçant de nouveaux abonnés, mon projet n’a pu s’accomplir. Dernièrement encore, j’espérais en avoir acquis deux, mais des circonstances imprévues ont favorisé leur inertie, il faudrait une verge magique pour conduire la plupart des hommes dans la voie du progrès.

Cependant, il mène des discussions avec un habitant à Bocquencé (Orne) :

M. Delatouche commence à aimer l’attraction, et bien davantage depuis deux jours, vu que mercredi dernier, après neuf heures du soir, je lui ai lu la 5e notice – Nouveau monde industriel. L’éducation des enfants l’a beaucoup intéressé. En un mot, je suis bien content. Je voudrais en avoir une douzaine ou deux qui ne demandent ainsi que M. Delatouche qu’un peu de stimulation, qui ne leur serait point épargnée [19].

Il quitte Laigle afin de fuir « les mœurs rétrogrades » dans lequel il est « enfoncé » ;

Le dernier des torts que l’on pardonne est celui d’annoncer des vérités nouvelles. Oh oui M. Fourier a raison, il est le révélateur par excellence, c’est de lui que l’on peut dire : Ecce homo ! Assurez M. Fourier de la sincère admiration que je lui porte et croyez bien, MM., qu’ayant conçu le dessein d’aller d’ici à très peu de temps suivre des cours de médecine humaine, je vous aiderai de toutes mes forces à Paris comme à L’Aigle [20].

En décembre 1832, il est à Bonnebosq (Calvados). N’ayant pas reçu Le Phalanstère depuis deux mois, il demande des informations sur le mouvement sociétaire, assurant son correspondant de son « zèle pour les doctrines de Fourier » [21]. Il rédige pour Le Phalanstère un article sur « la médecine vétérinaire dans l’ordre sociétaire » ; il y montre les avantages que produirait l’organisation phalanstérienne sur la santé des animaux et les soins leurs seraient prodigués en cas de maladie [22].

Du Morbihan à Damas

Il rejoint l’Institut agricole de Coëtbo fondé en 1833 à Guer (Morbihan). Il s’agit d’une école devant former des agriculteurs et des agronomes. Il y est « médecin et professeur d’hippiatrique » [23]. L’Institut ferme ses portes dès 1837 en raison de difficultés financières.

Lautour quitte la France pour s’établir en Égypte ; il est professeur à l’école vétérinaire d’Abou-Zabel et chargé de la direction des troupeaux du vice-roi d’Égypte [24]. D’après Pierre-Nicolas Hamont, l’un des deux fondateurs de l’école vétérinaire d’Abou-Zabel, bientôt nommé inspecteur général des bergeries du vice-roi d’Égypte, Lautour est un « homme d’une grande activité, très probe et fort intelligent », qui accède ensuite au poste de directeur des bergeries et « qui apporte dans ses fonctions un zèle et un dévouement admirables » [25].

Quelques années plus tard, Lautour apporte dans la Revue de l’Orient des précisions sur son séjour en Égypte :

Depuis le mois de juillet 1837 jusqu’en mars 1841, j’ai constamment habité le Delta et parcouru les autres provinces de la basse Égypte, dont j’ai successivement visité presque tous les villages. J’ai souvent pénétré dans la hutte du pauvre fellah ; j’ai partagé son pain de doura et ses oignons crus ; j’ai couché sur sa natte déchirée, où les poux, les punaises et surtout les puces m’épargnaient si peu que le lendemain ma chemise était tout ensanglantée, et mon corps couvert de piqûres. J’ai vu les enfants des paysans courir après moi pour me demander l’aumône, ayant les yeux chassieux, ulcérés, remplis de mouches !...

Pour connaître l’état hygiénique de l’Égypte moderne, il faut parler la langue du pays, habiter les campagnes, y séjourner, vivre de la vie du fellah, captiver sa confiance ; parcourir les provinces en tous sens, et à diverses époques de l’année, s’exposer soi-même aux influences délétères qui environnent les indigènes pendant toute leur existence, et l’abrègent considérablement.

Tout cela je l’ai fait, et même plus, puisque j’ai fini par contracter la peste [26].

Il reçoit La Phalange et s’efforce de « propager la doctrine sociétaire » en Égypte « autant que les occasions et [ses] facultés le [lui] permettent » [27] ; il est très critique envers Méhémet-Ali, le vice-roi d’Égypte. La Phalange ayant publié un article très favorable à l’action de ce souverain [28], Lautour écrit à Victor Considerant : « cet article est charmant, mais en vérité, tout le bien qui s’y trouve décrit n’existe que sur le papier […]. On ne voit partout que la misère la plus révoltante, des haillons et des femmes nues » ; Lautour reproche aux voyageurs européens de ne connaître que les villes du delta du Nil et d’ignorer le reste du pays [29], qu’il a lui-même parcouru dans sa plus grande partie. Il dénonce « la tyrannie » exercée par les administrateurs locaux et provinciaux » et prévoit « la ruine prochaine complète » du pays et la « banqueroute du pacha » [30].

Cependant, il entre en conflit avec les bergers et les paysans, qui l’insultent et le menacent [31]. Finalement, soit son contrat arrive à expiration [32], soit le vice-roi met fin à ses fonctions [33], il quitte l’Égypte au début des années 1840 et semble cesser ses relations avec le mouvement fouriériste.

Il passe par Beyrouth, où il est « directeur et médecin du lazaret » [34] ; puis il s’établit à Damas en août 1843, où il exerce les fonctions de « médecin sanitaire » au service des autorités ottomanes [35]. Un voyageur de passage en Syrie, Charles de Pardieu, rencontre à Damas en novembre 1849 ce « médecin français […] au compte du gouvernement turc » :

C’était un ancien vétérinaire de l’école d’Abou-Zabel, en Égypte, M. Lautour, fort brave homme, qui m’offrit quelques opuscules dans lesquels il rendait compte de ses recherches sur les produits de la Syrie [36].

Un an plus tard, Félix Pigeory, un architecte qui effectue une mission en Orient et passe par Damas, rencontre Lautour qui lui « paraît avoir installé définitivement ses pénates » en Syrie [37].

Sans avoir abdiqué pour cela son cœur et ses sentiments français, M. J.B. Lautour [est un] officier de santé qu’une longue expérience du climat et une pratique assidue ont doué de connaissances que n’ont pas toujours les docteurs les plus diplômés [38].

Selon le même auteur, dès que des Européens sont accueillis dans l’hôtel de Palmyre à Damas, il est prévenu de leur arrivée ; « la rencontre et les renseignements d’un homme comme Lautour sont, en ces régions lointaines, autant d’inespérées faveurs pour l’étranger ». Le vétérinaire guide d’ailleurs l’architecte à ses compagnons lors de leur visite de Damas [39]. Il remet à son visiteur deux brochures imprimées à Constantinople en 1849 et 1850, Observations sur les animaux domestiques en Syrie et Rapport sur les productions de l’Amérique et de la Turquie [40].

Il est membre de la Société orientale de France [41] ; il adresse des articles à la Revue de l’Orient [42], au Journal de médecine vétérinaire [43], à La Lancette française. Gazette des hôpitaux civils et militaires [44], au Journal des connaissances médicales pratiques [45], à l’Union médicale [46]. Il envoie un mémoire « sur les heureux effets qu’il a obtenus de l’agaric dans le traitement des fièvres intermittentes » au ministère français de l’Agriculture qui transmet ensuite le document à l’Académie de médecine [47] ; il adresse au ministère français des Affaires étrangères des observations météorologiques faites à Damas en 1853 et 1854 [48].

On ne sait ce qu’il devient après le milieu des années 1850.