Découverte
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mise en ligne : mai 2020

Tome 1, A (index, pages 2-10)






Préface, p. LXIX-LXX

— Index page 2 —
(…) Un ordre d’idées naît, un principe est en travail d’enfantement : nous ne pouvons que faire pressentir des conséquences, préjuger des résultats ou indiquer, d’une manière hypothétique, le rôle futur d’un système ou d’une découverte dont on est encore à étudier la valeur et l’importance ; trancher péremptoirement des questions aussi délicates nous paraît contraire à la tâche que nous nous sommes attribuée, comme au-dessus de la portée de notre esprit.

C’est pour nous conformer à cette règle que, tout en faisant l’usage le plus libre de notre faculté de juger, nous nous sommes attaché à présenter au lecteur les doctrines philosophiques, religieuses, politiques et économiques, même les plus controversées et les plus controversables, sans parti pris polémique, et en leur conservant leur véritable physionomie. Matérialisme, spiritualisme, animisme, sensualisme, idéalisme, mysticisme, éclectisme, positivisme, saint-simonisme, fouriérisme, etc., sont entendus et viennent tous à égal titre plaider leurs causes respectives dans nos colonnes. Nous donnons tour à tour la parole au socialisme et au libéralisme économique ; à la protection et au libre échange ; à la centralisation et à l’affranchissement de la commune et de la province ; au principe des nationalités et au droit international fondé sur les traités à la morale dite indépendante, et à celle qui invoque des principes et des sanctions métaphysiques à la critique rationaliste des religions et à l’apologétique — Index page 3 — chrétienne.

Page 48

Accaparement s. m. (a-ka-pa re-man, rad. accaparer).

Action d’accaparer, résultat de cette action. L’accaparement des blés amena de graves désordres à l’époque de la révolution. L’accaparement est le plus odieux des crimes commerciaux, en ce qu’il attaque toujours la partie souffrante de l’industrie. (Fourier)

Page 251

Ambigu s. m. (an-bi-gu du lat. Ambiguus)

Douteux, incertain, à proprement parler ni un déjeuner, ni un dîner, mais qui tient le milieu entre l’un et l’autre par l’heure où il a lieu et la nature des mets dont il se compose. Tous les services y sont confondus en un seul, et l’on y sert à la fois tous les mets chauds ou froids, ainsi que le dessert tout entier.
Particul. Nom donné par Ch. Fourier et son école aux êtres, aux espèces mixtes, qui établissent une transition entre deux genres, deux classes, deux séries différentes : Les ambigus participent de deux séries où ils figurent en exception (Ch. Fourier) Les phoques et les cétacés sont des ambigus qui forment la transition entre les mammifères terrestres et les poissons. (Toussenel.)

Page 295

Amoureux, euse adj. (a-mou-reu, eu-ze rad. amour).

Qui aime par amour.

École fouriériste. Liberté amoureuse, Nom donné assez souvent à la liberté des amours. Majorité amoureuse, Âge auquel la société devrait accorder aux femmes la liberté complète des amours. Ch. Fourier fixe cet âge à dix-huit ans. On devrait, dit-il, en civilisation, distinguer les femmes en deux grandes classes : les jouvencelles au-dessous de dix-huit-ans, et les émancipées au-dessus de dix-huit ans. Confusion amoureuse, Nom sous lequel Ch. Fourier désigne l’usage où l’on est, dit-il, en civilisation, de n’admettre aucune gradation de vices ni de vertus dans les amours. Corporations amoureuses, Classes dans lesquelles doivent se ranger les femmes qui ont atteint la majorité amoureuse. Ces corporations sont au nombre de trois :

1° les épouses qui n’ont qu’un seul homme à perpétuité ;
2° les damoiselles ou demi-dames, qui peuvent changer de possesseurs pourvu qu’elles les prennent successivement, un seul à la fois, et que la séparation s’opère avec régularité
3° les galantes, dont les statuts sont moins rigoureux encore.

Fourier divise chacune de ces trois corporations en trois genres, pour lesquels il y a des tableaux nominaux dressés dans chaque ville ou canton. Il ajoute que toute femme peut changer à volonté de corporation. Tel est l’ordre de choses que le réformateur propose de substituer au système actuel des relations amoureuses.

Page 300

Amphisympathie s. (an-fi-sain-pa-ti– du gr. amphi, autour, et fr. sympathie).

Philos. Dans le système de Fourier, sympathie qui s’étend à tous les êtres qui nous approchent.

Page 312

Analogie s. f. [a-na-lo-ji du gr. analogia, rapport].

Sorte de conformité, de ressemblance entre deux êtres, deux choses différentes. […]

Philos. Analogie universelle. Dans le système de Fourier, système d’analogies qui embrasse toutes les formes, tous les mouvements, tous les êtres de la nature, et par lequel ce réformateur prétendait déterminer les origines et les destinées du monde et de l’humanité.

— Index page 4 — Philos. En vertu de l’unité de système, dont il fait un attribut du Créateur, le fouriérisme voit dans l’analogie un principe de la nature, une loi positive et générale de la création. Suivant Ch. Fourier, ce n’est pas au hasard que les formes, couleurs, odeurs, saveurs, etc., sont départies aux animaux, végétaux, minéraux. Cette distribution des propriétés qui distinguent les êtres dépend d une loi précise, qui veut que chaque fait observé dans un règne soit symbolisé et en quelque sorte traduit dans un autre règne. Ainsi, la vie d’un végétal ou d’un animal raconte fidèlement l’histoire d’un homme doué d’un certain caractère et se développant dans un certain milieu. Les effets fâcheux que produisent souvent nos penchants dans les sociétés présentes expliquent la création des animaux et des végétaux nuisibles à l’homme. Ces êtres sont nécessaires à la symétrie, au parallélisme suivant lequel procède la nature. En un mot, toutes les propriétés des êtres inférieurs sont e des symboles dont l’âme humaine et la société humaine donnent le sens. Le bien et le mai de la nature sont liés par un rapport emblématique au bien et au mal de la société, parce qu’une harmonie pré-ordonnée existe entre les lois physiques de chaque planète, et l’état de justice et d’ordre où ses habitants ont su s’élever.

En vertu de l’analogie universelle, chacune des grandes époques du progrès social doit être marquée par un progrès corrélatif de la nature ; de sorte que la même loi qui explique les origines permet de prévoir et de déterminer les destinées. En passant à un état social supérieur, nous susciterons la création de nouveaux êtres dont les propriétés représenteront analogiquement les caractères qui se manifesteront dans la nouvelle société. Par exemple, dans notre milieu social, tel homme devient un bandit ; il est représenté dans le règne animal par le loup, et c’est l’existence du bandit, produit de notre société, qui donne au loup, produit de la nature, sa signification et sa r raison d’être. Supposons une société nouvelle où les passions et les énergies qui auraient fait un bandit parmi nous trouvent leur place, et pour ainsi dire leur emploi social, un homme doué de ces passions et de ces énergies, désormais mises au service du bien public, aura pour emblème un animal rallié à l’homme que Fourier nomme anti-loup.

II est inutile de faire observer que ces spéculations sur l’analogie universelle n’ont aucun caractère scientifique ; elles ont excité souvent la raillerie, sans la mériter plus que bien d’autres conceptions métaphysiques ou religieuses. Ajoutons qu’elles ont agrandi le domaine de l’imagination et sont devenues, sous la plume spirituelle de M. Toussenel, une source de richesses pour notre littérature.

Page 575

Archicuisinier, ière, s. (ar-ehi-kui-zi-nié, iè-re).

Premier cuisinier, première cuisinière ; titre de noblesse dans les phalanges industrielles de Ch. Fourier.

Page 577

Archipage, pagesse, s. (ar-chi-paje, jè-se).

Titre de noblesse dans les phalanges industrielles de Ch. Fourier.

Page 678

Aromal, ale adj. (a-rô-mall – rad. Arôme).

Néol. Qui se rapporte aux arômes, qui provient des arômes. Mot créé par Ch. Fourier, et souvent employé dans les ouvrages de ses disciples. En rang aromal, notre petit globe est 1’égal de l’énorme Jupiter. (Ch. Fourier) Le soleil, quoique fort actif en fonctions lumineuses, est entravé en fonctions aromales. (Ch. Fourier.) La jouissance aromale des planètes ne dépend nullement de leur masse, mais bien du titre de leurs arômes. (Toussenel.)
— Index page 5

Page 679

Arôme s. m.(a-rô-me du gr. ardma, parfum).

Principe odorant qui s’échappe de différentes substances d’origines végétales ou animales.

Nom donné par Ch. Fourier aux principes subtils, sortes de parfums, qu’il supposait émaner des astres, et à l’influence desquels il rapportait dans ses rêves cosmogoniques la distribution des créatures animales, végétales, minérales. Notre globe ne peut fournir que des arômes de faux titre tant qu’il n’est pas organisé en harmonie, (Ch. Fourier.) Chaque planète possède son arôme typique, son litre passionnel spécial dont tous les produits sont signés. (Toussenel.)

Pages 805-806

Association [pp. 797-808] Système de Ch. Fourier.

Le plan d’association dont Ch. Fourier est l’inventeur est très différent de ceux qui précèdent. Il ne fait point appel au dévouement ni à l’autorité, il assigne à l’intensité et à l’intelligence des efforts personnels une récompense proportionnelle. Il ne confisque pas la propriété ; il la délègue à des groupes, séries ou phalanges, qui en servent le revenu, et même les dividendes qu’il promet au capital sont magnifiques. I1 ne vise pas à l’égalité des fortunes ; il en admet même l’extrême inégalité comme devant concourir à l’harmonie générale et au bonheur commun. Il ne supprime pas l’intérêt individuel mais à cette passion, qui est aujourd’hui l’unique mobile de l’industriel, il entend joindre toutes les autres passions, amour, amitié, amour de la gloire, rivalité, amour du changement ou papillonne, etc. Le moteur de l’association fouriériste est l’attraction passionnelle, qui permet d’utiliser toutes les forces et toutes les aptitudes, de concilier toutes les volontés et tous les intérêts, et qui entraîne au travail, sans le secours non-seulement de la faim, mais de la morale. Les travailleurs se forment en très petites associations extrêmement mobiles (les groupes), toujours composées des trois sexes, c’est-à-dire d’hommes, de femmes et d’enfants, qui, dans leur mouvement libre, engrènent les unes dans les autres, de manière à former des séries ou associations de groupes, et des phalanges ou associations de séries. Le groupe est le noyau de l’association. Un groupe, pour être normal, doit être composé de sept ou de neuf personnes : au-dessous, il serait insuffisant ; au-dessus, il courrait le risque de manquer d’harmonie. Dans la composition des groupes, toute passion est considérée comme ressort. Les groupes se forment d’eux-mêmes, au moyen des divers ressorts passionnels, ressorts d’amitié, ressorts d’ambition, ressorts d’amour, ressorts de familisme. Chaque fois que, dans un groupe, il y a lieu de conférer un titre ou un grade, on y procède par l’élection. Tous les membres du groupe ont voix délibérative, la majorité fait loi. Le même mode électif, les mêmes rouages d’organisation passionnelle sont appliqués aux séries et aux phalanges. Les séries doivent avoir de vingt-quatre à trente-deux groupes. La phalange comprend environ mille huit cents personnes. La demeure d’une phalange se nomme phalanstère. Dans un phalanstère, tout sera organisé pour une vie attrayante et libre. On y poursuivra deux visées : la commodité générale et le bien-être individuel. Les logements, les salles de réunion, les réfectoires, les ateliers, les cuisines, les caves, les greniers, les offices, tout y sera disposé de manière à assurer des rapports prompts et faciles, des distractions variées, un service économique et intelligent. Notons les économies du ménage sociétaire. Une immense cave remplacera quatre cents caves ; un vaste grenier, quatre cents greniers ; une cuisine, avec un personnel réduit, quatre cents cuisines, avec les quatre cents femmes qu’elles absorbent sans les occuper ; enfin, une gigantesque blanchisserie, quatre cents blanchisseries. Jetons maintenant les yeux sur la campagne qui entoure le phalanstère. Les haies, les fossés ont disparu ; plus de propriété parcellaire, de culture morcelée. En échange de leurs terres, les propriétaires du sol ont reçu des actions transmissibles, qui représentent la valeur de l’apport, et, désormais, cette vaste plaine pourra être exploitée comme si elle appartenait à un seul homme.

— Index page 6 — Mais laissons parler Fourier lui-même « Jusqu’ici, la politique et la morale ont échoué dans leur projet de faire aimer le travail. On voit les satanés et toute la classe populaire incliner de plus en plus à l’oisiveté on les voit, dans les villes, ajouter un chômage du lundi au chômage du dimanche, travailler sans ardeur, lentement et avec dégoût. »
« Pour les enchaîner à l’industrie, on ne connaît, après l’esclavage, d’autres véhicules que la crainte de la famine et des châtiments. Si pourtant l’industrie est la destination qui nous est assignée par le Créateur, comment penser qu’il veuille nous y amener par la violence, et qu’il n’ait pas su mettre en jeu quelque ressort plus noble, quelque amorce capable de transformer les travaux en plaisirs. Dieu seul est investi du pouvoir de distribuer l’attraction ; il ne veut conduire l’univers et les créatures que par attraction et, pour nous fixer au travail agricole et manufacturier, il a composé un système d’attraction industrielle qui, une fois organisé, répandra une foule de charmes sur les fonctions de culture et de manufacture ; il y attachera des amorces plus séduisantes peut-être que ne le sont aujourd’hui celles des festins, bals et spectacles ; c’est-à-dire que, dans l’état sociétaire, le peuple trouvera tant d’agrément et de stimulant dans ses travaux qu’il ne consentirait pas à les quitter pour une offre de festins, bals et spectacles proposés aux heures des séances industrielles. Le travail sociétaire, pour exercer une si forte attraction sur le peuple, devra différer en tout point des formes rebutantes qui nous le rendent si odieux dans l’état actuel. Il faudra que l’industrie sociétaire, pour devenir attrayante, remplisse les conditions suivantes :

1° Que chaque travailleur soit associé, rétribué par dividende et non pas salarié ;
2° Que chacun, homme, femme ou enfant. soit rétribué en proportion des trois facultés : capital, travail et talent ;
3° Que les séances industrielles soient variées environ huit fois par jour, l’enthousiasme ne pouvant se soutenir plus d’une heure et demie ou deux heures dans l’exercice d’une fonction agricole ou manufacturière ;
4° Qu’elles soient exercées avec des compagnies d’amis spontanément réunis, intrigués et stimulés par des rivalités très actives ;
5° Que les ateliers et cultures présentent à l’ouvrier les appâts de l’élégance et de la propreté ;
6° Que la division du travail soit portée au suprême degré, afin d’affecter chaque sexe et chaque âge aux fonctions qui lui sont convenables ;
7° Que, dans cette distribution, chacun, homme, femme ou enfant, jouisse pleinement du droit au travail, ou droit d’intervenir dans tous les temps à telle branche de travail qu’il lui conviendra de choisir, sauf à justifier de probité et aptitude ;
8° Enfin, que le peuple jouisse dans ce nouvel-ordre, d’une garantie de bien-être, d’un minimum suffisant pour le temps présent et à venir, et que cette garantie le délivre de toute inquiétude pour lui et les siens. » 

Comme on vient de le voir le principe fondamental de l’association fouriériste est le travail rendu attrayant, transformé en plaisir et en jeu, par la brièveté des séances et par les ressorts passionnels qui animent groupes et séries. Cette idée du travail attrayant, du travail jeu, du travail pour le travail, ne nous paraît pas soutenir un examen sérieux. Il faut remarquer, en effet, que le travail et le jeu, à peu près confondus chez l’enfant, tendent à former deux modes d’activité distincts, deux catégories séparées à mesure que l’âge augmente et que la raison se développe. Le jeu appartient directement à la sensibilité, indirectement à l’intelligence. Le travail appartient directement à l’intelligence, indirectement à la sensibilité. Dans le jeu, le but immédiat de l’activité est l’impression, la sensation, l’émotion ; création, production — Index page 7 —, manifestation intellectuelle, tel est le sens et le but du travail. L’habitude, qui émousse la sensibilité et fortifie l’activité, fait du jeu une fatigue, et adoucit ce qu’il y a de pénible dans le travail. Le travail, dit très-bien Proudhon, « le vrai travail, celui qui produit la richesse et qui donne la science, a trop besoin de règle et de persévérance et de sacrifice, pour être longtemps ami de la passion, fugitive de sa nature, inconstante et désordonnée ; c’est quelque chose de trop élevé, de trop idéal, de trop philosophique, pour devenir exclusivement plaisir et jouissance, c’est-à-dire mysticité et sentiment. La faculté de travailler, qui distingue l’homme des brutes, a sa source dans les plus hautes profondeurs de la raison : comment deviendrait-elle en nous une simple manifestation de la vie, un acte voluptueux de notre sensibilité ? »

L’extrême variété que Fourier met dans les occupations de chacun, la loi qu’il établit des courtes séances, montrent qu’il se fait une trais fausse idée du travail. La variété du travail est nécessaire aux enfants, précisément parce que les enfants ne sauraient être considérés comme de véritables travailleurs, et ils ne peuvent être considérés comme de véritables travailleurs, parce qu’ils sont incapables de fixer longtemps leur attention sur le même sujet. Fourier méconnaît le rôle que jouent, comme conditions de la fécondité du travail, comme agents du progrès, l’attention et l’habitude. Qu’est-ce que le travail ? C’est une série de mouvements continus, répétés, enchaînés par une pensée et une prévision. Supposez des sensations très-variées, et il n’y a pas d’idées ; des idées très-variées, et il n’y a pas de raisonnement : des mouvements très-variés, et il n’y a pas de travail. La variété, en faisant le travail plus attrayant, le fait nécessairement moins intense et moins productif. La continuité est nécessaire non-seulement au point de vue de la quantité, mais encore de la qualité et de la perfection du travail. Dans 1’association fouriériste, où l’on ne fera la même besogne qu’une fois par semaine, et pendant une heure ou deux seulement, on n’y fera certainement rien que de médiocre, à moins que le fouriérisme n’ait le secret de changer la nature humaine. « Avec des hommes faits, dit M. Chevalier, il y a la mise en train qui est lente, parce que notre esprit et nos sens ne sont pas des mécaniques qui se mettent instantanément au point qu’on veut ; souvent les courtes séances cesseraient au moment où enfin l’on serait parfaitement en train. La brièveté des séances occasionnerait donc une grande déperdition de forces vives, indépendamment d’une énorme perte de temps pour le passage d’une besogne à l’autre, quoi qu’en ait dit Fourier, qui a oublié de faire le compte des nombreux quarts d’heure de grâce qu’on se donnerait dans tout ce mouvement. Ainsi l’alternance et la variété sur lesquelles il compte pour rendre le travail attrayant seraient des manœuvres ruineuses. »

Il faut ajouter que la brièveté des séances et l’extrême variété des occupations détruisent l’idée même d’association, au moins telle qu’elle peut entrer dans l’esprit des civilisés. Le groupe, la série de Fourier, avec le renouvellement rapide, incessant de son personnel, ne saurait se constituer et vivre. Où est le point fixe, la monade permanente, qui lui donnent unité, forme et consistance ? Ce que Fourier appelle l’engrenage des groupes, des séries, et auquel il attache une grande importance, ressemble fort au tourbillon vital des physiologistes mais les êtres vivants possèdent une force qui maintient l’unité et la permanence de la forme malgré le renouvellement incessant de la matière, et nous ne voyons pas que le phalanstère ait une pareille force à son service.

Pas plus que sur l’attraction directe au travail résultant de la variété des occupations, il n’est permis de compter sur l’attraction indirecte, sur l’excitation, qui naît du plaisir qu’on a de se trouver ensemble, de travailler en présence des amis et amies. Les ressorts d’amitié, d’amour, etc., mis en jeu, ne peuvent être qu’une cause de distractions continuelles. Ce gai travail ne saurait être productif. « L’étude de la grande industrie, dit M. Chevalier, laisse chez l’observateur la conviction que les bons ateliers, ceux où l’on fait beaucoup de besogne, ne sont pas ceux où l’on se livre à la gaieté, mais bien ceux où l’on ne souffle pas — Index page 8 — une parole, afin que chacun soit tout entier à sa tâche. Atelier bavard et distrait, mauvais atelier. Le plus fécond des ouvriers, celui de l’Angleterre ou des États-Unis, ce forgeron qui dans sa journée, pétrit un si grand nombre de barres de fer sous les cylindres, ce maçon qui pose une si incroyable quantité de briques est, à l’œuvre, un homme fort taciturne, et il ferait un mauvais parti à son apprenti si celui-ci l’interrompait pour lui dire des lazzi ou lui réciter des sonnets. L’ouvrière modèle, celle de Lowell, ne caquette pas davantage, à son banc à broches. Tenons pour certain que l’attraction aimable et galante, qui doit, selon Fourier, animer l’industrie et en accroître la puissance, est bonne tout juste pour faire faire des tours de force dans une partie de campagne, mais qu’elle aurait pour résultat de désorganiser le travail. Ne transportons pas l’industrie sur les rives du fleuve de Tendre ; elle ne s’y reconnaîtrait plus, et s’y perdrait. »

Que dire enfin du minimum en vêtement, logement, nourriture, etc., promis et assuré à chaque sociétaire, même dans le cas du refus de travailler ? Fourier et ses disciples sont convaincus que ce minimum, assuré à celui qui ne travaillera pas, ne sera pas un encouragement à la paresse, parce que la paresse, au phalanstère, ne sera qu’une anomalie provenant du dérangement des facultés. On doit reconnaître que l’idée de la garantie d’un minimum se lie à celle du travail aimé, recherché par lui-même. Nier le travail attrayant, c’est nier la possibilité d’une telle garantie. Or, l’étude positive de la nature humaine ne permet pas d’admettre que le travail puisse jamais, quelles que soient les combinaisons sociétaires, porter en lui-même, en dehors de tout but d’utilité, un attrait capable de surmonter notre tendance à la paresse physique et intellectuelle.

Page 900

Attraction [pp. 900-904] Système de Ch. Fourier.

Philos. Dans le système de Fourier, Attraction passionnelle ou passionnée, Penchants qui entament chaque individu vers un emploi particulier. L’attraction passionnelle est un des plus grands sujets d’études et de méditations pour l’éducateur et l’homme d’État (Delbruck) On lit, gravées sur la tombe de Fourier, au cimetière Montmartre, à Paris, les deux formules suivantes :

Les Attractions sont proportionnelles aux destinées ; la série distribue les harmonies. (Delbruck)

Page 904

Attractionnel, elle adj. (a-trak-sio-nèl, è-le rad. attraction).

Philos. Dans le système de Fourier, Qui produit l’attraction et qui y participe : Dieu est assuré de nous voir tomber dans le malheur sous tous les codes venant de la raison humaine, par cela seul qu’ils ne seront pas attractionnels et que le législateur n’a pas la faculté d’inspirer attraction pour ses prescriptions. (Fourier.) Si nous voulons nous rallier à cette unité, il faut découvrir un régime social attractionnel dirigé par la seule attraction. (Fourier)

Page 1063

Avertissement aux propriétaires ou Lettre à M. Considerant sur la défense de la propriété, brochure publiée par Proudhon, en 1842, avec cette épigraphe : La propriété, c’est le monopole (tous les économistes).

L’auteur commence par signaler, comme l’expression la plus éclatante du mouvement civilisateur, une espèce de conspiration instinctive qu’il découvre partout contre la propriété. Le régime propriétaire est menacé, et par le développement du droit administratif, et surtout par l’analyse économique. Économistes industriels, financiers, légistes et moralistes, travaillent avec une émulation naïve à cette démolition ; les efforts inconscients de ces quatre espèces viennent, comme autant de rayons, converger à un point commun, qui est le but suprême — Index page 9 — de la science et qu’on peut, à défaut d’un nom plus précis, appeler droit de possession ou égalité. En un mot, la propriété va se transformant, se dénaturant, se détruisant ; elle fut légitime comme préparation à l’ordre, comme moyen de transition, non comme institution définitive. Il est absurde d’attribuer à ce fait d’embryologie sociale une perfection et une perpétuité qu’il n’a pas. Quand l’être organisé s’éveille a. la vie, il puise sa première nourriture à une source spéciale et préparée pour lui seul ; mais voici que la plante grandit, que l’enfant croît et se fortifie ; aussitôt les cotylédons tombent, la mamelle se dessèche et tarit. Ne voit-on pas que la propriété est épuisée et que ses fils vigoureux demandent une plus forte nourriture ?

C’est à Adam Smith et à Ricardo que Proudhon va demander les prémisses de ses raisonnements égalitaires. Ces économistes, dit-il, ont remarqué les premiers que la véritable mesure des valeurs était le travail des hommes. De là cette formule : Chaque produit vaut ce qu’il a coûté de temps et de dépense. Contre les conséquences de ce principe, on objecte vainement la distinction de la valeur en usage et de la valeur en échange. La valeur en usage, l’utilité naturelle, ne tombant pas sous la production, ne doit pas affecter l’échange ; on doit distinguer entre les choses de consommation journalière et les instruments de production ; ceux-ci doivent rester inaliénables ; il doit être défendu de les accaparer à l’aide d’économies individuelles. Pas plus que l’instrument naturel de production, le talent naturel ne doit figurer dans une catégorie parallèle au travail, comme principe et mesure de la valeur. Que la capacité acquise soit rangée dans les frais de production, rien de mieux ; mais les inégalités naturelles de talent doivent disparaître par la spécialisation rationnelle et la classification régulière des fonctions et par le nivellement, ou, si l’on aime mieux, l’équilibre des intelligences, équilibre qu’amèneront naturellement l’instruction incessante des masses et l’accumulation de la science générale. Ainsi tombe la formule fouriériste : Capital, travail et talent. En conservant des degrés différents de fortune, le phalanstère maintient la distinction de riches et de pauvres. Or, toutes les misères sociales viennent de cette source. La société, dans son ensemble, peut gagner en morale, en lumières, même en richesse ; mais tant que cette société renferme des moyens et des extrêmes, il n’y a pas de félicité publique.

Du reste, trois préjugés scientifiques s’élèvent contre le fouriérisme, avant tout examen de détail. D’abord, il y a opposition entre un mécanisme industriel qui exclut la divergence d’intérêts, la loi d’offre et de demande, la concurrence, et un mode de distribution des revenus qui conserve les catégories sociales résultant du régime propriétaire. Ensuite, la prétendue science sociale de Fourier ne présente nullement ce caractère commun toutes les sciences, de partir de vérités simples et universelles et de s’élever ensuite à l’infini, conséquemment de laisser le champ toujours ouvert à de nouvelles études, et d’exciter l’esprit par des problèmes sans cesse renaissants. Enfin, la méthode de Fourier, méthode dite du grand écart qui consiste à se placer tout à fait en dehors des idées civilisées et de rompre brusquement avec toutes les notions anté-harmoniennes, est à bon droit suspecte, en ce qu’elle déclare non avenu le travail de l’humanité, et refuse de reconnaître un sens à l’histoire.

En terminant sa brochure, l’auteur s’adresse aux égalitaires d’abord, puis aux propriétaires. Aux premiers il dit « Plus de sociétés secrètes ; plus d’insurrections. Détruisez le gouvernement actuel (c’était le gouvernement de Louis-Philippe), et au lieu de cette égalité à laquelle vos cœurs généreux aspirent, vous n’obtiendrez qu’une répétition de la république conventionnelle ou directoriale, interrompue violemment elle-même il y a quarante-quatre ans, au 18 brumaire ». Aux seconds, il dit : « Votre propriété est indéfendable ; mais votre condition acquise, mais le bien-être de vos enfants et les avantages présents de vos familles, fondés sur un ordre de choses que vous n’avez point fait, sont inviolables et sacrés. Ne craignez donc rien pour vous ni pour vos jouissances. Mais n’espérez, d’ailleurs, ni par concessions, ni par raisonnements, nous faire revenir de ce que vous appelez fanatisme et chimère, et qui n’est que le sentiment de nos justes — Index page 10 — droits : l’enthousiasme qui nous possède, l’enthousiasme de l’égalité est inconnu de vous. C’est une ivresse plus forte que le vin, plus pénétrante que l’amour, passion ou fureur divine, que le délire des Léonidas, des saint Bernard et des Michel-Ange n’égala jamais ». Proudhon est tout entier dans ce dernier passage.





Pour citer ce document

« Tome 1, A (index, pages 2-10)  » , charlesfourier.fr , rubrique « Les articles » , mai 2020, en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article2220 (consulté le 25 juin 2020).



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