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mise en ligne : mai 2020

Tome 4, CHEMIN-CONTRAY (index, pages 17-37)






Pages 347-354

Cité [p. 348]

Économie sociale. Cités ouvrières.

[…] Dans la plupart des villes industrielles, les ouvriers habitent des quartiers dont les rues sont étroites, sales, insalubres ; les logements mal distribués, dans de vieilles maisons, aussi peu aérées que possible par raison d’économie, et pour diminuer les impositions des portes et fenêtres. Toute une famille couche dans une même chambre, où il faut faire la cuisine sur un réchaud en été, sur le poêle en hiver, et conserver pendant tout un jour les épluchures de légumes, les ordures et parfois les eaux sales. Quand des conduits sont construits dans la maison pour l’écoulement de ces eaux, ils le sont en général d’une façon telle que l’odeur empeste les escaliers et qu’elles séjournent plus ou moins sous les fenêtres. Ceux qui habitent ces logis ne sont pas les plus à plaindre : il en est à qui des caves servent de gîte, comme à Lille et à Saint-Quentin, ne recevant de lumière et d’air que par d’étroits soupiraux. Cet affreux état des habitations ouvrières est en contradiction flagrante avec notre civilisation, avec l’hygiène et la morale ; non-seulement il révèle une profonde misère, mais il l’aggrave encore. Pour être logé de cette façon, l’ouvrier doit payer, soit chaque mois, soit pur trimestre, un loyer qui représente le dixième d’un salaire souvent insuffisant pour satisfaire aux nécessités les plus pressantes. Tant qu’il travaille, il arrive ordinairement à prélever cette dîme sur son salaire mais celui-ci ne permettant, dans le plus grand nombre des cas, aucune épargne, il s’ensuit que, dans les moments de chômage, l’ouvrier, ne pouvant plus payer intégralement son loyer, est sous le coup du droit de saisie dont la loi a armé le propriétaire, et peut être expulsé immédiatement de son pauvre domicile et jeté sur le pavé avec sa femme et ses enfants. Cette histoire douloureuse est celle d’un nombre considérable de travailleurs, et se répète avec une effrayante régularité tous les trois mois, dans presque toutes les villes industrielles. C’est elle qui inspira, en 1848, un des articles les plus éloquents de P.-J. Proudhon, le Terme, dont le souvenir vivra longtemps dans bien des mémoires.

Cette situation fut de tout temps l’une des plus vives préoccupations des réformateurs qu’intéressaient le sort et les souffrances des classes pauvres. Owen en Angleterre, Fourier et toute l’école socialiste en France, M. F. Lassalle et les économistes et communistes allemands, ont fait à ce sujet, dont ils comprenaient toute l’importance et les conséquences à la fois physiques et morales, des tentatives qu’il est aujourd’hui possible d’apprécier. Les uns, comme Owen, Cabet et Fourier, ont tenté de fonder la maison commune, sorte de cité fraternelle qui, jusqu’à ce jour, n’a eu qu’un médiocre succès et n’a pu, là où elle a été établie, conserver la pureté et la fidélité du type modèle. Les autres ont essayé de construire des habitations où le ménage, en trouvant tous les avantages que procure la solidarité, est pourtant le plus libre et le plus isolé possible ; ces dernières paraissent jouir de la faveur des classes auxquelles elles sont destinées, et devoir dans l’avenir servir il transformer dans une large mesure la propriété locative. […]
— Index page 18

Cité [p. 349] Économie sociale. Familistère de Guise.
Au nombre des cités établies dans les départements, il ne faut pas en oublier une dont quelques revues et quelques journaux se sont préoccupés et qu’ils ont signalée à l’attention publique ; c’est celle d’un industriel de Guise, M. Godin-Lemaire qui a fondé dans le département de l’Aisne un établissement connu sous le nom de Familistère où les nombreux ouvriers de sa fabrique trouvent à prix réduits le logement et toutes les denrées nécessaires à leur existence et à celle de leur famille. On a réuni dans cet établissement non-seulement le nécessaire, mais encore l’agréable l’ouvrier y trouve, aux heures de repos, outre les promenades qui entourent les constructions, des salles de lecture, de billard, de consommation, de bal même, et il y profite des agréments d’une société musicale dont il peut faire partie. Ici, ce ne sont plus de petites maisons comme à Mulhouse, mais bien une construction dont les bâtiments forment deux vastes parallélogrammes, avec cour au centre. Ce corps de bâtiments a un rez-de-chaussée, trois étages d’élévation et un développement extérieur de 394 m. Malgré ces dispositions architecturales, les logements sont agencés de telle sorte que les ménages y sont à peu près indépendants.

Le familistère de Guise comprend, non-seulement l’habitation, mais encore les services généraux tels que le chauffage l’éclairage, les bains et l’alimentation. À ce point de vue, le familistère peut être considéré comme une cité. Ainsi que l’indique le nom de cet établissement, l’idée en a été empruntée à Fourier, et, autant qu’on l’a pu, on a suivi le modèle tracé par le célèbre réformateur qui imagina le système du travail attrayant. Le familistère contient un pouponnat (on dirait ailleurs une crèche), où les parents placent leurs enfants jusqu’à l’âge de vingt-quatre à vingt-six mois et où ils reçoivent tous les soins qu’exigent leur âge et leur état. Après le pouponnat vient le bambinat (lisez salle d’asile) pour les enfants plus âgés ; puis l’école, divisée en 1re et 2e classe, et enfin l’école des adultes. Cet établissement, fondé en 1859, ne fut occupé qu’en 1860 ; l’année suivante, il comptait une population de 300 personnes, qui a été à peu près doublée en 1865 par l’achèvement d’un second bâtiment.

Une partie des constructions est encore à l’état de projet, et, lorsqu’elles seront achevées, elles pourront contenir un total d’environ 1, 200 personnes. Le prix des logements y est fixé d’après la surface, c’est-à-dire au mètre carré de plancher. Le mètre carré est fixé ainsi qu’il il suit : pour le rez-de-chaussée, 0 fr. 27 ; pour le premier étage, 0 fr. 29 ; pour le deuxième étage, 0 fr. 27 ;pour le troisième étage, 0 fr. 25 ; pour les caves et les greniers, 0 fr. 10, et 0 fr. 02 de plus sur les façades des cours extérieures du côté de la ville. À ce prix, la valeur de la location était, en 1866, de 34 fr. 80 par an.

Pages 369-370

Civilisation [pp. 366-372]

Selon la doctrine fouriériste.

Nous résumons ici les vues de l’école sociétaire sur la civilisation, en prenant pour guide principal le récent ouvrage de M. Barrier, intitulé Principes de sociologie.

Le mot civilisation, dont la signification est assez vague dans le langage ordinaire, prend, dans la langue et la doctrine de Fourier, un sens très précis, très déterminé. Selon Fourier, la vie sociale du genre humain s’est manifestée, suivant les temps et suivant les lieux, par des formes qui se distinguent entre elles d’une façon tranchée. La civilisation est une de ces formes, et la plus élevée jusqu’à à présent sur l’échelle du progrès. Pour se faire une idée de ce qui constitue en propre la civilisation, il faut préalablement jeter un coup d’œil rapide sur les formes sociales qui l’ont précédée. Fourier en admet quatre l’édénisme, la sauvagerie, le patriarcat et la barbarie.

Édénisme

La première forme ou période sociale est l’édénisme, celle à laquelle se rap­porterait la tradition — Index page 19 — du bonheur dont auraient joui les premiers humains. Suivant Fourier, ce bonheur, qui n’est point une fable, aurait eu pour cause la libre formation des groupes pas­sionnels, laquelle s’explique par cinq circonstances qui n’existent plus parmi nous, savoir :

1° l’absence de préjugés ;
2° la rareté numérique des habitants ;
3° l’absence des signes représentatifs de la richesse ;
4° l’absence des bêtes féroces ;
5° la beauté des êtres dans leur origine.

L’édénisme doit à la formation spontanée des séries les caractères qui le distinguent des périodes qui l’ont suivi ; car, tandis qu’il a pour base d’organisation l’action libre des quatre passions, des groupes qui lient, associent, engrènent tous les membres de la réunion sociétaire les sociétés sauvage, patriarcale, barbare et civilisée ne reposent, elles, que sur l’action libre d’une seule de ces passions le familisme. Aussi, au lieu d’avoir des groupes liés, engrenés, associés, on n’a plus en quelque sorte que des familles plus ou moins étrangères les unes aux autres, isolées dans leur action, ennemies dans leurs intérêts. Cette distribution organique de la société est ce que Fourier nomme le morcellement, caractère commun aux q quatre périodes sociales qui suivent l’édénisme. Ces périodes, à cause des conséquences générales du morcellement qui engendre toujours la lutte, le désordre, l’anarchie, sont appelées périodes de subversion. La paix régna dans la société édénique, dit Fourier, non pas à cause du bien-être général mais à cause d’une propriété inhérente aux séries, celle de développer et engrener méthodiquement les passions, qui, hors des séries progressives, s’entre-choquent, produisent la guerre et les discordes de toute espèce. Il faut se garder de croire qu’il ait régné aucune communauté dans cet ordre primitif. J’ai dit que toutes ces chimères philosophiques sont incompatibles avec les séries progressives, qui exigent au contraire une gradation d’inégalités.

Cette gradation put s’établir dans l’origine, quoiqu’on n’eût pas l’usage de l’écriture pour constater et démêler les intérêts de chaque sociétaire. Les séries durent se désorganiser par des incidents contraires aux cinq circonstances qui en avaient favorisé la formation. Bientôt l’excessive multiplication de peuplades produisit la pauvreté ; en même temps, les progrès des bêtes féroces, qui arrivèrent de l’équateur et du nord, excitèrent les inventions meurtrières, et le goût du pillage se répandit d’autant plus facilement que l’enfance et la difficulté de l’agriculture ne permettaient pas d’entretenir la surabondance des vivres qui est nécessaire au mécanisme des séries. De là naquirent la division par ménages incohérents, le mariage, puis le passage à l’ordre sauvage, patriarcal et barbare. » bourgeoisie, parce qu’il jouit au moins du bonheur des animaux liberté et insouciance de l’avenir. Après un bon repas, il jouit de son indolence. Il n’espère que de bonnes chasses ; les fatigues qu’elles lui causent sont un attrait, un trophée pour lui ; elles lui valent de belles captures qu’aucun maître ne lui enlève, tandis que l’ouvrier civilisé ne consomme ni ce qu’il cultive ni en proportion de ce qu’il a fait croître il vit de seigle et de piquette quand il a produit le froment et le vin, et arrive, après tant de privations, à la mendicité. Le sauvage ne suit que les usages de sa horde qui lui sont chers et qu’il a consentis. Le civilisé est sans cesse ennemi de ses propres usages impôts, conscription et corvées dont il est grevé. Enfin le sauvage ne voit point de sort plus heureux que le sien ; ne souffre la faim et le froid que lorsque toute la horde les souffre, tandis que le civilisé, placé entre la faim et le gibet, dont la crainte seule le retient aux ateliers, au labourage, voit à ses côtés des hommes bien pourvus de superflu et jouissant d’un bien-être dont l’aspect aigrit ses privations, en même temps qu’il il perd tout espoir de fortune. » M. Barrier ne partage pas sur le sort du sauvage, comparé à celui du civilisé, l’opinion de son maître. « A notre avis, dit-il, ce serait voir de trop bas que de préconiser la vie sauvage et de la déclarer digne d’envie, à cause de certains avantages négatifs. La pire des maladies est celle qui laisse croire qu’on se porte bien. Cent fois préférable au sort du sauvage, — Index page 20 — insouciant de sa dégradation, est celui de l’homme civilisé, même au milieu des souffrances dont il gémit si souvent. Sa force, sa grandeur, sa dignité lui viennent de sentir ce qu’il est, de savoir ce qu’il devrait être. Tôt ou tard il puisera, que dis-je chaque jour il puise dans ce sentiment, dans cette connaissance, les éléments de la régénération sociale à laquelle il aspire et du bonheur qui lui est réservé. »

Patriarcat

Le mot patriarcat indique le rôle prépondérant du père de famille dont l’autorité arbitraire peut devenir oppressive avec une entière impunité. Pivot du groupe de famille, le père fait rarement tourner sa puissance au profit de ceux qui l’entourent. L’épouse n’est guère qu’une servante, même dans les ménages monogames ; les enfants sont façonnés à l’obéissance passive, et la domesticité est assujettie à tous les travaux pénibles. La vie collective, nationale, sociale, n’est guère plus développée ici que dans la sauvagerie. Mais la vie individuelle est déjà plus limitée, moins indépendante que chez le sauvage. Cette limitation est due à ce que les éléments du groupe familial sont condensés en un seul faisceau, dont le père est l’âme et le lien. En un mot, c’est l’exagération vicieuse du familisme qui forme le caractère vraiment distinctif de la société patriarcale.

Fourier reconnaît dans cette société quatre formes principales qui se succèdent quelquefois, non toujours, comme des phases régulières. La première est le patriarcat isolé, résultat ordinaire de la division des familles qui cherchent à vivre dans l’indépendance et deviennent, comme celle de Jacob, les souches de nouvelles peuplades. L’homme jouit alors d’une certaine dignité politique. À la vérité, dit Fourier, dans ces familles isolées, un père devient tyran de ses enfants, mais il ne peut pas pousser loin le despotisme de peur de désertion, et il est obligé de s’étayer d’impressions superstitieuses qui allègent le poids de son autorité.

Dans d’autres circonstances, les familles se liguent pour accroître leur puissance et opprimer les groupes plus faibles. L’absence d’armées permanentes ne permet pas aux vainqueurs de réduire les vaincus en esclavage, mais seulement de leur imposer des tributs réguliers, qu’à la première occasion et sous le plus léger prétexte, ils convertissent en exactions ruineuses. Cette forme de patriarcat peut s’appeler tributaire. La troisième forme, plus fortement marquée de despotisme, s’achemine vers la barbarie. En elle disparaît cette subordination du chef à la masse, qui assure à l’individu certaines libertés dans la sauvagerie. Mais, pour que l’autorité du chef s’établisse, il faut la coïncidence du travail agricole et pastoral. Un chef ne parviendrait pas à asservir une horde sans culture ni troupeaux chacun irait chasser et pêcher isolément sans vouloir obéir. Enfin il existe un patriarcat féminisé qui renferme un germe éventuel de civilisation, comme la forme précédente transite vers la barbarie. Parmi les familles organisées en patriarcat vicinal et mariage exclusif, dit Fourier, beaucoup de chefs manquèrent d’héritiers mâles ou les perdirent dans les combats. Dès lors ils étaient intéressés à améliorer le sort de leurs filles qui portaient l’héritage dans une autre famille ; ils durent stipuler des privilèges et droits civils pour leurs filles devenues épouses exclusives, et leur faire assurer les réserves, reprises, augments et transmissions de propriété dont elles jouissent parmi nous. Il est presque hors de doute que cette mesure fut le germe de la civilisation des Grecs, cet ordre social ne pouvant naître que de la concession des droits civils aux épouses exclusives. »

En résumé dans le patriarcat, le père a une autorité souveraine sur une ou plusieurs épouses, sur les enfants, dont l’aîné est injustement favorisé, et sur les agents du service domestique pliés à un demi-esclavage. La femme est. un objet de négoce entre le père et le mari ; le divorce et la répudiation arbitraires, la polygamie, le concubinat, donnent aux mœurs patriarcales un cachet de fausseté de contrainte et de débauche. La principale industrie consiste dans l’élevage des troupeaux, et l’alimentation des troupeaux, en l’absence des ressources d’une agriculture qui n’existe pas encore, exige la vie nomade, le changement de pâturages. De là l’usage de la tente comme logement et abri. Le commerce revêt la forme du trafic : des — Index page 21 — caravanes transportent d’une contrée à une autre les produits pour les échanger ou les vendre. Les arts libéraux sont à peu près inconnus, et l’ignorance est presque universelle. À la place des lois écrites et reconnues, les traditions sont la base ordinaire du pouvoir politique et judiciaire.

Barbarie

L’extension de l’autorité du chef sur une masse de plus en plus considérable d’hommes, l’abus du sentiment hiérarchique porté, d’une part, jusqu’à l’oppression la plus cruelle, jusqu’au délire de l’orgueil ; poussé, d’autre part, jusqu’au dernier degré de la bassesse et de la servilité, voilà le type de la société barbare. Elle pivote sur l’esclavage des travailleurs et sur la réclusion des femmes. La forme du commerce est le monopole exercé au profit du despote. On n’y connaît comme moyen de gouvernement que la force comme loi, que la volonté arbitraire du chef. Cette autorité absolue se heurte cependant à une borne : elle trouve un contre-poids irrégulier dans son principal instrument, dans le corps armé par lequel elle domine.

Tel fut, dans l’empire ottoman, le corps des janissaires, qui avaient la réputation de jouer aux boules avec les têtes des sultans et des vizirs. Tel est encore, sous l’autocratie moscovite, le corps des strélitz, dont les révoltes amenèrent des révolutions de palais, terminées d’ordinaire par la mort violente du czar qui avait excité leur mécontentement. Quoique l’esclavage se glisse et se maintienne dans quelques sociétés plus avancées, il est, pour la barbarie un caractère de base ; il s’y développe comme une institution nécessaire et régulière. Il se subdivise en plusieurs variétés :

1° l’esclavage hostile, c’est celui d’une nation vaincue servant son vainqueur ;
2° l’esclavage confus : c’est celui des nations qui tirent les esclaves de leur sein même et au besoin d’autres pays ;
3° l’esclavage composé ou plutôt politique, comme celui des Algériens qui, avant la conquête française, étaient soumis au pouvoir tyrannique de quelques régiments turcs ;
4° l’esclavage castique : il existe dans l’Indoustan, où les servitudes sont classées par castes.

Civilisation

Nous arrivons à la cinquième forme ou période de la vie sociale, à la civilisation. Les fouriéristes critiquent les définitions qu’on donne ordinairement du mot civilisation. Ce terme, dit M. Pellarin, s’entend généralement d’un certain adoucissement des mœurs d’un développement plus ou moins prononcé des sciences, des arts et de l’industrie. Ce sont là sans doute des résultats delà civilisation ; mais elle en a d’une autre nature qui marchent parallèlement aux premiers, et qui appartiennent aussi en propre à l’état civilisé quoique l’on répugne en général à mettre sur son compte et à sa charge ces derniers résultats en ce qu’ils ont de mauvais. Tels sont, pour en citer quelques-uns, l’accroissement du paupérisme, le développement de l’agiotage et des autres vices commerciaux : banqueroutes, accaparements, fraudes, falsifications ; tel est encore le relâchement des mœurs que toute civilisation amène à sa suite, et qu’elle porte d’autant plus loin qu’elle approche davantage de sa maturité ; relâchement qui se traduit chez nous par deux de ses effets indéniables, la progression continue des naissances hors mariage et des procès en séparation.

Par suite d’une sorte de respect superstitieux attaché au mot civilisation, l’on a coutume de faire deux parts dans les faits que produit et développe cet état social. Tout ce qui dans ces faits présente le caractère du bien, c’est de la civilisation ; mais le mal, le mal évident, ce n’est plus, on le prétend du moins ce qu’il faut appeler civilisation, seul mot qui existe cependant pour désigner notre état actuel de société. Ainsi l’on a donné au mot civilisation un sens tout arbitraire, et l’on a fait de la civilisation une chose insaisissable.
Selon la doctrine fouriériste, la civilisation est une forme sociale déterminée qui a pour germe le mariage exclusif ou monogamie et l’attribution des droits civils à l’épouse. La monogamie, tel est le fait capital qui donna naissance à la civilisation.
— Index page 22 —

« Si les barbares, dit Fourier, adoptaient le mariage exclusif, ils deviendraient en même temps civilisés par cette seule innovation. Si nous adoptions la réclusion des femmes, nous deviendrions barbares par cette seule innovation. »

Fourier distingue les caractères de la civilisation en caractères de base, de lien, de fanal et d’écart.

1° Caractères de base

Ils sont successifs ou permanents. Les premiers sont tirés des phénomènes qui se succèdent dans le cours de la civilisation ; les seconds sont fixes et durent autant qu’elle.

A. Caractères successifs. Fourier en a tracé le tableau suivant :

Caractères successifs de la civilisation

Vibrations ascendantes

Enfance ou première phase
- Germe simple - Mariage exclusif ou monogamie.
- Germe composé - Féodalité patriarcale ou nobiliaire
- Pivot - Droits civils de l’épouse.
- Contre-poids - Grands vassaux fédérés.
- Ton - Illusions chevaleresques.

Adolescence ou deuxième phase
- Germe simple - Privilèges communaux.
- Germe composé - Culture des sciences et arts
- Pivot - Affranchissement des industrieux .
- Contre-poids - Système représentatif.
- Ton - Illusions en liberté.

Apogée ou plénitude
- Gammes - Art nautique, chimie expérimentale,
- Caractères - Déboisement, emprunts fiscaux.

Vibrations descendantes

Virilité ou troisième phase
- Germe simple - Esprit mercantile et fiscal.
- Germe composé - Compagnies actionnaires.
- Pivot - Monopole maritime
- Contre-poids - Commerce anarchique.
- Ton - Illusions économiques.

Caducité ou quatrième phase
- Germe simple - Monts-de-piété urbains.
- Germe composé - Maîtrises en nombre fixe.
- Pivot - Féodalité industrielle
- Contre-poids - Fermiers de monopole féodal.
- Ton - Illusions en association.

L’enfance de la civilisation se caractérise essentiellement par l’attribution des droits civils à l’épouse, transition régulière de la barbarie à la civilisation qui adoucit les mœurs, pousse au raffinement en tout sens, favorise la naissance des arts des lettres, des sciences, crée la galanterie et l’esprit chevaleresque. La force brutale cesse de tout gouverner, mais la fraude, la ruse et l’hypocrisie se développent. Dans la barbarie, dit Victor Considerant, la domination est absolue ; dans la première phase de la civilisation, déjà elle est partagée, et la fédération des grands vassaux fait contrepoids à l’autorité royale qui cesse ainsi d’être toute puissante. Cette disposition favorise l’affranchissement des industrieux qui étaient esclaves en barbarie, et passent à l’état de servage. »

Dans la deuxième phase, les industrieux, plus ou moins affranchis, travaillent à obtenir des — Index page 23 — garanties collectives. Pour y parvenir, ils accroissent leurs forces en s’unissant sous le nom de tiers état. Les communes s’organisent avec des privilèges achetés, à prix d’or, du pouvoir monarchique qui, plus habile que généreux, cherche un appui dans la classe moyenne pour s’élever sur les ruines de la féodalité nobiliaire. Cet affranchissement des industrieux favorise la recherche des lumières et développe la vie intellectuelle. Grâce à ces progrès, le droit s’affirme plus hardiment en face des castes privilégiées. Le partage du pouvoir politique commence, d’abord inégal et intermittent, soit par des assemblées politiques ou états généraux, soit par des parlements fixes, investis d’attributions judiciaires mais envahisseurs et visant à s’immiscer de plus en plus dans le gouvernement. C’est ainsi que les peuples arrivent au système représentatif, dont le but final est de créer un contrepoids au pouvoir central. C’est alors que naissent ce que Fourier appelle les illusions en liberté, illusions, dit M. Barrier, parce que l’exercice des droits politiques, quelque indispensable qu’il soit, n’est pas la condition de la véritable liberté. »

Ici se place l’apogée de la civilisation, l’époque des grands travaux publics rendus possibles par le progrès des sciences physiques, de la mécanique, de la chimie et de l’art nautique. Alors s’établissent les voies de communication de tout progrès sur terre et sur mer. Les chemins de fer, la vapeur, le télégraphe, deviennent, pour tous les éléments matériels et intellectuels de la vie sociale, les agents d’une transmission aussi prompte que puissante.
Cependant déjà apparaissent les germes de décadence. Par suite de l’opposition radicale des intérêts particuliers avec l’intérêt général, la culture du sol prend une marche anarchique qui se retrouve presque partout. L’un de ses plus funestes effets, le déboisement des montagnes, altère le régime des eaux, favorise les inondations, les excès de sécheresse, et détériore en définitive les climatures. En même temps, la guerre se dépouillant de quelques-uns de ses caractères, pousse au système des armées permanentes, qui entraîne le régime des emprunts et des grandes dettes nationales.

Dans sa marche descendante, la civilisation reproduit sous une forme analogue, mais en sens inverse, les caractères de ses phases de croissance. Ainsi la féodalité se retrouve à la fin comme au début. Quand le déclin commence, l’esprit mercantile et fiscal domine tout. Le désir du gain devient universel, tout s’achète et se vend, même l’honneur et les hypocrisies de l’amour. Tout aide les riches à augmenter leur fortune, tout empêche les pauvres d’en acquérir. La société se divise en deux camps, celui des hommes qui possèdent et celui des hommes qui ne possèdent pas. Alors s’organisent les compagnies actionnaires. Déjà puissant lorsqu’il est accumulé entre les mains d’un seul, le capital acquiert une prépondérance irrésistible, lorsqu’il se concentre par le système actionnaire dans une société que gouverne une élite aristocratique d’hommes de finance. Ce système écrase l’industrie morcelée, le bas commerce, et peut rapidement absorber l’agriculture et la propriété foncière. Il trouve sa plus haute expression dans l’établissement des monopoles. Bientôt la concurrence anarchique apparaît comme contrepoids des monopoles. C’est l’époque des illusions économiques. « Cette phase, dit M. Barrier, est depuis un siècle de plus en plus accentuée dans la société européenne. Elle l’était beaucoup moins en 1803, date des premiers travaux de Fourier, qui sut alors la prévoir, et osa la prédire avec une surprenante clairvoyance. Il apercevait à peine l’aurore de cette féodalité industrielle qui aujourd’hui éclate à tous les yeux mais, guidé par son génie, il a dépeint, comme s’il l’avait observée de visu, cette quatrième phase de la civilisation, qui achève de se dérouler et qui s’accuse par les illusions en association. »

B. Caractères permanents.

Fourier, dans son analyse, en a trouvé jusqu’à cent quarante quatre. Nous ne parlerons que des plus importants. Il faut mettre en première ligne l’opposition des deux intérêts collectif et individuel. « Tout industrieux, dit Fourier, est en guerre avec la masse et malveillant envers elle par intérêt personnel. Un médecin souhaite à ses concitoyens de bonnes fièvres — Index page 24 —, et un procureur de bons procès dans chaque famille. Un architecte a besoin d’un bon incendie, qui réduise en cendres le quart de la ville, et un vitrier désire une bonne grêle qui cassa toutes les vitres. Un tailleur, un cordonnier ne souhaitent au public que des étoffes de faux teint et des chaussures de mauvais cuir, afin qu’on en use le triple pour le bien du commerce. C’est ainsi qu’en industrie civilisée tout individu est en guerre intentionnelle avec la masse, effet nécessaire de l’industrie anti sociétaire, ou monde à rebours.

Après la contrariété des deux intérêts, collectif et individuel, vient ce que Fourier appelle l’échelle simple en répartition. « J’entends par simple, dit-il, une échelle qui ne croît que d’un côté et non de l’autre. À mesure que la fortune publique s’accroît, il faudrait que la classe pauvre y participât proportionnellement dans ce cas, l’échelle serait composée. En civilisation, la multitude, ou classe pauvre, loin de participer à l’accroissement de richesse, n’en recueille qu’un surcroît de privations par la vue des jouissances qu’elle ne peut atteindre elle n’est pas même assurée d’obtenir le travail répugnant qui fait son supplice et qui ne lui offre d’autre avantage que de ne pas mourir de faim. »

Fourier insiste sur deux autres caractères permanents : la tyrannie de la propriété individuelle contre la masse et le déni indirect de justice au pauvre. Un propriétaire se permet cent dispositions vexatoires pour la masse, même des constructions malsaines, resserrées, qui font périr les enfants ; tout cela est sanctionné comme liberté, parce que la civilisation, n’ayant pas connaissance des garanties sociales, admet pour justes quantité de licences individuelles des plus abusives : voilà la tyrannie de la propriété individuelle contre la masse. Le déni indirect de justice au pauvre vient de l’impossibilité où est le pauvre de subvenir aux frais de procédure ; on ne lui refuse pas directement justice ; mais s’il entame les réclamations les plus justes, il est bientôt exténué par le riche spoliateur qui le traîne en appel et ré-appel ; il ne peut pas suffire à de tels frais, il est forcé de céder. « On donne, remarque Fourier, un défenseur gratuit à un parricide, on en devrait aussi au pauvre qui vient réclamer mais il y aurait, dit-on, trop de procès. La civilisation n’est meublée que de pauvres dépouillés injustement, puis de chicaneurs qui sous prétexte d’indigence, voudraient plaider aux frais de l’État ; ce serait tomber d’un mal dans un pire. »

2° Caractères de lien

Ces caractères sont empruntés au mécanisme commercial qui, en civilisation, selon la doctrine fouriériste, est un des ressorts les plus faux, les plus vicieux de l’activité collective. Le caractère fondamental du commerce civilisé est la propriété intermédiaire. Le commerçant, qui ne devrait être qu’un agent de circulation, chargé par des tiers d’acheter et de vendre, comme le fait un courtier, ou même simplement de les renseigner sur les conditions générales et particulières du marché, le commerçant, dans l’immense majorité des cas, devient propriétaire de la marchandise ; il achète, vend pour son compte. Voilà, selon l’école sociétaire, le vice radical d’où naissent tous les autres. En effet, dit-elle, le négociant est forcément ainsi en opposition d’intérêts avec le producteur d’un côté, et avec le consommateur de l’autre. Devenu maître du produit, il peut, suivant les circonstances, agioter, accaparer, exagérer ou avilir les prix, altérer, sophistiquer la denrée commerciale ;il peut de mille manières tromper l’acheteur crédule, ignorant, inexpérimenté, rançonner les vendeurs en simulant l’abondance de la marchandise, la rareté du numéraire, etc. Enfin, il suffit de rappeler la fourberie presque continuelle, le parasitisme, le monopole, les disettes factices la banqueroute, la contrebande, la concurrence réductive, pour saisir dans son ensemble le vice général de l’organisation commerciale propre à la civilisation.

3° Caractères de fanal

« Ces caractères sont ainsi nommés, dit M. Barrier, parce qu’en les interrogeant de bonne foi, sans préjugé, avec un sincère amour de la vérité on y trouve aussi bien la révélation de la fausse voie dans laquelle est retenue l’humanité que celle des issues par lesquelles elle atteindrait — Index page 25 — un état d’harmonie et de bonheur. En d’autres termes, ce sont de véritables flambeaux dont la lueur doit aider l’esprit humain à reconnaître et à répudier d’anciennes erreurs c’est le fanal destiné à lui montrer l’entrée du port. » Ces caractères ont leur source dans ce que Fourrier appelle les répercussions ou récurrences passionnelles, c’est-à-dire dans les réactions de notre nature passionnelle qui, en dépit de la contrainte matérielle et morale, tend toujours à reprendre ses droits. Ces répercussions ou récurrences sont de fidèles reflets d’harmonie attestant le but véritable auquel aspire la nature humaine. Le jeu et le bon ton en sont deux exemples.« Le jeu, selon Fourier, est un aliment factice qu’on donne à la manie d’intrigue dont l’homme est possédé par aiguillon de la passion dite cabaliste. Le bon ton est un effet de la passion clairvoyance qui se répercute faute d’essor. » Le jeu n’aura pas de raison d’être en harmonie, où régneront es fécondes intrigues des séries industrielles, où la cabaliste trouvera, au grand profit de tous, son plein essor. Le bon ton, en civilisation n’entrave qu’à l’oisiveté au train de vie des gens dits comme il faut, qui sont oisifs ; chez les harmoniens, il entraînera au travail productif. Il faut noter, entre le jeu et le bon ton, cette différence, que le bon ton présente un très beau côté, qui est l’unité passionnée en mœurs et usages, et qu’il produit ainsi des effets brillants et même utiles, dont le seul tort est de ne pas entraîner à l’industrie, tandis que le jeu a des suites odieuses, la ruine des familles, le crime, le suicide. Il y a donc, dans les passions répercutées ou récurrentes, deux genres distincts l’harmonique et le subversif, l’un utile, l’autre malfaisant, qui ont une propriété commune celle de donner, en mode renversé, des images de l’harmonie.

Les principaux caractères de répercussion harmonique sont indiqués par Fourier ainsi qu’il suit :

- Unité scientifique ou accord de sociétés savantes malgré les guerres et les rivalités nationales ;
- Guerre mixte ou relations amicales hors le combat entre les troupes belligérantes ;
- Ouvriers artistes figurant au théâtre en acteurs et choristes (usages d’Italie, de Toulouse) ;
- Quarantaines sanitaires ;
- Lettres de change avec solidarité d’endosseurs :
- Assurances tant individuelles que mutuelles ;
- Défenseurs d’office ;
- Caisses d’épargne, de coopération parcellaire ;
- Retenues de vétérance ;
- Caisses d’amortissement ;
- Prud’hommes et arbitres ;
- Cautionnements et garantie industrielle ;
- Ébauche du système d’unité métrique.

Les principaux caractères de répulsion subversive sont les suivants :
- Bacchanales joyeuses ;
- Excès périodiques du peuple ;
- Récréations, fêtes et vacances ;
- Mendicité spéculative ; Polygamie secrète ;
- Prostitution publique et secrète ;
- Exposition des enfants (si on la tolère) ;
- Loterie set monopoles de vices ;
- Luttes sans cause, gavots et dévorants ;
- Joug des préjugés secoué par la haute classe.

4° Caractères d’écart ou de rétrogradation et de dégénération

« Le mouvement social dit Fourier, répugne à l’état stationnaire, il tend au progrès il a, comme l’eau et l’air, besoin de circuler ; il se corrompt par la stagnation. Notre destinée est d’avancer chaque période sociale doit s’avancer vers la supérieure. Le vœu de la nature est que la barbarie — Index page 26 — tende à la civilisation, que la civilisation tende au garantisme, que le garantisme tende à l’association simple, etc. » Quand la société s’arrête trop longtemps dans une phase, on voit apparaître les caractères de dégénération, symptômes de lassitude, effets de la disproportion qui se manifeste entre le progrès social et le progrès industriel. Fourier n’a pas défini moins de vingt-quatre caractères de dégénération. Il place en première ligne la centralisation politique, administrative et industrielle qui attire toutes les forces, toutes les richesses au siège du gouvernement et dans les grandes villes.

Page 446

Climat fait

Celui qui a été modifié, adouci par la culture des terres, dans le système de Fourier.

Page 448

Climature s. m. (kli-ma-tu-re- rad. climat)

Nature du climat, circonstances climatologiques. La dégradation des forêts et des climatures, tous ces fléaux vont croissant. (Fourier) On ne ferait vraiment pas mal de s’adresser aux. phalanstériens, qui prétendent avoir des recettes pour redresser les climatures. (Th. Gautier)

Pages 480-481

Crédit au travail, Société de

Sous le règne de Louis-Philippe, les diverses écoles socialistes de France avaient vivement préconisé parmi les ouvriers de Paris la force résultant de l’association. M. Buchez, notamment, s’inspirant des idées de l’écossais Richard Owen, avait convié les travailleurs à se réunir, à se grouper et à s’associer pour résister aux prétentions exorbitantes des capitalistes. Tout le monde se rappelle l’ardeur de la campagne entreprise en faveur de l’association ; les disciples de Saint-Simon, de Fourier, de Cabet et de Proudhon rivalisaient à qui mieux mieux. La Révolution de 1848 vint donner un nouvel élan à l’idée sociétaire. De Paris, le mouvement gagna Lyon et un certain nombre d’autres villes des départements. Il se forma de tous les côtés des associations ouvrières se proposant d’organiser soit le travail, soit le crédit. L’enthousiasme connaissait si peu de bornes, qu’il rencontra d’inévitables déceptions. On n’était pas encore mûr pour la réalisation de l’association ouvrière, et on oublia de proportionner les moyens au but à atteindre. Néanmoins un grand nombre de sociétés purent se créer, marcher et prospérer. Mais on eut le tort, à cette époque, de solliciter du gouvernement un concours pécuniaire qu’il ne sut pas refuser. On ignorait que la force, la dignité et la moralité de l’association ouvrière ne pouvaient exister, se maintenir et s’accroître que par l’application du principe de mutualité basé sur l’initiative individuelle.

Les événements du 2 décembre 1851 arrêtèrent l’essor du mouvement sociétaire. Un pouvoir ombrageux, qui ne voyait de salut que dans la division et l’isolement des citoyens, n’hésita pas à sacrifier les intérêts sociaux à ses prétendus intérêts politiques. La plupart des associations furent dissoutes ou furent obligées de se dissoudre par suite de mille obstacles que leur suscita de parti pris une administration tracassière. Mais l’idée de l’association ouvrière, étouffée et persécutée en France, avait passé la frontière, et était allée se réfugier en Allemagne et en Angleterre, où, protégée par la liberté de la presse, la liberté de réunion et la liberté d’association, elle poussa de profondes racines et amena des résultats merveilleux.

En 1862, le bruit des succès remportés outre Rhin et outre Manche par l’application de l’idée coopérative pénétra en France et y enflamma les esprits. Les journaux, les brochures et les revues ne tarissaient pas d’éloges sur les sociétés de consommation d’Angleterre et sur les sociétés .de crédit mutuel d’Allemagne. L’esprit sociétaire de 1848 ne tarda pas à se réveiller parmi nous, malgré les entraves de la législation. C’est alors que M. Beluze songea à créer en France une société de Crédit au travail, destinée à propager les idées coopératives et à favoriser leur — Index page 27 — application.

M. Beluze commença par publier une brochure qu’il adressa à toutes les personnes notoirement connues comme se préoccupant des réformes sociales. Une centaine d’adhérents répondirent à l’appel qui leur était fait. On prépara un projet de statuts qui fut discuté en assemblée générale le 9septembre 1863. Quarante-huit souscripteurs seulement, dont deux femmes, étaient présents. La société du Crédit au travail ne se constitua définitivement que le 27 septembre t863 :au capital de 20 100 fr., souscrit par cent soixante-douze associés. Les opérations de la société commencèrent le 1er octobre suivant avec une encaisse de 4, 082 fr.
La société du Crédit au travail est constituée sous la forme de la commandite simple, c’est-à-dire sans actions. Cette forme a été adoptée pour deux raisons. On a voulu, en premier heu, laisser à la société la facilité d’augmenter son capital au fur et à mesure de ses besoins ; conserver aux associés la faculté de verser le montant de leur commandite en une seule fois ou par à-compte et leur ménager la possibilité d’augmenter leur commandite aux époques et de la manière qu’il leur plaira. On s’est proposé, en second lieu, d’éviter que la société pût être détournée de son but par des actionnaires inconnus qui n’en comprendraient ni le caractère, ni l’importance, et qui pourraient ne rechercher que de gros dividendes. Pour devenir associé il faut souscrire une commandite de 100 fr. au minimum, payable par fractions aussi réduites que l’on veut. Comme dans les sociétés par actions, le commanditaire n’est engagé que pour le montant de sa souscription. Il peut céder ou transporter sa commandite à une autre personne ; mais l’acquéreur d’une commandite ne peut prendre part aux délibérations des assemblées générales, comme le souscripteur lui-même, qu’après avoir été admis en qualité d’associé.

Les assemblées générales ont lieu tous les six mois, en février et en août. Elles reçoivent et vérifient les comptes de la gérance ; elles admettent comme associés les souscripteurs qui se sont fait inscrire dans l’intervalle des deux assemblées, et nomment les membres du conseil de gérance, ainsi que ceux de la commission de contrôle. Le nombre des associés est illimité, comme le capital social. Fin septembre 1863, le nombre des associés était del72, le capital souscrit de 20, 120 fr. En février 1867, te nombre des associés dépassait 1, 500, et le capital souscrit était supérieur à 250, 000 fr.
La société de Crédit au travail est dirigée par un gérant responsable, nommé par 1’assemblée générale et révocable par elle au cas de mauvaise gestion. Ce gérant est assisté d’un conseil élu par l’assemblée, composé de trois membres au moins et de quinze au plus. Les membres du conseil de gérance sont choisis parmi les associés et dans diverses professions, de manière à fournir à l’administration de la société le concours de connaissances spéciales et variées. Ils se réunissent une fois par semaine pour l’examen des affaires courantes. En cas d’urgence, ils sont convoqués extraordinairement.
Une commission de contrôle, composée de six à neuf membres, est chargée de surveiller la marche de la société et les opérations de la gérance. Cette commission nommée par l’assemblée générale et dont les membres restent en fonctions pendant trois ans, est investie du pouvoir de suspendre le gérant de ses fonctions, s’il devenait évident qu’il compromet la société par une mauvaise gestion. Elle pourvoirait provisoirement à son remplacement en cas de décès, en attendant que l’assemblée générale qui devra être convoquée immédiatement, lui donnât un successeur définitif.
En dehors du conseil de gérance et de la commission de contrôle, il a encore été institué une commission ayant pour mission spéciale d’aider le gérant dans l’examen des demandes de crédit qui lui sont adressées, et de donner son avis sur l’admission et le rejet de ces demandes. Un conseil judiciaire, composé d’avocats, est chargé des intérêts légaux de la société.
Ainsi un directeur-gérant, avec un conseil de gérance composé d’hommes spéciaux ; une commission consultative, aidant le gérant dans l’appréciation des demandes de crédit et — Index page 28 — d’escompte, et lui fournissant les renseignements nécessaires ; une commission de contrôle, élue par l’assemblée pour surveiller la marche de l’administration, telle est l’organisation de cette institution de crédit populaire. Si nous ajoutons que le directeur-gérant est tenu de publier chaque mois un état de situation et un inventaire tous les six mois, il nous sera permis de dire qu’aucune autre société n’offre plus de garantie, et que toutes les précautions ont été prises pour conserver à cette institution un caractère véritablement démocratique.
Contrairement à ce qui a lieu dans toutes les autres sociétés, et sur la proposition de M. André Rousselle, avocat à la cour de Paris, les comptes du gérant ne sont soumis à l’approbation de l’assemblée générale qu’après avoir été adressés à chaque associé quinze jours au moins avant la réunion.
La société a défini dans les articles 6 et 7 de ses statuts la mission qu’elle se propose de remplir et les opérations auxquelles elle se livre. Elle a pour but de créditer les associations ouvrières existantes ; d’aider à la formation de nouvelles sociétés coopératives, soit de crédit, soit de consommation, soit de production ; de favoriser le développement et la propagande des principes de mutualité et de solidarité ; de recevoir à l’escompte les valeurs commerciales créées ou endossées par ses membres et par les diverses associations coopératives ; de réunir les épargnes des travailleurs pour les prêter à d’autres travailleurs qui les fassent fructifier par le travail, l’économie et la prévoyance ; d’assurer à ses associés un crédit au moins égal pour chacun au capital qu’il a versé dans la commandite, et pouvant dépasser ce chiffre par la garantie morale et solidaire d’un ou de plusieurs coassociés ; de faire, pour le compte des associés et des tiers, sur Paris, la province et l’étranger, tous recouvrements, payements et commissions ; d’encaisser les coupons d’intérêts, recettes sur l’État, etc. ; de faire par le ministère d’agents de change, pour le compte de ses clients, tous achats et ventes de valeurs françaises et étrangères, et généralement toutes opérations de banque ordinaire, à la seule exclusion des opérations de bourse, que la société, qui a pour mission spéciale de créditer le travail, s’interdit rigoureusement.
La société de Crédit au travail constitue donc non-seulement une société de crédit mutuel entre ses membres, mais elle doit surtout être considérée comme une banque de crédit pour les associations coopératives. Elle suit de plus, avec une sollicitude toute spéciale, les développements des sociétés coopératives de crédit, de production ou de consommation, auxquelles elle offre le concours de son expérience et de ses capitaux.

Les opérations sont effectuées à l’aide du capital commanditaire, de fonds provenant d’émissions de bons de caisse et de dépôts en compte courant. En février 1867, 1e capital commanditaire était de 265, 000 fr., et les dépôts contre bons de caisse et en compte courant s’élevaient à 400, 000 fr. Le chiffre d’affaires, qui avait été de 4, 583, 881 fr. pour l’année 1865, s’est élevé à la somme de 10, 501, 747 fr. pour l’exercice de 1806, près d’un million par mois.

Conformément aux principes qui régissent toutes les sociétés en commandite, le capital commanditaire ne touche pas d’intérêt fixe, mais il reçoit, sous forme de dividendes, une partie importante des bénéfices. Ainsi, chaque année les bénéfices sont répartis entre les associés proportionnellement au capital versé par chacun d’eux, et cela de la manière suivante : il est d’abord fait un prélèvement suffisant pour faire une première répartition représentant l’intérêt du capital versé, à raison de 5 pour 100 par an après ce prélèvement, 50 pour 100 des bénéfices restants sont répartis entre les associés au prorata des sommes versées par chacun d’eux ; 25 pour 100 sont retenus pour former un fonds de réserve sociale, et 25 pour 100 sont attribués à titre de part dans les bénéfices, au gérant, aux employés de l’administration (à chacun d’eux proportionnellement à ses appointements, sans toutefois que cette part puisse jamais s’élever au-dessus d’une somme égale à celle des appointements annuels) et aux membres du conseil de gérance et de la commission de contrôle, proportionnellement — Index page 29 — à la valeur représentée par leurs jetons de présence. L’excédant qui pourrait rester disponible sur ces derniers 25 pour 100 serait joint au fonds de réserve.

Les bons de caisse de la société sont émis par coupures de 50, 100, 200 et 1, 000 fr. Ils sont remboursables à l’époque désignée par le preneur, dans la limite minimum de six mois et dans la limite maximum de cinq ans. Ils sont à ordre et peuvent être ou négociés comme des valeurs de commerce ou donnés en payement. Ceux qui sont pris pour moins d’un an jouissent d’un intérêt de 5 pour 100 ; ceux qui sont pris pour un an et au-dessus jouissent d’un intérêt de 6 pour 100. Des reçus d’intérêts au porteur, payables tous les six mois, sont adhérents aux bons de caisse et peuvent en être détachés et donnés en payement comme un chèque. Les bons de caisse, on le voit, sont destinés aux personnes qui veulent faire un placement temporaire avec l’assurance d’un revenu fixe. Ainsi s’explique la faveur dont ils jouissent auprès des clients de la société du Crédit au travail. La société, qui a surtout en vue de développer le goût et les habitudes de l’épargne, et de servir de banque aux travailleurs, même pour les plus faibles sommes, reçoit en compte courant des versements depuis 1 fr. Elle a deux espèces de comptes courants. Le compte courant remboursable à des époques fixées lors du versement, et devant durer trente jours au moins, reçoit un intérêt annuel de 4 pour 100 ; le compte courant disponible, c’est-à-dire remboursable à la demande du déposant, donne droit à un intérêt annuel de 3 1/2 pour 100. Toute personne ayant un compte courant à la société peut y prendre domicile pour ses payements et ses recouvrements, c’est-à-dire disposer sur la caisse jusqu’à concurrence de son compte disponible, et y faire verser les sommes qui lui sont destinées. Les recettes en espèces et les payements se font gratuitement pour les commanditaires et portent intérêt à partir du lendemain du versement.

La banque du Crédit au travail reçoit à l’escompte les effets de commerce sur Paris, les départements et l’étranger, quand ils lui sont présentés par ses membres, par les associations coopératives ou par des groupes solidaires. Tout associé peut faire escompter sa seule signature, mais seulement jusqu’à concurrence de sa commandite versée. Toutefois cette faculté accordée à l’associé d’escompter sa signature demeure suspendue lorsqu’il a donné à l’escompte d’autres valeurs qui ne sont pas échues. Tout associé, association ou groupe solidaire qui veut être admis à l’escompte doit, pour la première fois, en faire la demande conformément à une formule imprimée qui est délivrée au siège de la société. Cette demande d’admission à l’escompte est examinée, dans la quinzaine de sa date, par la gérance et par une commission instituée à cet effet. Le taux de l’escompte varie comme celui de la Banque de-France ; il y est ajouté une commission de banque et le change de place quand il y a lieu.

Tels sont en abrégé l’organisation, le but et les opérations de cette société qui, malgré l’époque récente de sa création, rend déjà au travail, à la petite industrie et au petit commerce des services tels, qu’elle peut être considérée à bon droit comme une véritable institution financière.

L’exemple de la société du Crédit au travail de Paris n’a pas été perdu pour la propagande de l’idée coopérative. Il s’est fondé des sociétés analogues à Lyon et Strasbourg. D’autres sociétés sont en voie de formation à Lille, à Bordeaux, à Mulhouse, à Colmar, à Nîmes, etc. Toutes ces sociétés s’organisent sur le modèle de celle de Paris, avec laquelle elles sont en relation. À Paris même la société du Crédit au travail a trouvé des émules dans la Caisse d’escompte des associations et dans une entreprise patronnée par le gouvernement. Mais la société Beluze doit à son origine démocratique un succès dont les autres sociétés parisiennes ne peuvent approcher. Le Crédit au travail de Paris a aidé, par ses conseils et par ses capitaux, à la formation et au fonctionnement d’un grand nombre d’associations de production, telles que les associations des boulonniers, des fondeurs en fer, des tailleurs, des porcelainiers, des tonneliers, des copistes, traducteurs, comptables et dessinateurs, des passementiers — Index page 30 — pour voitures, des fabricants d’instruments d’optique, des mégissiers, des mécaniciens, des modeleurs mécaniciens, des facteurs de pianos et d’orgues, des graveurs sur bois, des fabricants de bronze-imitation, etc., tant à Paris qu’à Nantes, à Bordeaux, à Saint-Omer et à Limoges. Plusieurs associations de consommation se sont fondées sous ses auspices au Havre et à Paris. Grâce à une commission d’initiative, composée de MM. Fornet, Gérard, Lesage, Limousin Noirot, Hiebourg et André Roussette, de nombreuses sociétés de crédit mutuel ont pris naissance dans les divers arrondissements de Paris.

La société Beluze a tellement à cœur le développement des idées coopératives dans la France entière, qu’elle vient de contracter un emprunt de 20, 000 fr., représenté par 200 obligations de 100 fr. au porteur, remboursables au pair, sans lots ni primes, en dix années, en affectant spécialement et exclusivement le produit de cet emprunt aux frais de la propagande des principes coopératifs. Elle se propose ainsi de développer dans les départements les idées d’association, de se créer des relations avec les coopérateurs de province, d’augmenter le nombre de ses associés et le chiffre de son capital social.

Elle avait d’abord pour organe le journal l’Association, que notre législation sur la presse forçait de faire paraître en Belgique. Au bout d’une année, cette feuille indépendante a dû cesser sa publication, malgré les services qu’elle rendait aux travailleurs, en présence du mauvais vouloir évident de l’administration française, qui arrêtait presque chaque numéro à la frontière. Depuis quelques mois le journal la Coopération a remplacé l’Association. La Coopération parait également en Belgique.
La société de Crédit au travail répondait si bien à un besoin que le succès n’a pas tardé à couronner ses efforts. Malgré l’apathie, qui est un des traits caractéristiques des hommes de notre époque, les petits commerçants et les petits industriels ont bien vite compris les services qu’elle était à même de leur rendre. Aussi ne lui ont-ils pas marchandé, non seulement leurs sympathies, mais encore leur concours effectif. Ils ont trouvé à cette banque véritablement populaire un crédit qu’ils ne pouvaient rencontrer et qu’on ne pouvait leur accorder ailleurs. Cette société, en effet, est organisée dans de telles conditions qu’elle trouve toute garantie dans des situations qui n’en présenteraient aucune aux maisons de banque les moins exigeantes. C’est que son fonctionnement a été constitué tout spécialement en vue d’accepter les garanties résultant de la mutualité. Elle connaît la moralité, les ressources et les affaires des associations coopératives avec lesquelles elle est quotidiennement en rapport. Le plus souvent elle a provoqué leur formation présidé à leur naissance, favorisé leurs premiers pas. Aussi les pertes qu’elle a éprouvées jusqu’à ce jour sont-elles insignifiantes et tout à fait hors de proportion avec le chiffre de ses affaires. Ses associés peuvent donc sans faire de sacrifices qui seraient aussi lourds pour eux qu’humiliants pour leurs clients, contribuer au succès d’une œuvre aussi libérale que démocratique. Dans quelques années, les plus aveugles seront obligés de reconnaître l’influence à la fois morale et sociale que la société du Crédit au travail aura exercée en France par la propagation des associations de crédit mutuel, de consommation et de production. En attendant, sans se laisser décourager par l’indifférence coupable des uns et les critiques mal fondées des autres, elle a pris l’initiative de la réunion, pendant l’Exposition universelle de 1867, d’un congrès international des sociétés coopératives. Les questions douteuses qui divisaient encore le monde coopératif ont été ainsi résolues par la science des uns, unie à l’expérience des autres.

Pages 547-548

Cœurderoy, Ernest

Publiciste français, (Avallon, 22/1/1825 – Genève, 21/10/1862).

Après avoir fait de brillantes études classiques à l’institution de Sainte-Barbe, il embrassa la carrière médicale, et au bout de trois ans concourut avec succès pour l’internat des hôpitaux. Il était interne à l’Hôtel-Dieu, lorsque la révolution de Février éclata. Cœur ardent et généreux, esprit ouvert à toutes les idées nouvelles, Cœurderoy salua l’avènement de la seconde — Index page 31 — République française comme l’ère de la rédemption sociale universelle, et se voua tout entier à la cause du peuple et de la liberté. On le vit dès lors se mêler aux réunions et aux discussions publiques, et prendre largement sa part de la fièvre intellectuelle qui agitait à cette époque la grande capitale, si bien nommée le cerveau de la France. « Je m’étais élancé, les cheveux au vent, dit-il poétiquement de lui-même, vers l’étoile d’espérance que la Révolution faisait briller devant moi. Jusqu’au bout du monde j’aurais suivi cette étoile avec l’ardeur de l’amant qui découvre enfin la fiancée de ses rêves. » Décrété d’accusation, et traduit devant la haute cour de Versailles pour sa participation à la manifestation du 13 juin 1849 contre l’expédition de Rome, il ne crut pas devoir se constituer prisonnier, quitta la France et passa en Suisse. Condamné par contumace à la déportation, il résolut de se fixer à Lausanne et d’y exercer la médecine. Dans ce but, il subit les examens imposés par la législation du canton de Vaud, fit, par les connaissances qu’il y déploya, le plus grand honneur à la Faculté de Paris, et n’eut pas de peine à conquérir les diplômes exigés.

Au mois d’avril 1851, le gouvernement français ayant obtenu de la faiblesse du conseil fédéral l’internement des réfugiés politiques, Cœurderoy dut chercher un exil plus libre dans un pays moins complaisant pour la France réactionnaire, dans la libre Angleterre. Il publia à Londres, en collaboration avec Octave Vauthier, la Barrière du combat (1852), brochure dans laquelle il s’élevait avec vigueur contre les prétentions autoritaires des chefs de parti et des chefs de secte, et revendiquait pour tout soldat de la Révolution le droit de la poursuivre à sa manière, et d’en marquer librement le sens et le but, sans souci de la tradition et de la discipline. La même année, il fit paraître l’ouvrage intitulé De la Révolution dans l’homme et dans la société, où se trouve exposé un système plus ingénieux que solide d’analogies entre les révolutions sociales et les crises du développement physiologique, entre les rôles divers des nations et les fonctions diverses des organes de l’individu. Il ne resta pas longtemps à Londres : le génie positif et le climat brumeux de l’Angleterre étaient également antipathiques à cette nature ardente et passionnée. Il partit en 1853 pour l’Espagne, où il écrivit les plus belles pages de ses Jours d’exil, deux volumes pleins de revendications audacieuses, débordants de poésie, de jeunesse et d’enthousiasme, qui forment son principal titre, et qui parurent successivement à Londres, le premier en 1854, le second vers la fin de 1855. À la même époque, sa plume féconde donnait Hurrah ou la Révolution par les Cosaques (Genève, 1854), où il soutient cette thèse que le régime de la propriété, du monopole, du bourgeoisisme, de 1’économisme, condamne la France et les nations de l’Occident à une décadence sans remède que la prépondérance de la Russie et des races slaves en Europe est inévitable, et que le triomphe de la Révolution et du socialisme est lié à cette co-prépondérauce. Lors de l’amnistie de 1859, Cœurderoy, qui habitait l’Italie depuis 1856, refusa de rentrer en France.

Publiés à l’étranger, peu connus en France où ils ne peuvent librement circuler, les ouvrages de Cœurderoy méritent l’attention du critique, et par les passions socialistes qu’ils rappellent et qu’ils expriment avec une curieuse liberté de langage, et par la féconde imagination qui s’y déploie, tantôt riche en tableaux d’une fraîcheur et d’une grâce exquises, tantôt violemment insurgée, pour ainsi dire, contre les bienséances, toujours intempérante et incapable de respecter le précepte d’Horace Est modus in rebus. En philosophie sociale, Cœurderoy procède de Proudhon, d’Auguste Comte et de Fourier. À Proudhon, il emprunte la négation du théisme, du gouvernementalisme et du capitalisme ; à Fourier, l’optimisme passionnel et le principe de l’attraction proportionnelle aux destinées ; à Auguste Comte, une tendance prononcée à porter dans la science sociale des idées et des considérations d’ordre biologique. Du reste, à ces idées qu’il tient de son milieu intellectuel, il donne la couleur originale d’un esprit qui est partout lui-même, et qui vaillamment professe, comme le philosophe américain Emerson, la non-conformité et la non-persistance.
— Index page 32 —

Pages 719-726

Commerce

page 723 : Le commerce selon la doctrine fouriériste

« Muse, redis-nous les exploits de ces novateurs audacieux qui ont terrassé l’antique philosophie : une secte sortie tout à coup du néant, la secte des économistes, a osé attaquer les dogmes vénérés de la Grèce et de Rome. Les vrais modèles de la vertu, les cyniques, les stoïciens, tous les illustres amants de la pauvreté et de la médiocrité sont en déconfiture et plient devant les économistes qui combattent pour la cause du luxe. Le divin Platon et le divin Sénèque sont chassés de leurs trônes ; le brouet noir des Spartiates, les raves de Cincinnatus, la souquenille de Diogène, tout l’arsenal des moralistes est frappé d’impuissance, tout fuit devant des novateurs impies qui permettent l’amour du faste, de la bonne chère et des plus vils métaux, tels que l’or et l’argent. C’est en vain que les Jean-Jacques et les Mably ont défendu courageusement l’honneur de la Grèce et de Rome. Vainement ont-ils représenté aux nations les vérités éternelles de la Morale ; que la pauvreté est un bien, qu’il faut renoncer aux richesses et embrasser sans délai la Philosophie. Inutiles remontrances ! rien n’a pu résister au choc des nouveaux dogmes : le siècle corrompu ne respire que traités de commerce, et balances de commerce par sous et deniers ; les drapeaux du Portique et du Lycée sont désertés pour les Académies de commerce et les Sociétés d’amis du commerce ; enfin, l’irruption des économistes a été pour les sciences incertaines une autre journée de Pharsale, où la sagesse d’Athènes et de Rome et toute la belle antiquité ont essuyé une irréparable défaite. La Civilisation a changé de phase : elle a passé de la deuxième à la troisième, où l’esprit commercial domine et régit exclusivement la Politique. Ce changement est né des progrès de l’art nautique et des monopoles commerciaux. Les philosophes, qui interviennent toujours après coup dans le mouvement social, se sont rangés à l’opinion du siècle et ont commencé à prôner l’esprit commercial, quand ils l’ont vu dominant ; de la est née la secte des économistes, et avec eux la controverse mercantile. »

C’est en ces termes que Charles Fourier, dans son curieux ouvrage intitulé Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, commence une critique ou plutôt une satire violente du commerce, où les écoles socialistes ont puisé la plupart de leurs arguments contre les thèses des économistes relatives à la libre concurrence, et contre la fameuse maxime Laissez faire, laissez passer. Il s’efforce ensuite de montrer, en une série de chapitres, que le commerce, tout en paraissant servir l’industrie, ne tend qu’à la spolier par la Banqueroute, l’Accaparement, l’Agiotage et le Parasitisme.

La Banqueroute spolie le corps social au bénéfice des marchands, qui n’en supportent jamais le dommage ; car si le négociant est prudent, il a calculé ses risques de banqueroute et établi ses bénéfices à un taux qui le met à couvert de ces risques présumés ; s’il est imprudent ou fripon (qualités très-voisines en affaires commerciales), il ne tardera pas lui-même à faire banqueroute et à s’indemniser dans sa faillite de ce que vingt faillites lui auront enlevé. D’où il suit que le dommage de la banqueroute pèse sur le corps social et non pas sur les négociants. Fourier a décrit quarante-deux espèces de banqueroutes.

L’Accaparement spolie le corps social ; car l’enchérissement d’une matière accaparée est supporté ultérieurement par les consommateurs et auparavant par les manufacturiers, qui, obligés de soutenir un atelier, font des sacrifices pécuniaires, fabriquent à petit bénéfice, soutiennent, dans l’espoir d’un meilleur avenir, l’établissement sur lequel se fonde leur existence habituelle, et ne réussissent que bien tard à établir cette hausse que l’accapareur leur a fait si promptement supporter. L’accaparement est le plus odieux des crimes commerciaux, en ce qu’il attaque toujours la partie souffrante de l’industrie. S’il survient une pénurie de subsistances ou de denrées quelconques, les accapareurs sont aux aguets pour aggraver le mal, s’emparer des approvisionnements existants, distraire de la circulation ceux qui sont attendus, en doubler, tripler le prix par des menées qui exagèrent la rareté et répandent — Index page 33 — des craintes qu’on reconnaît trop tard pour illusoires. Ils font dans le corps industriel l’effet d’une bande de bourreaux qui iraient sur le champ de bataille déchirer et agrandir les plaies des blessés. « Supposons, dit Fourier, que, d’après le principe du laissez-faire, une riche compagnie de marchands accapare dans une année de famine, comme 1709, les grains d’un petit État, tel que l’Irlande, lorsque la disette générale et les prohibitions de sortie dans les États voisins rendront presque impossibles les approvisionnements extérieurs. Supposons que la compagnie, après avoir rassemblé tous les grains qui étaient en vente, refuse de les céder, à moins d’une augmentation triple et quadruple, en disant : « Ce grain est notre propriété ; il nous plaît d’y gagner quatre fois plus qu’il ne nous a coûté ; si vous refusez de le payer sur ce pied, procurez-vous d’autres grains par le commerce. »

En attendant, il se peut que le quart du peuple meure de faim, mais peu nous importe ; nous persistons dans notre spéculation selon les principes de la liberté commerciale consacrée par la philosophie moderne. » Je demande en quoi les procédés de cette compagnie différeraient de ceux d’une bande de voleurs. Et si l’on considère que la compagnie, selon les règles de la liberté commerciale, a le droit de ne vendre à aucun prix, de laisser pourrir le blé dans ses greniers, tandis que le peuple périrait, croyez-vous que la nation affamée serait obligée, en conscience, de mourir de faim pour l’honneur du beau principe philosophique « Laissez faire les marchands » ? Non, certes. Reconnaissez donc que le droit de liberté commerciale doit subir des restrictions selon les besoins du corps social ; que l’homme pourvu en surabondance d’une denrée dont il n’est ni producteur ni consommateur doit être considéré comme dépositaire conditionnel et non pas comme propriétaire absolu. Reconnaissez que les commerçants ou entremetteurs des échanges doivent être, dans leurs opérations, subordonnés au bien de la masse, et non pas libres d’entraver les relations générales par toutes les manœuvres les plus désastreuses qui sont admirées de vos économistes. »
L’Agiotage spolie le corps social en détournant les capitaux pour les faire s’entre-choquer dans les tripotages de hausse et de baisse qui fournissent d’énormes bénéfices aux joueurs les plus habiles. Dès lors, les cultures et fabriques n’obtiennent qu’à un prix exorbitant les capitaux nécessaires à leur exploitation, et les entreprises utiles qui ne donnent qu’un bénéfice lent et pénible sont dédaignées pour les jeux d’agiotage qui absorbent la majeure partie du numéraire.

Le Parasitisme, ou Superfluité d’agents, spolie le corps social de deux manières, soit en lui enlevant une infinité de bras qu’il emploie au travail improductif, soit par l’immoralité et les désordres qu’engendre la lutte acharnée de ces innombrables marchands, dont la perfidie cause parfois des entraves équivalentes à une prohibition. Fourier désigne sous le nom d’écrasement l’abus qui résulte de cette lutte des marchands. Devenus trop nombreux, dit-il, ils se disputent avec acharnement des ventes qui deviennent chaque jour plus difficiles par l’affluence des concurrents. Une ville qui consommait mille tonneaux de sucre lorsqu’elle avait dix marchands n’en consommera toujours que mille tonneaux lorsque le nombre des marchands se sera élevé à quarante au lieu de dix c’est ce qui est arrivé dans toutes les villes de France. Maintenant l’on entend ces fourmilières de marchands se plaindre de la langueur du commerce, quand ils devraient se plaindre de la surabondance des commerçants ; ils se consument en frais de séduction et de rivalité ; ils s’aventurent dans les plus folles dépenses pour le plaisir d’écraser leurs rivaux. C’est à tort qu’on croit le marchand asservi à son seul intérêt ; il est fortement esclave de sa jalousie et de son orgueil ; les uns se ruinent pour le stérile honneur de brasser d’immenses affaires, les autres par la manie d’écraser un voisin dont le succès les désespère. L’ambition mercantile, pour être obscure, n’en est pas moins violente, et si les trophées de Miltiade troublaient le sommeil de Thémistocle, on peut dire aussi que les ventes d’un boutiquier troublent le sommeil du boutiquier voisin. De là vient cette frénésie de concurrence grâce à laquelle tant de marchands arrivent à la ruine, et se consument en frais qui retombent ultérieurement sur le consommateur.
— Index page 34 —

Fourier ne se borne pas à la critique du commerce, il recherche les moyens de le transformer. On doit, dit-il, y distinguer trois ordres de mouvements qu’il faut traiter diversement : 1° les fonctions utiles, qu’il faut protéger, comme le transport, le détail distributif, etc., mais réduire aux voies les plus directes, à la plus grande économie d’agents, de capitaux, etc. 2° les fonctions superflues, comme l’agiotage, les complications mensongères, les pullulations d’agents et autres vices, qu’il faut réprimer par l’association et le régime véridique. 3° les fonctions mixtes, comme certains agents mercantiles, les manufacturiers qui participent du genre productif et du genre improductif, et dont il faut protéger les uns et réprimer les autres.
Par la transformation du commerce, l’humanité sortira de la civilisation et entrera dans une phase nouvelle, que Fourier désigne sous le nom de garantisme. La concurrence individuelle et la propriété intermédiaire caractérisent le commerce civilisé. La concurrence sociétaire et la consignation continue seront les caractères du commerce garantiste. La concurrence sociétaire n’aurait à redouter ni des actions individuelles en scission avec l’action collective, ni les défaillances du sens moral chez quelques individus.

Établie dans de bonnes conditions, une association a toujours un sentiment d’honneur plus sûr, un soin plus chatouilleux de sa dignité et de sa réputation. Enfin, ses opérations, du moment où un grand nombre d’intéressés auraient le droit de les suivre et de les surveiller, prendraient, grâce à cette publicité, un caractère véridique. Si l’intérêt du producteur est de réduire le négoce à son véritable rôle, de son côté le consommateur, loin de désirer la concurrence anarchique et réductive, sachant combien lui coûte cher le bas prix apparent des choses, consentirait sans peine à les payer ce qu’elles valent, mais à la condition de n’être dupe d’aucune fourberie, et pourvu qu’aucune intervention parasite ne vînt grever les produits. En second lieu, le commerce en consignation supprimant la propriété intermédiaire, l’agent commercial, désormais désintéressé n’aurait pas plus de raisons pour déprécier la marchandise à acheter que pour renchérir celle qui est à vendre. Sa fonction se bornerait à transmettre la demande et l’offre d’un prix quelconque du vendeur à l’acheteur, et vice versa, en produisant des échantillons ou la marchandise elle-même, avec les preuves d’origine et des certificats d’experts compétents.

Page 790

Composite s. f. (ko-po-zi-te du lat. cornpositus, composé)

Dans la langue de Fourier, Passion des entraînements.

La composite ou fougue aveugle est l’opposé de la cabaliste ; c’est un enthousiasme qui exclut la raison ; c’est un effet d’entraînement des sens et de l’âme, un état d’ivresse, d’aveuglement moral. (Fourier.) […
En philosophie sociale : Douze passions, selon Fourier, mettent en jeu l’activité humaine : cinq sensitives, c’est-à-dire se rapportant à nos cinq sens ; quatre affectives, l’amitié, l’amour, le familisme et l’ambition ; trois distributives ou mécanisantes, la cabaliste ou intrigante, la papillonne ou alternante, et la composite ou exaltante. Fourier donne à ces trois dernières le nom de distributives ou mécanisantes à cause du rôle qu’il leur fait jouer dans l’organisation de ses groupes industriels ou séries. « Ce sont elles, dit-il, qui gouvernent le jeu des séries passionnées ; toute série est faussée, quand elle ne donne pas un libre cours aux trois passions mécanisantes. Elles sont titrées de vices en civilisation ; les philosophes prétendent que la dixième, l’esprit cabalistique, est un mal que tous doivent être unis d’opinion. Ils condamnent de même la onzième, dite papillonne, besoin de varier ses jouissances, de voltiger de plaisir en plaisir, et la douzième, dite composite, besoin de goûter à la fois deux plaisirs, dont l’amalgame élève l’ivresse jusqu’à l’exaltation. Ces trois passions sont réellement des sources de vices en civilisation, où elles ne peuvent opérer que sur des familles et des corporations ; Dieu les a créées pour opérer sur des séries de groupes contrastes ; elles ne tendent qu’à former cet ordre, et ne peuvent produire que le mal, si on les applique à un ordre différent. Elles sont les — Index page 35 — principales des douze passions radicales ; elles ont la direction des neuf autres c’est de leur intervention combinée que naît la vraie sagesse ou équilibre des passions, par contre-poids de plaisir. »

La composite, selon Fourier et son école, est la passion de l’accord et de l’entraînement collectif. On en indique l’élément caractéristique en disant que l’homme vivant en société préfère, en général, aux jouissances simples, les plaisirs composés, toujours plus vifs, plus durables. C’est en cédant à cet attrait spécial qu’il associe l’essor d’une passion sensitive à celui d’une affective, et, de ce fait, nul exemple n’est plus souvent cité par les fouriéristes que l’accord du plaisir de la table avec celui de l’amitié.

Pages 996-997

Considerant*, Victor

Né en 1805 à Salins (Jura).

Cet aimable et brillant sectaire offre ceci d’original, qu’il avait passé par les sciences exactes et les connaissances positives pour arriver à l’utopie. Cette particularité, faite pour étonner les hommes de ce temps-ci, était d’ailleurs commune à la plupart des rêveurs qui, sous le règne de Louis-Philippe, composaient les diverses écoles socialistes.

Admis à l’École polytechnique en 1826, puis à l’École d’application de Metz, Considerant entra, après ses études, dans le corps du génie et s’éleva rapidement au grade de capitaine. Il était un des bons officiers de son arme, et la plus brillante carrière s’ouvrait devant lui, lorsque, quelques mois avant la révolution de 1830, un ouvrage de Fourier tomba entre ses mains. Séduit par les idées du célèbre chef de l’école phalanstérienne, il composa sur cette doctrine un article enthousiaste qui fut inséré dans le Mercure de France du 13 mars 1830. Peu après, il entra en relations personnelles avec le maître lui-même et se prépara résolument à remplir le rôle d’apôtre militant de la nouvelle théorie. Il commença presque aussitôt des conférences où se révélait déjà son énergique esprit d’organisation. Enfin, voulant se consacrer entièrement à son œuvre, il envoya sa démission au ministre de la guerre, la motivant sur les devoirs que lui imposait son apostolat philosophique. C’est alors que commença pour lui cette vie d’incessante activité qui fit faire des progrès si considérables au système qu’il avait embrassé. Après la mort de Fourier, homme spéculatif d’ailleurs, et tout à fait impropre à l’œuvre de propagande, Considerant devint le chef reconnu de l’école, dont on peut le regarder même comme le fondateur, car, avant lui, elle comptait à peine quelques disciples. Il avait créé avec le maître le journal mensuel le Phalanstère, auquel il joignit, en 1836, la Phalange. Dans l’intervalle, il avait aussi fondé une librairie phalanstérienne qui a prospéré pendant plus de vingt ans. Les prosélytes se multiplièrent successivement dans tous les rangs de la société, et bientôt d’abondantes collations volontaires permirent à l’école sociétaire de répandre partout ses publications, de se constituer fortement et enfin de fonder, en 1843, un grand journal quotidien, la Démocratie pacifique, qui prolongea son existence jusqu’au coup d’État du 2 décembre. Considerant, fut l’âme de cette feuille, et il contribua largement à dépouiller le fouriérisme de son caractère purement spéculatif et à lui faire prendre part à toutes les questions actuelles et positives. Nous n’avons pas à étudier ici cette doctrine, à laquelle un article spécial sera consacré. Disons seulement que Considerant la propagea sans lui faire subir de modifications bien sensibles, en en développant seulement le côté le plus pratique, et en sacrifiant, ou du moins en évitant de livrer aux polémiques, les parties qui prêtaient le plus aux attaques des profanes, telles que les théories sur la liberté amoureuse et autres conceptions aventureuses on chimériques. Outre un nombre incalculable d’articles, il a publié beaucoup d’ouvrages ou de brochures qui eurent du retentissement, mais qui sont bien oubliés aujourd’hui. Citons cependant les travaux suivants : Destinée sociale (1834-1838, 2 vol.) ; Débâcle de la politique (1836) ; Manifeste de l’école sociétaire (l841) ; Exposition du système de Fourier (1845) ; Principes du socialisme, manifeste de la démocratie au XIX° siècle (1847) ; Théorie du droit de propriété et du droit auIndex page 36travail (1848) ; Le Socialisme devant le vieux monde ou le Vivant devant les morts (1849), etc.. etc.

Cependant la prédication ne suffisait plus à l’activité du chef de l’école phalanstérienne. Le nombre des prosélytes croissant de jour en jour, il voulut enfin tenter une application. Un membre de la Chambre des députés, M. Baudet-Dulary, mit à la disposition des novateurs une partie de sa fortune ; l’établissement d’un phalanstère fut tenté à Condé-sur-Vesgre mais l’expérience n’eut aucun succès. H en fut de même d’une autre tentative faite avec l’appui d’un riche Anglais, sir Arthur Young. Ces échecs ne refroidirent point l’enthousiasme des néophytes, et la propagation de la doctrine n’en fut point ralentie. Une preuve de l’influence que l’école avait conquise, c’est que Considerant fut nommé membre du conseil général de la Seine et conseiller municipal de l’un des arrondissements de Paris.

Jusqu’à la révolution de Février, les fouriéristes se tinrent constamment à l’écart du parti républicain, et même le combattirent souvent avec éclat, convaincus que toutes lés formes de gouvernement pouvaient se prêter aux réformes qu’ils méditaient, et préoccupés d’ailleurs de l’idée d’obtenir l’appui des hautes clauses et du monde officiel. Mais, après la chute de Louis-Philippe, la plupart se rallièrent sincèrement à la République et la défendirent avec ardeur. Considerant fut nommé représentant du peuple par le département du Loiret et siégea à la nouvelle Montagne. Il fit partie des comités de constitution et de travail, défendit le droit de réunion, et, lors de la terrible insurrection de juin, au milieu des passions surexcitées, se prononça avec autant de courage que de chaleur dame en faveur des mesures de conciliation. Mais sa voix fut étouffée par une majorité livrée aux emportements réactionnaires. Réélu à la Législative par le département de la Seine, il continua à faire partie du groupe ardent des montagnards, protestant contre l’expédition de Rome et fut l’un des représentants qui se rendirent, le 13 juin 1849, au Conservatoire des Arts et Métiers. Réfugié en Belgique, pendant que la haute cour de Versailles le condamnait à la déportation. il n’a jamais revu la France. À l’étranger, cet apôtre infatigable a continué, non sans succès, sa propagande phalanstérienne.

En 1852, Considerant organisa à Bruxelles une tentative de colonisation destinée au Texas. Il fit appel, dans ce but, non seulement aux membres de l’école sociétaire, mais encore aux démocrates de tous les pays, et, grâce aux fonds d’une société en commandite et à ceux d’un riche américain Albert Brisbane, converti par ses prédications, il parvint à établir dans le nouveau monde, sur les bords de la rivière Rouge, une commune sociétaire, qu’il appela la Réunion. Cette tentative ne réussit point, et l’insurrection des États du Sud acheva de ruiner l’entreprise, qui s’était montrée ennemie de l’esclavage. Considerant n’en resta pas moins au Texas avec un jeune architecte belge, qui ne l’a point voulu quitter, vivant à la façon des colons et aussi des anachorètes. Deux femmes, Mme Considerant et sa mère, Mme Clarisse Vigoureux, morte en 1866, ont partagé son sort avec un admirable courage.

Considerant est un homme du caractère le plus honorable, enthousiaste, ardent, sincère, d’une imagination trop riche peut-être, avec une parole entraînante et facile, une physionomie expressive et sympathique. C’est un des types les plus originaux et les plus attrayants de cette génération de rêveurs et d’utopistes, honneur d’une époque où on savait se dévouer à une idée, dont on peut contester les systèmes et les rêveries, mais dont les travaux, d’ailleurs, n’ont pas été inutiles, et qui resteront toujours respectables par leur ardent amour du peuple et de l’humanité.

Faut-il ajouter maintenant qu’il fut une des personnalités les plus maltraitées par les tirailleurs de la petite presse, les caricaturistes et les vaudevillistes ? Ces petits détails, qui ne sont pas dignes de la grande histoire, servent après tout à peindre une époque, et nous ne sommes pas obligé de conserver systématiquement ici la gravité académique des Guizot de l’avenir. Rappelons donc en deux mots que le chef de l’école phalanstérienne, bien qu’il eût, avec plus de bon — Index page 37 — sens que n’en ont ordinairement les disciples, répudié ou tout au moins écarté de son programme certaines idées baroques de Fourier, n’était jamais représenté autrement qu’avec la fameuse queue ornée d’un œil, qui, suivant le maître, devait pousser aux phalanstériens après nous ne savons combien de siècles d’harmonie. Cet appareil caudal muni d’un œil joue un grand rôle dans les caricatures du temps, et l’on racontait à ce sujet toutes sortes d’histoires qui sont, bien entendu, de pures inventions, mais qui servaient d’amusement aux oisifs et aux badauds. Ainsi, un jour, disait-on, des touristes anglais se présentèrent en troupe à l’hôtel de la rue de Beaune, siège de l’école et de la Démocratie pacifique ; ils écoutèrent fort gravement un beau discours harmonieux dont les régala Considerant, et, comme conclusion, ils dirent simplement au maître "Oh yes retournez-vous ! nous sommes venus pour voir votre perfectionnement ; retournez-vous !"

* Dans ces transcriptions, nous avons supprimé l’accent sur le "e" de Considerant dont Larousse, parmi bien d’autres, l’avait gratifié.





Pour citer ce document

« Tome 4, CHEMIN-CONTRAY (index, pages 17-37)  » , charlesfourier.fr , rubrique « Les articles » , mai 2020, en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article2217 (consulté le 9 juillet 2020).



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