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mise en ligne : mai 2020

Tome 8, F-G (index, pages 40-84)






Page 80

Famillisme s. m. (fa-mi-lli-sme ; rad. famille).

Philos. soc. Amour de la famille, dans le système de Fourier, qui en fait une des quatre passions cardinales L’éducation est la branche primordiale du famillisme. (Fourier.))

Pages 202-224

Femme s. f.

Les Droits de la femme selon l’école fouriériste (pages 208-210)

La pleine émancipation de la femme, l’égalité de droits des deux sexes, l’égale liberté des passions chez l’un et chez l’autre, sont des points essentiels de la doctrine sociale enseignée par Fourier. Dans presque tous ses ouvrages, le célèbre fondateur de l’école phalanstérienne s’élève contre les préjugés qui condamnent la femme à l’assujettissement, et qui ne lui permettent pas de développer librement et sincèrement ses facultés. Il reproche aux philosophes d’oublier et de méconnaître, lorsqu’ils traitent de morale, les droits du sexe faible dont l’oppression détruit la justice dans sa base pose en thèse générale que les progrès sociaux et les changements de période s’opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté, et que les décadences d’ordre social s’opèrent en raison du décroissement de la liberté des femmes. » Cette thèse, il la montre confirmée par l’expérience de tous les pays. « On a vu, remarque-t-il, que les nations les meilleures furent toujours celles qui accordèrent aux femmes le plus de liberté ; on l’a vu chez les barbares et les sauvages, comme chez les civilisés. Les Japonais, qui sont les plus industrieux, les plus braves et les plus honorables d’entre les barbares, sont aussi les moins jaloux et les plus indulgents pour les femmes ; à tel point, que les magots de la Chine font le voyage du Japon pour s’y livrer à l’amour, qui est interdit, par leurs hypocrites coutumes. Les Otahitiens, pour la même raison, furent les meilleurs de tous les sauvages ; aucune horde n’avait poussé si loin l’industrie, eu égard au peu de ressources qu’offrait leur pays. Les Français, qui sont les moins persécuteurs des femmes, sont aussi les meilleurs d’entre les civilisés, en ce qu’ils sont la nation la plus flexible, celle dont un souverain habile peut tirer en peu de temps le meilleur parti, dans tout emploi. On peut de même observer que les plus vicieuses nations ont toujours été celles qui asservissent davantage les femmes ; témoin les Chinois, qui sont la lie du globe, le plus fourbe, le plus lâche, le plus affamé de tous les peuples industrieux ; aussi sont-ils les plus jaloux et les plus intolérants sur l’amour. Parmi les civilisés modernes, les moins indulgents pour le sexe ont été les Espagnols ; aussi sont-ils restés en arrière des autres Européens, et n’ont-ils eu aucun lustre dans les sciences ni dans les arts. Quant aux hordes sauvages, leur examen prouverait que les plus vicieuses sont encore celles qui ont le moins d’égards pour le sexe faible, et chez qui la condition des femmes est la plus malheureuse. »

On sait que Fourier admet huit périodes sociales : édénisme, sauvagerie, patriarcat, barbarie, civilisation, garantisme, sociantisme, harmonie. Le caractère fondamental de chacune de ces périodes est tiré des rapports des sexes et du degré de liberté que les coutumes amoureuses donnent à la femme. « II y a, dans chaque période, un caractère qui forme pivot de mécanique, et dont l’absence ou la présence détermine le changement de période. Ce caractère est toujours tiré de l’amour : en quatrième période (barbarie), c’est la servitude absolue de la femme ; en cinquième période (civilisation), c’est le mariage exclusif et les libertés civiles de l’épouse ; en sixième période (garantisme), c’est la corporation amoureuse. Si les barbares — Index page 41 — adoptaient le mariage exclusif, ils deviendraient en peu de temps civilisés par cette seule innovation ; si nous adoptions la réclusion et la vente des femmes, nous deviendrions en peu de temps barbares, par cette seule innovation ; et si nous adoptions les garanties amoureuses, telles qu’elles s’établissent en sixième période, nous trouverions dans cette seule mesure une issue à la civilisation et une entrée en garantisme. En thèse générale, le caractère de pivot, qui est toujours tiré des coutumes amoureuses, entraîne la naissance de tous les autres mais les caractères d’embranchement ne font pas naître le pivotal, et ne conduisent que très lentement au changement de période ; des barbares pourraient adopter jusqu’à douze des seize caractères civilisés, et rester encore barbares, s’ils ne prenaient pas le caractère pivotal, la liberté civile d’une épouse exclusive. Pourquoi Dieu a-t-il donné aux coutumes amoureuses tant d’influence sur le mécanisme social, et sur les métamorphoses qu’il peut subir ? C’est, répond l’auteur de la Théorie des quatre mouvements, une suite de son horreur pour l’oppression et la violence. Il voulut que le bonheur ou le malheur des sociétés humaines fût proportionné à la contrainte ou à la liberté qu’elles admettraient. Or, Dieu ne reconnaît pour liberté que celle qui s’étend aux deux sexes et non pas à un seul ; aussi voulut-il que tous les germes des horreurs sociales, comme la sauvagerie, la barbarie, la civilisation, n’eussent d’autre pivot que l’asservissement des femmes ; et que tous les germes du bien social, comme les sixième, septième, huitième périodes, n’eussent d’autre pivot, d’autre boussole que l’affranchissement progressif du sexe faible.

La civilisation n’est pas seulement caractérisée, elle est jugée et condamnée par la condition qu’elle fait à la femme ; c’est une de ses hontes d’être obligée d’étouffer et de stériliser les passions et les facultés de la femme, parce qu’elle ne sait pas en tirer parti pour le bien général. « Quelle est aujourd’hui, s’écrie Fourier, l’existence des femmes ? Elles ne vivent que de privations, même dans l’industrie où l’homme a tout envahi jusqu’aux minutieuses occupations de la couture et de la plume, tandis qu’on voit des femmes s’escrimer aux pénibles travaux de la campagne. N’est-il pas scandaleux de voir des athlètes de trente ans accroupis devant un bureau, et voiturant avec des bras velus une tasse de café, comme s’il manquait de femmes et d’enfants pour vaquer aux vétilleuses occupations des bureaux et du ménage ?… Quels sont donc les moyens de subsistance pour les femmes privées de fortune ? La quenouille ou bien leurs charmes… quand elles en ont. Oui, la prostitution plus ou moins gazée, voilà leur unique ressource, que la philosophie leur conteste encore ; voilà le sort abject auquel les réduit cette civilisation, cet esclavage conjugal qu’elles n’ont pas même songé à attaquer. Peut-on voir une ombre de justice dans le sort dévolu aux femmes ? La jeune fille n’est-elle pas une marchandise exposée en vente à qui veut en négocier l’acquisition et la propriété exclusive ? Le consentement qu’elle donne au lien conjugal n’est-il pas dérisoire et forcé par la tyrannie des préjugés qui l’obsèdent dès son enfance ? Sur la question des droits des femmes, notre esprit public est-il plus avancé que dans ces siècles grossiers où certain concile de Mâcon, vrai concile de Vandales, mit en délibération si les femmes avaient une âme ? La législation anglaise, tant vantée par les moralistes, accorde aux hommes divers droits déshonorants pour le sexe : tel est le droit qu’a l’époux de se faire adjuger un dédommagement pécuniaire aux dépens de l’amant reconnu de son épouse. Les formes sont moins grossières en France, mais l’esclavage est au fond toujours le même… D’où vient que les Français, empressés de changer de lois et de constitutions comme de parures, n’ont jamais été fidèles qu’à une seule loi, celle qui enlève le sceptre aux femmes ? La loi salique s’est maintenue sous toutes les dynasties. Rien de plus constant, de plus unanime que les Français quand il s’agit de ravaler, par le fait, ce sexe qu’ils feignent d’indemniser en fumées d’encens. Les Turcs enseignent aux femmes qu’elles n’ont point d’âme et ne sont point dignes d’entrer en paradis. Les Français leur persuadent qu’elles n’ont point de génie, et ne sont pas faites pour prétendre aux fonctions éminentes, aux palmes scientifiques. C’est la même doctrine, sauf la différence des formes, grossières en Orient, polies en Occident, et s’affublant chez nous de — Index page 42 — galanterie pour masquer l’égoïsme du sexe fort, son monopole de génie et de pouvoir, pour le bien duquel il faut rapetisser les femmes, leur persuader que la nature veut les reléguer aux fonctions subalternes du ménage. »

La femme est inférieure à l’homme en force physique ; cette infériorité naturelle devient, selon Fourier, la source d’infériorités intellectuelles et morales qui sont le produit artificiel et pour ainsi dire pathologique de l’oppression que l’homme fait peser sur sa compagne, et qui doivent être mises sur le compte du milieu social. Les vices et les défauts que l’on reproche ordinairement aux femmes s’expliquent très naturellement par la contrainte que leur imposent l’éducation qu’elles reçoivent et le rôle qui leur est assigné. « Lorsque la philosophie raille sur les vices des femmes, elle fait sa propre critique ; c’est elle qui produit ces vices par un système social qui, comprimant leurs facultés dès l’enfance et pendant tout le cours de leur vie, les force à recourir à la fraude pour se livrer à la nature. Vouloir juger les femmes sur le caractère vicieux qu’elles déploient en civilisation, c’est comme si l’on voulait juger la nature de l’homme sur le caractère du paysan russe, qui n’a aucune idée d’honneur et de liberté, ou comme si l’on jugeait les castors sur l’hébétement qu’ils montrent dans l’état domestique, tandis que dans l’état de liberté et de travail combiné, ils deviennent les plus intelligents de tous les quadrupèdes. Même contraste régnera entre les femmes esclaves de la civilisation et les femmes libres de l’ordre combiné ; elles surpasseront les hommes en dévouement industriel, en loyauté, en noblesse mais hors de l’état libre et combiné, la femme devient comme le castor domestique ou le paysan russe, un être tellement inférieur à sa destinée et ses moyens, qu’on incline à la mépriser quand on la juge superficiellement et sur les apparences.Que l’on soumette l’homme à la même éducation que la femme, qu’on le place dans de semblables conditions de dépendance, et l’on verra ce qu’il faut penser de sa prétendue supériorité morale. « Et vous, sexe oppresseur, ne surpasseriez-vous pas les défauts reprochés aux femmes, si une éducation servile vous formait, comme elles, à vous croire des automates faits pour obéir aux préjugés et pour ramper devant un maître que le hasard vous donnerait ?. Il faudrait, pour confondre la tyrannie des hommes, qu’il existât, pendant un siècle, un troisième sexe mâle et femelle, et plus fort que l’homme. Ce nouveau sexe prouverait à coups de gaule que les hommes sont faits pour ses plaisirs aussi bien que les femmes ; alors on entendrait les hommes réclamer contre la tyrannie du sexe hermaphrodite, et confesser que la force ne doit pas être l’unique règle du droit. Or, ces privilèges, cette indépendance qu’ils réclameraient contre le troisième sexe, pourquoi refusent-ils de les accorder aux femmes ?

Fourier invoque l’histoire à l’appui de sa thèse ; il remarque que les femmes se sont montrées toujours supérieures aux hommes quand elles ont pu, grâce à l’autorité souveraine, déployer sur le trône leurs moyens naturels. « N’est-il pas certain, dit le célèbre penseur, que sur huit souveraines, libres et sans époux, il en est sept qui ont régné avec gloire, tandis que sur huit rois, on compte habituellement sept souverains faibles ? Les Élisabeth, les Catherine ne faisaient pas la guerre, mais elles savaient choisir leurs généraux, et c’est assez pour les avoir bons. Dans toute autre branche d’administration, les femmes n’ont-elles pas donné des leçons à l’homme ? Nul prince n’a surpassé en fermeté Marie-Thérèse qui, dans un moment de désastre où la fidélité de ses sujets est chancelante, où ses ministres sont frappés de stupeur, entreprend à elle seule de retremper tous les courages ? Elle sait intimider la diète de Hongrie mal disposée en sa faveur ; elle harangue les magnats en langue latine, et amène ses propres ennemis à jurer sur leurs sabres de mourir pour elle. Voilà un indice des prodiges qu’opérerait l’émulation féminine dans un ordre social qui laisserait un libre essor à ses facultés. En signalant ces femmes qui ont su prendre leur essor, depuis la vierge, comme Marie-Thérèse, jusqu’à celles de nuances plus radoucies, comme les Ninon et les Sévigné, je suis fondé à dire que la femme, en état de liberté, surpassera l’homme dans toutes les fonctions de l’esprit ou du corps qui ne sont pas l’attribut de la force physique. Déjà l’homme — Index page 43 — semble le ressentir : il s’indigne et s’alarme, lorsque les femmes démentent le préjugé qui les accuse d’infériorité. La jalousie masculine a surtout éclaté contre les femmes auteurs ; la philosophie les a écartées des honneurs académiques et renvoyées ignominieusement au ménage. »

Cet affront, d’après Fourier, était dû aux femmes savantes ; elles ont manqué à leur mission d’affranchissement ; elles se sont rendues dignes du mépris de l’homme par leur indifférence pour la condition de leur sexe. « L’esclave qui veut singer son maître ne mérite de lui qu’un regard de dédain. Qu’avaient-elles à faire de la banale gloire de composer un livre, d’ajouter quelques volumes à des millions de volumes inutiles ? Les femmes avaient à produire non pas des écrivains, mais des libérateurs, des Spartacus politiques, des génies qui concertassent les moyens de tirer leur sexe d’avilissement. C’est sur les femmes que pèse la civilisation ; c’était aux femmes à l’attaquer. La découverte d’Otahiti, dont les mœurs étaient un avertissement de la nature, devait suggérer l’idée d’un ordre social qui pût réunir la grande industrie avec la liberté amoureuse. C’était le seul problème digne d’exercer les femmes auteurs ; leur indolence à cet égard est une des causes qui ont accru le mépris de l’homme. L’esclave n’est jamais plus méprisable que par une aveugle soumission qui persuade à 1’oppresseur que sa victime est née pour l’esclavage. Les femmes savantes, loin d’aviser aux moyens de délivrer leur sexe, ont épousé l’égoïsme philosophique ; elles ont fermé les yeux sur l’asservissement des compagnes dont elles avaient su éviter le triste sort ; elles n’ont recherché aucun moyen de délivrance ; c’est pour cela que les souveraines qui auraient pu servir leur sexe, et qui ont eu, comme Catherine, le bon sens de mépriser les préjugés, n’ont rien fait pour affranchir les femmes. Personne n’en avait suggéré l’idée ; personne n’avait indiqué une méthode de liberté amoureuse. Or, si l’on eût publié quelques plans à cet’ égard, ils auraient été accueillis et mis à l’épreuve aussitôt qu’un prince ou une princesse équitables auraient paru sur les trônes.

Loin de s’adoucir par le cours des temps, les rigueurs de la civilisation envers les femmes n’ont fait que s’accroître. Trois causes accidentelles ont contribué à éloigner les esprits de toute idée d’émancipation amoureuse et d’égalité des sexes :

1° l’introduction de la maladie vénérienne, dont les dangers transforment la volupté eu débauche, et militent pour restreindre la liberté de liaisons entre les sexes ;
2° l’influence du catholicisme, dont les dogmes, ennemis de la volupté, la privent de toute influence sur le système social, et ont ajouté le renfort des préjugés religieux à l’antique tyrannie du lien conjugal ;
3° la naissance du mahométisme qui, aggravant l’infortune et la dégradation des femmes barbares, réfléchit une fausse teinte de bonheur sur la condition moins déplorable des femmes civilisées.

« Ces trois incidents, dit. Fourier, formaient un tissu de fatalités, qui fermait plus que jamais la voie à toute amélioration fondée sur le relâchement des chaînes imposées aux femmes ; à moins que la hasard n’eût produit quelque prince ennemi des préjugés, et assez pénétrant pour faire sur une province l’essai de la liberté amoureuse. Cet acte de justice était le seul que la nature réclamait de notre raison, et c’est en punition de cette rébellion à ses vœux, que nous avons manqué le passage en sixième et en septième période, et que nous sommes restés vingt-trois siècles de trop dans les ténèbres philosophiques, et les horreurs civilisées. »

En soutenant que la nature intellectuelle et morale de la femme est faussée par la civilisation, Fourier, notons-le, se garde bien de nier toute différence psychologique entre les deux sexes. Ce serait contredire l’esprit général d’une doctrine qui considère la diversité et le contraste comme les éléments et les conditions de toute harmonie, et qui repousse la pure et uniforme égalité, comme expression de la pauvreté et de la stérilité, comme négation du mouvement passionnel et de la vie sociale. Il reconnaît parfaitement que les passions et les facultés qui dominent naturellement dans l’homme ne sont pas celles qui dominent naturellement dans la femme, et vice versa, et que ce contraste de tendances et d’aptitudes, fort précieux en mécanique — Index page 44 — sociale, doit nécessairement se traduire par la spécialisation des destinées et des fonctions. Nous devons ajouter que ses observations et ses vues sur ce que nous appelons aujourd’hui la psychologie comparée des sexes s’accordent assez bien avec celles de la plupart des moralistes. On peut les résumer ainsi qu’il suit :

1° l’homme appartient au mode majeur ; il l’emporte sur la femme en intellect, en logique, en grande industrie, en ambition, en amitié ; à lui donc de créer les sciences positives, d’enchaîner les faits, de régir les relations commerciales, de relier tous les intérêts, d’organiser les groupes et les séries. La femme apporte à toutes ces choses son aide indispensable ; mais, par le fait de ses aptitudes, elle n’y rend que des services secondaires.
2° La femme appartient au mode mineur :elle l’emporte sur l’homme dans l’intelligence qui applique, approprie ; dans l’intuition qui met l’homme sur la piste des biens que doit atteindre la logique masculine ; dans la sphère du familisme, où elle préside à l’éducation, car elle comprend mieux que l’homme les moyens employer pour améliorer l’espèce sous tous les rapports ; enfin, dans la sphère de l’amour, où elle a droit et pouvoir de policer, de raffiner les rapports des deux sexes, de stimuler les hommes aux conquêtes de l’intelligence, à l’amélioration des conditions physiques du globe, de l’industrie, de l’art, des relations sociales, etc.
3° II y a des hommes qui appartiennent au mode mineur, c’est-à-dire qui sont femmes par le cœur et la tête ; il y a des femmes qui appartiennent au mode majeur, c’est-à-dire qui sont hommes par la tête et le cœur ; ces hommes-femmes et ces femmes-hommes forment, dans leur sexe respectif, un huitième d’exception.

On sait que la critique adressée par Fourier à la civilisation est surtout dirigée contre le commerce et contre le mariage. Fourier considère le commerce et le ménage comme les deux grands obstacles à l’organisation normale de la société et au bonheur de l’espèce humaine. Il les accuse de porter le mensonge et la déloyauté, le premier dans les relations économiques, le second, dans les relations d’amour. Pour bien faire comprendre le sens et la portée que prend dans sa doctrine l’émancipation des femmes, nous rappellerons, en la résumant, l’analyse qu’il fait des propriétés subversives du mariage. Ces propriétés subversives sont au nombre de neuf :

1° dépravation simple masculine ;
2° dépravation simple féminine ;
3° dépravation collective antérieure ;
4° dépravation collective postérieure ;
5° dépravation collusoire ;
6° dépravation conflictive ;
7° dépravation répercutée ;
8° déraison spéculative ;
9° provocation à l’égoïsme.

— Dépravation simple masculine. Le monde se composant de dupes et de fripons, il semble que les institutions devraient favoriser la classe exposée aux duperies. Le mariage, au contraire, est tout au désavantage des gens confiants ; il semble inventé pour récompenser les pervers. Plus un homme est astucieux et séducteur, plus il lui est facile d’arriver par le mariage à la fortune et à l’estime publique.

— Dépravation simple féminine. Même récompense aux libertines et aux rouées ; le mariage n’a de belles chances que pour elles. Un riche et vieux garçon ne veut pas se marier ; il a beaucoup de parents pauvres ; son héritage leur est dévolu à juste titre mais une sirène, une servante maîtresse vient à la traverse, et fascine si adroitement le barbon, qu’elle lui fait sauter le pas, signer contrat et donation de biens, aux dépens des pauvres parents. Voilà le vice féminin en sens actif ; observons-le en sens passif, en influence du mariage pour vicier subitement les femmes. Rien de plus général que la docilité d’une épouse à adopter les défauts d’un mari, sans adopter ses bonnes qualités. Mariez une Agnès à un fripon, elle sera bientôt l’émule du mari en friponnerie, sa complice en recèlement. Mariez cette Agnès à Robespierre, elle sera, le mois suivant, sinon égale en férocité, au moins complice ; elle le flattera dans tous ses crimes.

— Dépravation collective antérieure. Il est bien avéré que tous les hommes considèrent le mariage comme un piège qui leur est tendu. Ce sont les pères mêmes qui excitent les fils à envisager ainsi le nœud conjugal et pourquoi ? C’est que les pères, sachant par expérience — Index page 45 — que la duperie en ce genre est irréparable, s’efforcent de persuader à leurs enfants cette vérité, de les rendre cauteleux et cupides en négociation de mariage. Aussi les trentenaires ou candidats, avant de franchir ce pas, s’épuisent-ils en calculs. Rien de plus plaisant que les instructions qu’ils se donnent sur la manière de façonner l’épouse au joug, et de l’ensorceler de préjugés. Rien de plus curieux que ces conciliabules de garçons où l’on fait l’analyse critique des demoiselles à marier, et des embûches tendues pur les pères qui cherchent à se défaire de leurs filles. Les femmes sont-elles moins perverses dans leurs comités consultatifs sur le mariage, sur la conduite à tenir pour ensorceler et maîtriser un homme, en faire un de ces niais qu’on appelle bons maris, voyant tout avec les yeux de la foi ? En politique spéculative quelle considération mérite un lien dont les inconvénients notoires excitent les deux sexes à se défier l’un de l’autre avant de le contracter ; s’endoctriner sur les moyens d’échapper au trébuchet et d’y prendre ses concurrents ? Comment un nœud perpétuel, auquel on prélude par ces viles spéculations, n’a-t-il pas été suspecté par les écrivains qui se disent amis de l’auguste vérité ?

— Dépravation collective postérieure. L’infidélité n’est que dépravation simple ou personnelle ; ce même vice devient composé quand il est d’accord entre les époux ; il est collectif quand il est soutenu par les deux sexes, à l’unanimité publique ou secrète, et c’est ce qui arrive en divers pays.

— Dépravation collusoire. Un effet bizarre du mariage est que les diverses classes de la société, quoique suffisamment éclairées sur le piège, s’y poussent à l’envi. Tout conspire à y entraîner les sages comme les fous. La morale prend l’initiative en prônant les charmes ineffables du doux ménage ; et, si on lui objecte les ennuis du ménage sans argent, elle répond en style de sermon, que nous sommes destinés en cette vie aux tribulations, et qu’il faut savoir se résigner. La religion insiste sur ce point, par esprit d’ascétisme, par haine de l’amour et du plaisir, et interdit ensuite la prudence dans la procréation. La politique réprouve le célibat, parce qu’elle sait que le célibataire incline à 1’insouciance, et qu’il ne deviendra soucieux qu’à l’aspect d’enfants talonnés par la famine. L’économisme prouve qu’une fourmilière de populace est l’enseigne de la sagesse administrative. Le gouvernement adhère à ces fausses doctrines qui légitiment les spéculations ambitieuses d’un conquérant sur l’affluence de soldats.

— Dépravation conflictive. Elle consiste dans la protection qu’accordent l’opinion et la loi aux classes de contrevenants les plus audacieux. L’adultère est déclaré crime, et pourtant un homme jouit dans la bonne société d’une considération proportionnée au nombre de ses adultères connus, affichés et protégés de fait par la loi. On admire un Alcibiade, un Richelieu, qui ont suborné une infinité de femmes mariées, et on raille celui qui, obéissant aux lois et à la religion, évite la fornication avant le mariage, et conserve sa virginité pour une future épouse. En fait d’adultère, comme de duel, on voit la loi neutralisée par l’opinion qui n’est favorable qu’aux supercheries amoureuses, et même au dévergondage. Il est à remarquer que, malgré le système oppressif qui pèse sur les femmes, elles ont obtenu le seul privilège qui devrait leur être refusé, celui de faire accepter à l’époux un enfant qui n’est pas le sien, et sur le front duquel la nature a écrit le nom du véritable père. Ainsi, dans le seul cas où la femme soit grièvement coupable, elle jouit de la haute protection des lois ; et dans le seul cas où l’homme soit grièvement outragé, l’opinion et la loi sont d’accord pour aggraver son affront.

— Dépravation répercutée. Elle consiste dans un effet de représaille familiale et amoureuse née de la connaissance du piège où l’on est tombé. La représaille familiale engendre cet esprit de molinisme conjugal ou conscience accommodante et morale de circonstance fondée sur le besoin de subvenir aux frais du ménage et des enfants. À ce titre, les époux se croient tout permis en affaires d’intérêt. Le laboureur qui déplace les bornes du voisin, le marchand — Index page 46 — qui vend de fausses qualités sont en plein repos de conscience quand ils ont dit : il faut que je nourrisse ma femme et mes enfant. L’esprit de rapine et de complicité frauduleuse est tellement inhérent au mariage que les gens mariés sont remplis de défiance contre leurs semblables. Rien de plus difficile que d’assembler et de faire vivre en ménage deux couples d’époux. L’incompatibilité s’étend des maîtres aux serviteurs, et, dans tout ménage, on répugne fortement à prendre en domesticité un couple marié. C’est qu’on n’ignore pas que l’esprit conjugal établit entre les époux une ligue contre tout ce qui les entoure ; qu’il étouffe les idées généreuses ; de là vient que la classe des gens mariés est (sauf exception) la plus astucieuse, la plus indifférente pour les malheurs dont elle n’est pas atteinte, la plus disposée à la vénalité.

Passons à la représaille amoureuse. Il est surprenant que les civilisés, qui se vantent de surpasser les femmes en raison, exigent d’elles, à seize ans, cette raison qu’ils n’acquièrent qu’à trente et quarante ans, après s’être vautrés dans la débauche pendant leur belle jeunesse. S’ils ne sont arrivés la raison que par le sentier des plaisirs, doivent-ils s’étonner qu’une femme prenne la même voie pour y arriver ? Pourquoi, en se retirant du monde, les hommes ne prennent-ils pas une épouse mûrie comme eux par l’expérience ? Pourquoi veulent-ils trouver dans une jouvencelle des vertus plus précoces que les leurs, qui ont été si tardives ? Ces détails seront connus de la jeune femme ; un amant l’en instruira, et, selon la loi du talion, elle se montrera disposée à imiter dans sa jeunesse la conduite que le vertueux époux a tenue à pareil âge.

— Déraison spéculative. Elle se manifeste par la duplicité d’action. L’institution du mariage ne réalise qu’en mode subversif ces idées de balance, de garantie, de contrepoids et d’équilibre dont parlent sans cesse les civilisés. Il ne peut exister de balance que dans des institutions consenties par les deux sexes. Il y a oppression, si l’un des deux, et plus encore si tous deux résistent quelle est l’opinion réelle de tous deux sur ce contrat et ses conditions ? Supposons qu’on pût inventer un moyen de réduire toutes les femmes, sans exception, à cette chasteté qu’on exige d’elles, de manière que nulle femme ne pût se livrer à l’amour avant le mariage, ni posséder pendant le mariage d’autre homme que son mari. Cette disposition envelopperait les deux sexes dans la même servitude, et chaque homme ne pourrait avoir, dans le cours de sa vie, que la ménagère qu’il aurait épousée. Or, quelle serait l’opinion des hommes sur cette perspective d’être, toute leur vie, réduits à ne jouir que d’une épouse qui pourra leur devenir insipide au second mois du mariage ? Certes, chaque homme opinerait à étouffer l’auteur d’une pareille invention qui menacerait d’anéantir la galanterie. D’où l’on voit que tous les hommes sont personnellement ennemis de leurs préceptes de chasteté antérieure et de fidélité postérieur eau mariage. Les femmes n’y adhérent pas davantage, et, en définitive, le bonheur de l’un et de l’autre sexe ne se fonde que sur la résistance balancée et réciproque de tous deux aux préceptes de l’institution conjugale.

La garantie donnée aux femmes par le mariage est également subversive ; car elle est tout entière pour celles qui ont le plus commis d’infractions aux lois. En effet, toute garantie suppose progression, classement de degrés en vices et vertus, en protection et punition. Les lois civilisées ont adopté la méthode contraire en amour, où règne une confusion absolue. Par exemple, s’agit-il d’adultère, toute infidélité conjugale est également coupable aux yeux de la loi ; elle appelle sur une femme les foudres du ciel et de la terre pour une faute grave ou légère indifféremment. Cependant, il est une gradation de délits dans l’adultère comme en tout vice. La copulation avec une femme stérile ou avec une femme déjà enceinte, enfin toute copulation dont il ne résulte pas grossesse, est un délit bien moindre que celui qui introduit dans les ménages des rejetons hétérogènes. En refusant d’admettre ces nombreuses distinctions, en voulant confondre et condamner en masse tous les genres d’adultère, on a amené l’opinion à les tous excuser, et à railler les plaignants les mieux fondés ; on a fait porter sur tous l’indulgence. L’opinion révoltée a confondu les persécuteurs par le ridicule — Index page 47 — ; et sous le nom de cocuage, on est parvenu à excuser et à favoriser des perfidies odieuses, que la loi confond avec des délits très minimes.

— Provocation à l’égoïsme. Fourier montre que le mariage est une excitation à l’égoïsme en toutes relations affectives. D’abord, il ne faut plus chercher la relation d’amitié chez les gens mariés. Si un homme de trente ans épouse une jeune et jolie femme, la noce est un brevet de congé pour les amis ; ils deviendraient suspects dans le ménage. Quel brillant ressort en mécanique sociale, qu’un lien qui excite un homme à se défier de tous ses amis et à les fuir, hormis ceux que le grand âge met à l’abri du soupçon ! L’amour prend dans le mariage une direction insidieuse, égoïste, qu’on ne connaissait pas avec les maîtresses. Un mari mène l’amour en spéculateur moral ; aussi, quand la dame vient à lui adjoindre un amant, trouve-t-elle une prodigieuse différence quant à la gentillesse et à l’illusion ; elle devient à son tour amante spéculative avec le mari, affectant la modération dans le plaisir, et prenant le masque de cette moralité qu’il a voulu lui inculquer. Le mariage altère et abaisse le famillisme. Il suffit d’un mariage pour transformer en égoïste le meilleur des parents. Un homme n’a plus de parents dès qu’il a un enfant légitime. Quelque énorme que soit sa fortune, les parents et enfants naturels seront exclus d’y participer. Le mariage fait prédominer l’élément inférieur de l’ambition, la cupidité. C’est dans les spéculations qui président au mariage que l’égoïsme brille de tout son éclat, et que l’homme se joue des belles promesses faites aux maîtresses. On est amoureux, dit-on mais un chiffre de plus ou de moins dans les débats fait d’un instant à l’autre évaporer l’amour. Les mariages d’amour sont, du reste, réputés les plus mauvais ; tel est l’avis des gens rassis, gens de bon conseil ; ils opinent tous pour les mariages de spéculation, et augurent mal de ceux d’inclination ; tant il est vrai que l’égoïsme est l’essence du lien conjugal, même dans les préparatifs. De même qu’en grammaire deux négations valent une affirmation, l’on peut dire qu’en négoce conjugal deux prostitutions valent une vertu. En effet, la prostitution n’est que simple chez les courtisanes, qu’on traite de vénales en amour et qui le sont vraiment, puisqu’elles se vendent à beaux deniers ; mais, en mariage, la prostitution est composée : le mari et la femme se vendent vertueusement l’un à l’autre.

Les disciples de Fourier paraissent avoir méconnu, ou voilé dans l’intérêt de leur propagande, l’antagonisme radical qui existe entre la conception de leur maître et l’institution conjugale ; c’est précisément l’originalité de cette conception, qu’elle ne peut s’accommoder en aucune manière d’un lien semblable à celui du mariage. Fourier a très bien compris que l’assujettissement civil des femmes à l’autorité masculine était impliqué par l’assujettissement domestique de l’épouse à l’autorité maritale, assujettissement lui-même impliqué par la nature même du mariage ; en d’autres termes, que la pleine émancipation civile et politique au sexe féminin était impossible sans l’émancipation domestique de chaque femme, et que 1’émancipation domestique de chaque femme était impossible sans la pleine liberté des amours. Il a très bien compris que la demie liberté des femmes en civilisation est une inconséquence de cet état social, et que la loi de l’autorité maritale, pour être exécutée et remplir son objet, exclut la réciprocité des obligations conjugales et conduit logiquement à l’oppression franche et complète, à la réclusion des femmes, . « Les barbares, dit-il, tout haïssable qu’est leur gouvernement, sont plus réguliers, plus conséquents avec les principes. Ils font des lois étayées de violences très odieuses, mais exécutées. Ils posent en principe l’assujettissement des femmes à la fidélité et la monogamie, puis la licence de polygamie et d’infidélité accordée aux hommes ; injustice criante, assurément, mais qui ne met pas le système social en contradiction avec lui-même. Leurs lois sont vexatoires mais elles s’exécutent. Celles des civilisés, iniques et absurdes, ont encore le tort d’être inexécutables et inexécutées. Ainsi, le vice est toujours simple en barbarie, et composé en civilisation, où les lois tendent à gêner l’essor de l’amour chez les deux sexes. Tous deux foulent aux pieds les lois ; c’est une oppression composée qu’ils éludent par un vice composé. Les lois barbares ne gênent — Index page 48 —cet essor que chez un sexe, qui n’élude point, ne le pouvant pas il ne reste que vice d’oppression simple. »

Ajoutons que Fourier était très éloigné de considérer le couple conjugal ou la trinité familiale (père, mère, enfant) comme un groupe permanent, formant la véritable individualité, la véritable unité sociale. C’est à titre d’individus, c’est avec des droits purement individuels que l’homme, la femme et l’enfant doivent entrer dans ses séries progressives et y chercher la satisfaction de leurs passions et l’emploi de leurs aptitudes. « L’harmonie, dit-il, ne peut pas connaître de communauté ni de rétribution collective à des sociétés familiales ou conjugales ; elle traite avec chacun individuellement. » Pour qui saisit l’esprit de son système, il n’est pas étonnant que le mariage ait été l’un des deux objets principaux de sa réprobation. En nulle autre institution, il ne pouvait voir plus clairement l’opposition du devoir, qui vient du contrat, de l’arbitraire humain, à l’attraction qui vient de Dieu. Il voyait le mariage bannir la sincérité des relations passionnelles, mettre obstacle au règne de la vérité ; il le voyait condamner la femme à une condition subalterne, stériliser ses facultés, renfermer dans une sphère inférieure ses lumières, ses ambitions et ses travaux. Envisagé sous d’autres rapports, l’odieux ménage apparaissait au novateur comme la négation de toute la mécanique sociale qu’il rêvait, de l’économie dans la consommation, de la division du travail appliquée à l’activité féminine, des ressorts industriels qui peuvent rendre le travail attrayant et faire de l’enfant lui-même un producteur, des vraies méthodes naturelles d’éducation, de la transformation de la domesticité en fonction sociétaire, de la transformation de la propriété simple en propriété composée, de l’organisation du travail par séries engrenées, contractées, rivalisées, de l’association intégrale, du phalanstère. On remarquera que, selon Fourier, la société primitive, telle qu’elle sortit des mains de Dieu, jouit pendant trois siècles de la paix et du bonheur, grâce à l’absence du mariage et à l’existence des séries confuses qui s’y étaient organisées et qui permettaient le développement et assuraient l’harmonie des passions ; que ce bel ordre primitif, appelé édénisme, ne put se maintenir, en raison tant de la multiplication des peuplades que de l’enfance nécessairement longue d’un art aussi difficile que l’agriculture ; deux causes qui produisirent la pauvreté et amenèrent la désorganisation des séries ; que de là naquirent le mariage, la division par ménages incohérents, puis le passage à l’ordre sauvage, patriarcal et barbare que l’adoption du mariage exclusif et du ménage isolé, suggérée et imposée par la pauvreté croissante, est la véritable caractéristique de la chute de l’éden.

Page 647

Fou du Palais Royal (Le)

Par M. F. Cantagrel (Paris, 1846)

Sous une forme légère, ce livre touche aux plus sérieuses questions et s’occupe des plus graves intérêts. Il a pour but de disculper la théorie de Fourier des reproches qu’on lui fait généralement, et, en même temps, d’indiquer les moyens d’organisation et les remèdes que l’auteur du Traité d’association universelle propose pour régénérer l’humanité. Néanmoins, le Fou du Palais-Royal, bien qu’il examine toutes les faces de la science sociale, échappe, par son plan, qui suit le caprice et la fantaisie de la conversation, à une analyse froide, raisonnée et logique. Le Fou du Palais-Royal, est écrit sous forme de dialogue, forme heureuse et souvent employée depuis Platon dans les livres de controverse et de doctrine, et qui ajoute encore au mérite très réel du livre de M. Cantagrel. Le principal personnage, l’éternel interlocuteur, le Socrate du Fou, est dépeint de main de maître « Au physique, un bel homme, à l’œil vif, expressif, au geste brusque et fréquent, mais toujours énergique. Sa langue est déliée, mais sa voix est sonore. Elle prend tous les tons, elle a des inflexions pour tous les mouvements de l’âme. Les avis sont bien partagés sur son compte. Les uns prétendent qu’il est un peu fou, d autres le trouvent amusant, original, spirituel. Ses amis assurent que sa gaieté est sérieuse, qu’au fond il est grave et penseur, qu’il a des idées ; que si parfois il étonne par ses paradoxes, par la hardiesse de ses conceptions, il y a souvent de la — Index page 49 — profondeur dans ses aperçus, et que toujours il intéresse par son imagination. » II n’était pas facile de faire parler pendant cinquante pages de suite un pareil homme.

Cependant, il faut avouer que M. Cantagrel a mené sa tâche à bien. Son héros discourt souvent avec raison, quelquefois avec éloquence et avec esprit, et que X… réponde à un comédien ou à un puritain, à un savant ou à un artiste, son langage se modifie tout en restant plein de verve et d’humour ; et, si l’on ne veut, comme M. Cantagrel, lui donner toujours raison, on ne peut nier, néanmoins, qu’il soit animé d’intentions généreuses et élevées.

Il est inutile d’ajouter que le grand succès obtenu par le Fou du Palais-Royal était dû en partie, à l’époque de transition, au travail d’élaboration des idées philosophiques et sociales, qui ont signalé le moment de son apparition. Néanmoins, ce livre agite des questions qui ne cesseront d’être intéressantes, et la lecture n’en est, encore aujourd’hui, ni sans fruit ni sans plaisir.

Page 672

Fourier, François Marie Charles

Créateur de la théorie sociale qui porte son nom, né à Besançon le 7 avril 1772, mort à Paris le 8 octobre 1837.

Il était fils d’un marchand de draps, qui lui laissa en mourant (1781) 80, 000 fr. de fortune. Après avoir fait d’assez médiocres études au collège de Besançon, il entra dans un magasin, fut tour à tour commis marchand à Rouen et à Lyon, établit un magasin d’épicerie dans cette dernière ville en 1793, se vit ruiné par suite du siège que les Lyonnais soutinrent contre les troupes de la Convention, et, frappé par la réquisition en l’an II, servit pendant deux ans. Un congé de réforme lui permit de reprendre le commerce, pour lequel pourtant il avait peu de goût, s’il faut en croire les disciples qui nous ont laissé des biographies du maître. Jeune encore, il aurait fait, lui aussi, son serment d’Hannibal ; employé comme simple commis (1799) dans une maison de Marseille, ses patrons lui auraient ordonné de jeter à la mer une cargaison de riz qu’ils avaient laissé se détériorer pour maintenir le prix des grains à un taux élevé, et de là aurait pris naissance son dégoût pour les spéculations mercantiles ; de là aussi le point de départ de ses idées de réforme sociale. Revenu à Lyon à l’époque du Consulat, et toujours commis marchand, il donna, dans le Bulletin de Lyon, quelques articles anonymes dont un, le Triumvirat continental, fut remarqué. Il y soutenait que l’Europe était menacée d’une crise suprême, après laquelle seulement elle jouirait d’une paix durable. Le Triumvirat, c’était la France, la Russie et l’Autriche. L’Autriche ne pouvait longtemps disputer le sceptre, et la lutte sérieuse pour la suprématie sur le continent devait avoir lieu entre la France et la Russie. L’empereur souffrait peu qu’on s’occupât, dans les journaux, de ces sortes de considérations politiques. Dubois, alors commissaire général de police à Lyon, eut ordre de s’enquérir du nom de l’auteur ; Ballanche, qui était l’imprimeur propriétaire du Bulletin, représenta l’écrivain inconnu comme un jeune homme étranger à toute idée politique, et soutint qu’il n’avait pensé traiter qu’une question de pure géographie. Le futur auteur de la Palingénésie disait vrai sans le savoir : Fourier n’a jamais été un homme politique. Sa théorie lui a été inspirée, sans aucun doute, parle grand mouvement de transformation auquel il a assisté dans sa jeunesse ; mais, à ce mouvement, chose singulière, il n’a jamais rien compris, car ses écrits sont pleins de déclamations contre la Révolution française.

Le premier livre publié par Fourier est la Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (Leipzig [Lyon], 1808, 1 vol. in-8°). Ce volume, quoique passablement gros, n’est qu’un programme, ou mieux un prospectus, un aperçu de système. Fourier promettait d’en développer l’ensemble dans un avenir prochain ; mais le peu d’attention qu’il obtint au début ne lui permit de réaliser cette promesse qu’en 1822, dans son Traité d’association domestique et agricole ( 2 vol. in-8°). Ici, les idées de l’auteur perdent en originalité ce qu’elles gagnent en étendue, et, sous ce dernier rapport, la Théorie des quatre mouvements, l’édition — Index page 50 — primitive du moins, restera comme un monument des plus curieux de l’imagination humaine. C’est là que se trouve l’étrange cosmogonie de Fourier. Selon lui, notre globe doit durer quatre-vingt mille ans, divisés en quatre phases : une phase de malheur, qui dure depuis six mille ans ; deux phases d’unité sociale ou de bonheur, qui dureront soixante-dix mille ans ; enfin une phase d’incohérence descendante ou de décadence, qui doit durer cinq mille ans. II donne deux âmes et deux sexes à toutes les planètes le fluide boréal de la terre est mâle, celui du pôle austral est femelle ; quand le genre humain sera dans la phase d’harmonie, notre planète engendrera un printemps éternel ; par l’expansion d’un acide atrique boréal, l’eau de la mer se changera en limonade, les poissons deviendront des serviteurs amphibies traînant les vaisseaux et les animaux féroces, des porteurs élastiques, servant de bêtes de somme ; la stature de l’homme atteindra 7 pieds ; son existence moyenne sera de cent quarante-quatre ; ainsi la population du globe doit s’élever à trois milliards d’habitants, et l’on ne comptera pas moins de trente sept millions de poètes égaux à Homère, trente-sept millions de géomètres égaux à Newton, trente-sept millions d’écrivains dramatiques égaux à Molière, etc. Suivent des considérations plus ou moins étranges sur les rapports des sexes, considérations qui se rapprochent beaucoup de ce qui a été enseigné par M. Enfantin en 1830 ; mais, au milieu de ces rêveries plus ou moins bizarres, on trouve, avec une critique vigoureuse des désordres sociaux et surtout des anomalies du commerce, des vues neuves sur les avantages de l’association. Cette partie est celle où Fourier se montre vraiment supérieur. Les étrangetés de son premier livre ont un peu été modifiées par lui dans ses ouvrages subséquents, mais sans que le fond de sa doctrine en ait subi aucune altération essentielle. Cette doctrine, conçue de toutes pièces, ne ressemble en rien aux élucubrations des anciens utopistes, Campanella, Thomas Morus et autres. Ils combattaient les passions ; Fourier, au contraire, en fait le ressort de son ordre social ; mais c’est à l’article Fouriérisme que nous exposerons complètement un système dont il nous suffit ici de donner une idée très générale.

Fourier crut un moment pouvoir se flatter d’obtenir le concours de Napoléon, ce nouvel Hercule, qui devait « élever l’humanité sur les ruines de la barbarie et de la civilisation » mais le héros fit la sourde oreille, et, plus tard, Fourier l’a appelé « avorton, en tout autre emploi que la guerre. » Jamais découragé, il s’adressait à tout le monde, à tous les partis. « Le calcul de l’attraction passionnelle, disait-il au Courrier français, est éminemment religieux et assorti à toutes les doctrines de gouvernements légitimes. » (Lettre inédite du 6 juillet 1820). Le 11 février 1823, il demandait à la Société de la morale chrétienne son appui pour expérimenter sa théorie. Il avait eu l’idée de s’adresser à une société anglaise « mais, ajoutait-il, puisqu’on en trouve une dans Paris même, il est inutile de s’adresser à Londres, lorsqu’on est Français. » La même année, le 27 décembre, rebuté par l’indifférence de ses compatriotes, il se décidait pourtant à faire partager à l’Angleterre la gloire de l’application du système harmonien. « Il convient moins aux Français, écrivait-il au baron de Férussac, fort enclins au scepticisme, surtout en pareille matière. Si les compagnies anglaises, qui font des recherches sur le procédé sociétaire se décident à m’employer, en deux mois de belle saison je ferai 1’opération, et les plus incrédules seront convaincus. » (Lettre inédite.) Il lui fallait aussi un journal « pour étayer l’entreprise », comme il disait. Il finit par trouver, après 1830, des bailleurs de fonds. Un phalanstère fut créé, sous sa direction, à Condé-sur-Vire, et, en 1832, parut le journal la Phalange, aussi dirigé par lui ; ni l’établissement ni la feuille qui lui servait de jalon ne réussirent. Fourier vit ses tentatives avorter, mais pas ses espérances, qu’il conserva vivaces jusqu’à ses derniers moments. Il mourut pauvre, mais heureux car il se voyait entouré de disciples déjà nombreux, intelligents et convaincus. La théorie sociale de Fourier est évidemment la plus originale qui ait été conçue. Il a voulu appliquer au monde moral la découverte de Newton dans le monde physique. De là ces formules et ce style aux prétentions mathématiques, qui rendent la lecture de ses livres si fatigante ; de là — Index page 51 — aussi ces analogies plus que hasardées entre les choses matérielles et celles qui sont du domaine encore si peu connu de la psychologie. Enfin, à côté de grandes vérités, d’aperçus neufs, ingénieux, Fourier nous offre des conceptions extravagantes, qui semblent sortir de la cervelle d’un fou. On a de lui, outre la Théorie des quatre mouvements, indiquée plus haut Traité de l’association domestique et agricole (Besançon et Paris, 1822, 2 vol. in-8°), son livre le plus important, réimprimé en 1841 sous le titre de Théorie de l’unité universelle ; le Nouveau monde industrie et sociétaire (1829 et 1845, in-8°) ; Pièges et charlatanisme des deux sectes de Saint-Simon et d’Owen (1831, in-8°) ; la Fausse industrie morcelée (1835-1836, 2 vol. in-12). Chose peu connue, Fourier a composé, dans sa jeunesse des poésies légères. Elles ont été recueillies par M. Dumas, son ami, membre de l’Académie de Lyon, qui les a laissées en manuscrit.

– Bibliogr. On peut consulter sur la remarquable personnalité qui fait le sujet de cet article Fourier et son école depuis 1830, par J. Ferrari, dans la Revue de Deux-Mondes (1er août 1845) Études sur les réformateurs, par Louis Reybaud (même Revue, 15 novembre 1837 ; tiré à part) Études sur la science sociale, par J. Lechevalier ; Exposition abrégée du système de Fourier, par Victor Considerant ; Galerie des contemporains illustres (t. X), par L. de Loménie ; Traité de l’économie sociale, par Auguste Ôtt (Paris, 1851) ; Fourier et son école par M. Lerminier, dans les Tablettes européennes (1850).

Pages 672-676

Fouriérisme s. m. (fou-rié-ri-sme du nom de Fourier).

Système philosophique et économique de Fourier. Encycl.

I. Méthode et critique fouriériste.

Fourier fait consister la méthode qui le conduisit à l’invention de son système, à ce qu’il appelle la découverte de la science sociale, en deux règles et procédés de recherches qui lui furent suggérées par l’incertitude et l’impuissance des sciences philosophiques, morales et politiques, règles et procédés qu’il désigne sous le nom de doute absolu et d’écart absolu. Voici en quels termes il raconte lui-même comment il en vint à adopter ces règles et cette méthode : « Je ne songeais à rien moins qu’à des recherches sur les destinées ; je partageais l’opinion générale qui les regarde comme impénétrables, et qui relègue tout calcul sur cet objet parmi les visions des astrologues et des magiciens. Depuis l’impéritie dont les philosophes avaient fait preuve dans leur coup d’essai, dans la Révolution française, chacun s’accordait à regarder leur science comme un égarement de l’esprit humain : les torrents de lumière politique ne semblaient plus que des torrents d’illusions. Eh peut-on voir autre chose dans les écrits de ces savants qui, après avoir employé vingt-cinq siècles à perfectionner leurs théories, après avoir rassemblé toutes les lumières anciennes et modernes, engendrent pour leur début autant de calamités qu’ils ont promis de bienfaits, et font décliner la société civilisée vers l’état barbare ? Tel fut l’effet des cinq premières années pendant lesquelles la France subit l’épreuve des théories philosophiques. Après la catastrophe de 1793, les illusions furent dissipées ; les sciences politiques et morales furent flétries et discréditées sans retour. Dès lors, on dut entrevoir qu’il n’y avait aucun bonheur à espérer de toutes les lumières acquises, qu’il fallait chercher le bien social dans quelque nouvelle science, et ouvrir de nouvelles routes au génie politique car il était évident que ni les philosophes ni leurs rivaux ne savaient remédier aux misères sociales, et que, sous les dogmes des uns ou des autres, on verrait toujours se perpétuer les fléaux les plus honteux, entre autres l’indigence. Telle fut la première considération qui me fit soupçonner l’existence d’une science sociale encore inconnue et qui m’excita à en tenter la découverte.

Loin de m’effrayer de mon peu de lumières, je n’entrevis que l’honneur de savoir ce que vingt-cinq siècles savants n’avaient pas su découvrir. J’étais encouragé par les nombreux indices d’égarement de la raison et surtout par l’aspect des fléaux dont l’industrie sociale est affligée — Index page 52 — : l’indigence, la privation de travail, les succès de la fourberie, les pirateries maritimes, le monopole commercial, l’enlèvement des esclaves, enfin tant d’autres infortunes dont je passe l’énumération, et qui donnent lieu de douter si l’industrie civilisée n’est pas une calamité inventée par Dieu pour châtier le genre humain. De là, je présumai qu’il existait dans cette industrie quelque renversement de l’ordre naturel ; qu’elle s’exerce peut-être d’une manière contradictoire avec les vues de Dieu ; que la ténacité de tant de fléaux pouvait être attribuée à l’absence de quelque disposition voulue par Dieu et inconnue de nos savants. Enfin, je pensai que, si les sociétés humaines sont atteintes, selon l’opinion de Montesquieu, “d’une maladie de langueur, d’un vice intérieur, d’un venin secret et caché”, on pourrait trouver le remède en s’écartant des routes suivies par nos sciences incertaines, qui avaient manqué ce remède depuis tant de siècles. J’adoptai donc pour règle dans mes recherches le doute absolu et l’écart absolu. »

En quoi consistent le doute absolu et l’écart absolu de Fourier ? L’ordre social actuel et les idées régnantes qui s’y appliquent sont l’objet de ce doute et de cet écart. Fourier ne songe nullement à douter de ses sens, de son expérience, de ce qu’il appelle les sciences fixes. Son doute sociologique n’a rien de commun avec le doute métaphysique de Descartes, qu’il ne comprend même pas. « Descartes, dit-il, tout en vantant et recommandant le doute, n’en avait fait qu’un usage partiel et déplacé. Il élevait des doutes ridicules, il doutait de sa propre existence, et il s’occupait plutôt à alambiquer les sophismes des anciens qu’à chercher des vérités utiles. » Le doute de Fourier n’a rien non plus de commun avec le doute irréligieux des philosophes du XVIIIe siècle. « Les successeurs de Descartes ont encore moins que lui fait usage du doute ; ils ne l’ont appliqué qu’aux choses qui leur déplaisaient. Par exemple, ils ont mis en problème la nécessité des religions, parce qu’ils étaient antagonistes des prêtres mais ils se seraient bien gardés de mettre en problème la nécessité des sciences politiques et morales qui étaient leur gagne-pain, et qui sont aujourd’hui reconnues bien inutiles sous les gouvernements forts, et bien dangereuses sous les gouvernements faibles. » Le doute de Fourier porte sur tout cet ensemble d’idées, de croyances, de coutumes et de pratiques qui s’appelle la civilisation. « Quoi de plus imparfait, s’écrie-t-il, que cette civilisation qui traîne tous les fléaux à sa suite ? Quoi de plus douteux que sa nécessité et sa permanence future ? N’est-il pas probable qu’elle n’est qu’un échelon de la carrière sociale ? Si elle a été précédée de trois autres sociétés, la sauvagerie, le patriarcat et la barbarie, s’ensuit-il qu’elle sera la dernière, parce qu’elle est la quatrième ? N’en pourrait-il pas naître encore d’autres, et ne verrons nous pas un cinquième, un sixième, un septième ordre social, qui seront peut-être moins désastreux que la civilisation, et qui sont restés inconnus, parce qu’on n’a jamais cherché à les découvrir ? Il faut donc appliquer la doute à la civilisation, douter de sa nécessité, de son excellence et de sa permanence. Ce sont là des problèmes que les philosophes n’osent pas se proposer, parce qu’en suspectant la civilisation, ils feraient planer la soupçon de nullité sur leurs théories, qui toutes se rattachent à la civilisation, et qui tomberaient avec elle, du moment où l’on trouverait un meilleur ordre social pour la remplacer. »

Un esprit qui doutait de la civilisation devait nécessairement être conduit à rêver, à rechercher un ordre entièrement nouveau de rapports sociaux, et, dans cette recherche, à s’écarter des sentiers tracés jusque-là par des sciences qui n’avaient fait que mettre la civilisation en théorie. Ainsi l’idée du doute absolu suggérait naturellement celle de l’écart absolu. « J’avais présumé, dit Fourier, que le plus sûr moyen d’arriver à des découvertes utiles, c’était de s’éloigner en tout sens des routes suivies par les sciences incertaines, qui n’avaient jamais fait faire la moindre invention utile au corps social, et qui, malgré les immenses progrès de l’industrie, n’avaient pas même réussi à prévenir l’indigence. Je pris donc à tâche de me tenir constamment en opposition avec ces sciences. En conséquence — Index page 53 —, j’évitai toute recherche sur ce qui touchait aux intérêts du trône et de l’autel, dont les philosophes se sont occupés sans relâche depuis l’origine de leur science : ils ont toujours cherché le bien social dans les innovations administratives ou religieuses ; je m’appliquai, au contraire, à ne chercher le bien que dans des opérations qui n’eussent aucun rapport avec l’administration ou le sacerdoce, qui ne reposassent que sur des mesures industrielles ou domestiques, et qui fussent compatibles avec tous les gouvernements, sans avoir besoin de leur intervention. »

Doute absolu, écart absolu, distinction des sciences incertaines et des sciences fixes, tels sont, au point de vue de la méthode et de la critique, les principes fondamentaux du fouriérisme. Les sciences que Fourier repousse comme incertaines sont :la métaphysique, la théologie, la politique, la morale et l’économie politique. Il se plaît à montrer l’inanité de ces sciences, leur impuissance à résoudre le problème des destinées humaines, et l’égarement de la raison qui doit être mis sur leur compte. « Il n’est que trop vrai, dit-il, depuis vingt-cinq siècles qu’existent les sciences politiques et morales, elles n’ont rien fait pour le bonheur de l’humanité ; elles n’ont servi qu’à augmenter la malice humaine, en raison du perfectionnement des sciences réformatrices ; elles n’ont abouti qu’à perpétuer l’indigence et les perfidies, qu’à reproduire les mêmes fléaux sous diverses formes. Après tant d’essais infructueux pour améliorer l’ordre social, il ne reste aux philosophes que la confusion et le désespoir. Le problème du bonheur public est un écueil insurmontable pour eux et le seul aspect des indigents qui remplissent les cités ne démontre-t-il pas que les torrents de lumières philosophiques ne sont que des torrents de ténèbres ? »

Par la critique des sciences incertaines, le fouriérisme semble se rapprocher du positivisme. Ne prétend-il pas, lui aussi, élever à l’état de science fixe, c’est-à-dire positive, l’étude de l’homme et de la société ? Il y a pourtant, entre les deux doctrines, une différence essentielle : c’est contre la métaphysique et la théologie, telles qu’elles sont établies et professées, que Fourier s’élève ; il n’entend nullement, comme Auguste Comte, supprimer le problème métaphysique et le problème théologique. Il reproche aux métaphysiciens d’avoir abandonné le véritable objet de leur science pour de stériles et futiles recherches. « Si l’on veut glacer tous les esprits, dit-il, il suffit de prononcer le mot métaphysique. Cette science, affectée à l’étude de l’âme, est un objet d’effroi pour quiconque possède une âme ; elle figure dans le monde savant comme la ronce dans un bosquet. Bien différents de Midas qui changeait le cuivre en or, les métaphysiciens ont eu l’art de changer l’or en cuivre, et de reléguer au dernier rang leur science, qui devait tenir le sceptre du monde scientifique. C’était à eux de dissiper les charlataneries de la superstition, de la politique et de la morale, qui prétendent diriger les affaires sociales ; c’était à eux de censurer les opérations de Dieu, de déterminer les devoirs de Dieu envers nous et ses plans sur l’ordre des sociétés humaines ; mais à quoi la métaphysique s’est-elle arrêtée ? À des arguties sur les sensations, les abstractions et les perceptions. Cette broutille méritait-elle d’occuper la science chargée de résoudre le grand problème des destinées, le problème de l’harmonie universelle ? Comme théorie des êtres immatériels, la métaphysique est le seul juge qui puisse s’interposer entre Dieu et les sciences humaines ; elle seule peut discuter si Dieu a rempli ses devoirs envers les créatures, et si les sciences ont pénétré et secondé les vues de Dieu. En la voyant renoncer à de si hautes fonctions, pour se jeter dans les enfantillages de l’idéologie, ne peut-on pas lui dire :

Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé ?

Étrange bizarrerie tandis que chaque science s’efforce d’étendre son domaine et d’empiéter au delà de ses attributions, la métaphysique seule abandonne ses privilèges, et n’ose pas raisonner librement sur les œuvres de Dieu, dont elle est seule juge compétent. Il est désolant de penser que la stupeur, la pusillanimité de cette classe de savants prive depuis deux — Index page 54 — mille cinq cents ans le genre humain de la connaissance des lois divines et de ses destinées. »

Fourier, comme on voit, est très-éloigné de rejeter toute spéculation sur les causes premières et sur les causes finales. Il se sépare complètement, sur ce point, de la philosophie positiviste, et l’on peut même dire de l’esprit et de la méthode qui règnent aujourd’hui dans les sciences. Il se prononce aussi formellement contre l’athéisme que contre la crédulité surnaturaliste. Il y voit deux excès qui nous éloignent en tout sens de la découverte des destinées. Il accuse la théologie surnaturaliste, la superstition, d’interdire aux civilisés tout débat sur les vues et les devoirs de Dieu, et d’étouffer la métaphysique dans sa source, en s’opposant à toute critique raisonnée des œuvres divines. Selon lui, le premier pas à faire pour arriver au bien, c’est d’oser confesser l’existence du mal pour trouver la véritable théorie de la Providence, il faut commencer par maudire le Dieu dont on nous parle et dont on veut que la civilisation soit l’œuvre définitive. Il ne s’agit pas de nier Dieu ; il s’agit d’aborder la question des devoirs de Dieu, afin de comprendre ses desseins, ses plans dans la création. Cet examen des devoirs de Dieu, cette critique de ses actes, est le fondement de nos espérances et le point de départ de la vraie métaphysique et de la vraie théologie. Maudire Dieu, tel devrait être le premier acte de la raison chez les civilisés ; c’est bien, d’ailleurs, en réalité, ce qu’ils font sans en avoir conscience. Dieu est maudit par toute la terre, car il est partout harcelé de prières publiques. Eh ! qu’est-ce que la prière publique, sinon un reproche d’improvidence, une malédiction déguisée ? En considérant l’ordonnance merveilleuse de l’univers matériel, il est impossible de contester l’intervention d’un moteur suprême, infiniment habile à mouvoir et à organiser la matière, infiniment méchant et ingénieux à torturer les créatures. L’athéisme est donc faiblesse, et la voix de la raison ne doit conduire qu’à l’impiété. L’athéisme est une opinion bâtarde qui ne mène à rien. L’impiété raisonnée mène à la lumière, en ce qu’elle nous conserve dans la persuasion de l’habileté de Dieu. Elle donne naissance à des raisonnements qui peuvent mettre sur la voie des lois sociales de Dieu, du véritable mode de révélation que Dieu emploie avec nous ; mais les athées et les matérialistes, en se prétendant esprits forts, n’ont montré que des vues timides : tous ont vanté cet ordre civilisé qu’ils abhorrent en secret et dont l’esprit les désoriente au point de les faire douter de l’existence de Dieu.
Après la critique de la métaphysique et de la théologie vient la critique de la politique, de la morale et de l’économie politique. Deux vices sans remède en civilisation annoncent, selon Fourier, de temps immémorial, l’impuissance des sciences politiques. Ces vices sont l’indigence qui afflige les individus et les révolutions qui affligent les empires. Avec tout le bruit qu’ils font de libertés, de garanties, de pactes sociaux, nos politiques n’ont jamais su garantir au pauvre le premier des droits naturels, le droit au travail. Savent-ils préserver les empires des révolutions ? Pas davantage. Les révolutions vont croissant ; on les voit de plus en plus se former dans le lointain sans aucun moyen de les écarter, et leur imminence prouve que la politique n’eut jamais la moindre notion sur les métamorphoses que peut subir l’ordre civilisé.

Non moins impuissante, non moins stérile que la politique, se montre la morale. En préconisant l’abstinence et la continence, en déclarant la guerre à la passion et au plaisir, en imposant son système de contrainte, son joug à l’amour, la morale introduit l’hypocrisie et le mensonge dans les relations des sexes et dans tous les rapports sociaux. Les moralistes sont obligés de flatter les crimes des plus forts pour pouvoir à leur aise tracasser les faibles sur leurs peccadilles. Un des préceptes les plus importants de la morale est la charité. Eh bien ! il est facile de voir que la charité est impossible au corps social en masse, parce que les froissements politiques ruinent dix fois plus d’individus que l’État n’en peut secourir ; que la charité est dangereuse dans l’exercice individuel, parce qu’elle provoque la paresse et la — Index page 55 — mendicité ; enfin que le précepte « Faites à autrui ce que vous voudriez qu’il vous fût fait », se réduit à l’absurde, si on le suppose pratiqué rigoureusement.

L’économie politique doit être condamnée à son tour. C’est la théorie d’une liberté qui n’est que licence et anarchie ; c est la consécration des vices et des crimes du commerce, de ces modes divers de spoliation du corps social qui s’appellent banqueroute, accaparement, agiotage, parasitisme ou superfluités d’agents ; c’est la négation érigée en système de toute responsabilité chez les marchands, de toute garantie en faveur des producteurs et des consommateurs. L’avènement récent de l’économie politique n’a eu qu’un résultat heureux, celui de révéler le néant des autres sciences incertaines, et notamment de condamner la morale à l’abdication et au suicide.

II. Théorie de l’attraction passionnelle. Cosmologie fouriériste.

La préoccupation de Fourier était de résoudre le problème, de trouver la théorie de l’association. Les sciences incertaines ne pouvant donner cette théorie, il fallait la demander à des sciences fixes, c’est-à-dire fondées sur des principes certains, comme les sciences physiques. L’idée d’une dynamique, d’une mathématique du monde moral et social, analogue à la dynamique, à la mathématique qui régit le monde matériel, devait naturellement se présenter à l’esprit de Fourier. C’est ainsi qu’il fut conduit à ses grandes conceptions de l’attraction passionnelle et de l’unité universelle. Une force, l’attraction, assure l’harmonie des mouvements des astres ; n’est-ce pas une force semblable, une espèce d’attraction, qui seule est destinée à garantir l’harmonie des volontés humaines, le concert social ? Et cette attraction d’ordre moral, infaillible moteur déposé par Dieu dans la société, qu’est-ce autre chose que la passion même ? N’y t-il pas quelque rapport entre cette attraction humaine, cette attraction passionnelle et l’attraction matérielle découverte par Newton, entre les lois de l’une et celles de l’autre ? « Je pensai, dit Fourier, que l’attraction était interprète des vues de Dieu sur l’ordre social, et j’en vins au calcul analytique et synthétique des attractions et répulsions passionnées ; elles conduisent en tout sens à l’association agricole. On aurait donc découvert les lois de l’association, sans les chercher, si l’on se fut avisé de faire l’analyse et la synthèse de l’attraction... Je reconnus bientôt que les lois de l’attraction passionnelle étaient en tout point conformes à celles de l’attraction matérielle expliquées par Newton, et qu’il y avait unité du système de mouvement pour le monde matériel et pour le monde spirituel. Je soupçonnai que cette analogie pouvait s’étendre des lois générales aux lois particulières ; que les attractions et propriétés des animaux, végétaux et minéraux étaient peut-être coordonnées au même plan que celles de l’homme et des astres ; c’est de quoi je fus convaincu après les recherches nécessaires. Ainsi fut découverte une nouvelle science fixe : l’analogie des mouvements ou analogie des modifications de la matière avec la théorie mathématique des passions de l’homme et des animaux... Du moment où je possédai les deux théories de l’attraction et de l’unité de mouvements, je commençai à lire dans le grimoire de la nature ; ses mystères s’expliquaient successivement, et j’avais enlevé le voile réputé impénétrable. J’avançais dans un nouveau monde scientifique ; ce fut ainsi que je parvins graduellement jusqu’au calcul des destinées universelles, en détermination du système fondamental sur lequel furent réglées les lois de tous les mouvements présents, passés et à venir ».

Tout à l’heure, la morale était repoussée par la méthode et la critique fouriéristes, comme science incertaine, impuissante, stérile. La voilà maintenant condamnée radicalement, absolument, comme contraire à une science fixe, à la théorie de l’attraction passionnelle, comme contraire à l’ordre voulu de Dieu, dont les vues nous sont révélées par l’attraction. C’est ce que Fourier exprime par cet aphorisme « Le devoir vient des hommes, l’attraction vient de Dieu. » Le devoir vient tellement des hommes qu’il varie de peuple à peuple et d’une époque à une autre. L’attraction, c’est-à-dire la tendance des passions, est tellement un fait divin, que — Index page 56 — les passions sont les mêmes chez tous les peuples, civilisés ou sauvages, dans tous les siècles, primitifs ou modernes. Dieu maintient dans ce sens la tendance des passions malgré l’abus actuel qu’en fait l’homme, parce que les passions doivent servir à l’avènement et au maintien des destinées futures, d’où il résulte que les passions s’agitent aujourd’hui, malheureuses et comprimées, dans un milieu provisoire, pour s’établir plus tard, heureuses et satisfaites, dans le milieu que Dieu leur a réservé. Supposer le contraire, c’est supposer Dieu inepte et incapable de diriger harmonieusement le monde. L’attraction est la loi des relations humaines, comme elle est la loi des mondes. Les passions sont une boussole permanente, que Dieu a mise en nous ; elles sont le gage et le fondement de notre espérance dans un ordre social meilleur que la civilisation, et aussi de notre espérance dans une vie future. « Les attractions sont proportionnelles aux destinées. » Contre cet aphorisme fondamental no peuvent prévaloir ni la civilisation, avec ses négations prétendues scientifiques de toute réforme radicale de la société, ni le matérialisme, avec ses négations prétendues scientifiques de toute spéculation sur l’immortalité de l’âme.

Le grand principe de la cosmologie fouriériste est le principe d’unité ou d’analogie, que Fourier formule ainsi « Tout est lié au système de l’univers. » En quoi consiste cette unité du système cosmique ? Fourier et ses disciples distinguent dans la nature cinq branches ou mouvements, quatre mouvements cardinaux et un mouvement pivotal. Les quatre mouvements cardinaux sont :

1° le matériel ;
2° l’aromal ;
3° l’organique ;
4° l’instinctuel.

Le mouvement pivotal est le mouvement social ou passionnel. La théorie du mouvement matériel explique les lois suivant lesquelles Dieu règle le mouvement de la matière pondérable ; celle du mouvement aromal rend compte de la distribution des arômes ou substances impondérables ; celle du mouvement organique comprend les lois suivant lesquelles Dieu distribue les formes, les couleurs, les odeurs, les saveurs, les propriétés ; les lois qui régissent la distribution des penchants et des instincts appartiennent à la théorie du mouvement instinctuel ; enfin la théorie du mouvement social ou passionnel doit faire connaître les lois suivant lesquelles est réglée l’ordonnance des mécanismes sociaux dans tous les globes habités. Sur cette doctrine des cinq mouvements, deux observations générales sont à faire : la première est qu’il n’y a rien d’arbitraire, rien de fortuit dans la nature, et que le moindre phénomène, la moindre particularité a sa raison d’être, son rôle et sa signification. « Les lois des cinq mouvements, dit Fourier, dépendent des mathématiques ; sans cette dépendance, il n’y aurait point d’harmonie dans la nature, et Dieu serait injuste. En effet, la nature est composée de trois principes éternels, incréés et indestructibles :

1° Dieu ou l’Esprit, principe actif et moteur ;
2° la matière, principe passif et mû ;
3° la justice ou la mathématique, principe régulateur du mouvement.

Pour établir l’harmonie entre les trois principes, il faut que Dieu, en mouvant et en modifiant la matière, s’accorde avec les mathématiques ; sans cela, il serait arbitraire, à ses propres yeux comme aux nôtres, en ce qu’il ne concorderait pas avec une justice certaine et indépendante de lui ; mais si Dieu se soumet aux règles mathématiques qu’il ne peut pas changer, il trouve dans cet accord sa gloire et son intérêt : sa gloire, en ce qu’il peut démontrer aux hommes qu’il régit l’univers équitablement et non arbitrairement, qu’il meut la matière d’après des lois non sujettes au changement ; son intérêt, en ce que l’accord avec les mathématiques lui fournit le moyen d’obtenir, dans tout mouvement, la plus grande quantité d’effets avec la moindre quantité de ressorts. » La seconde observation, c’est que le mouvement passionnel ou social est le type des quatre autres, qui en sont les reflets, bien que les propriétés d’un animal, d’un végétal, d’un minéral, et même d’un tourbillon d’astres, représentent, symbolisent quelque effet des passions humaines dans l’ordre social. Ce principe d’analogie, sur lequel nous ne croyons pas devoir nous étendre, subordonne d’une manière fort curieuse l’évolution de la nature, ce qu’on a appelé récemment le progrès organique au progrès social et humanitaire. Il explique ce fait, qui semble accuser la Providence : la présence sur notre globe d’animaux et de végétaux inutiles ou nuisibles à l’homme. Aux époques de subversion, disent les fouriéristes, les passions humaines produisent de mauvais effets.
— Index page 57

L’analogie, miroir fidèle, doit représenter ces mauvais effets aussi bien que les bons dans tous les règnes de la nature. Si la calomnie souille de son venin toutes les relations civilisées, la nature en peint les effets variés dans la famille des vipères, famille hideuse, bien qu’elle se présente, comme la calomnie, sous une peau brillante et artistement nuancée. Si nos routes sont infestées de lâches brigands, nos forêts sont peuplées de loups, leur parfaite image. Pendant l’enfance d’un globe, les passions conduisent le plus ordinairement au désordre ; les premières créations destinées à fournir le mobilier de ces époques malheureuses ont dû donner, par analogie, des espèces malfaisantes en majorité. Aussi rien n’est plus pauvre que le règne animal que nous possédons mais la science démontre qu’il y a déjà eu, sur la terre, plusieurs créations successives, et l’on n’a pas de raison pour prétendre que la série des créations est arrivée à son dernier terme, que l’avenir n’aura pas les siennes aussi bien que le passé. Les créations futures, destinées à fournir le mobilier des âges d’harmonie, devront donner, pour emblèmes des vertus de ces époques, des espèces bienfaisantes en majorité ; des animaux utiles par eux-mêmes, et utiles encore parce qu’ils aideront l’homme à débarrasser son domaine de tout ce qu’il renferme de répugnant, de malfaisant et d’odieux.

Puisque nous en sommes au principe d’analogie, signalons en passant l’opposition remarquable qui existe sur ce point entre la conception de Fourier et celle de Saint-Simon. Nous voyons dans l’une et l’autre l’idée d’attraction assumer le grand rôle ; mais, tandis que Saint-Simon croit saisir dans la gravitation un principe d’explication universelle, et rêve de ramener et de réduire à cette grande loi toutes celles du monde physique, biologique et moral, Fourier subordonne les sciences de la matière à la science de l’homme, les lois du monde physique et biologique aux lois du monde moral, l’attraction matérielle de Newton à l’attraction passionnelle. Tandis que Saint-Simon s’imagine mettre à profit les leçons des savants de son temps, eu leur intimant l’ordre de ramener les passions an poids des molécules, et de tirer de là les moyens d’organiser et de gouverner, Fourier se plaît à ramener à une action passionnelle toutes les forces et tous le mouvements de la nature. La métaphysique de Saint-Simon est matérialiste ; celle de Fourier est une sorte d’animisme universel.

III. Analyse fouriériste des passions.

L’attraction passionnelle ou la passion, considérée d’une manière générale, présente un certain nombre de modes distincts, irréductibles, élémentaires, que Fourier appelle passions radicales, et qu’il s’est appliqué à déterminer et à classer. Le fouriérisme repose tout entier sur cette analyse des passions radicales. « L’attraction passionnelle, dit Fourier, est l’impulsion donnée par la nature antérieurement à la réflexion, et persistante, malgré l’opposition de la raison, du devoir, du préjugé. » En tous temps, en tous lieux, l’attraction passionnelle a tendu et tendra à trois buts : 1° au luxe, au plaisir des cinq sens ; 2° aux groupes ; 3° au mécanisme des passions et caractères, et aux séries. D’après ces trois buts qui en résultent, l’attraction passionnelle se divise en trois passions principales que Fourier nomme sous-foyères. Expliquons cette première division des passions.

L’homme désire le bonheur et craint la souffrance. Il peut jouir et souffrir de trois manières seulement : 1° indépendamment de ses rapports avec ses semblables, en lui-même ou dans son contact avec la nature ; 2° dans ses rapports particuliers avec ceux de ses semblables qui ont un contact plus ou moins direct avec lui ; 3° dans ses rapports généraux avec la société. Telles sont les trois sources d’où découlent le bien et le mal ; les trois foyers d’où rayonnent le plaisir ou la douleur. L’homme jouit ou souffre indépendamment de ses rapports avec ses semblables :

1° en lui-même, suivant que sa santé est bonne ou mauvaise, sa constitution robuste ou débile ;
2° dans son contact avec le milieu, suivant le degré de puissance qu’il possède pour faire plier ce milieu à sa volonté, pour se procurer les biens, objet de sa convoitise.

L’homme désire donc la santé d’abord, et ensuite la richesse, par laquelle il peut s’approprier des choses dont sa constitution l’excite à faire usage. Richesse et santé sont exprimées par le — Index page 58 — mot luxe dans le langage de Fourier : luxe interne ou santé, luxe externe ou richesse. Ainsi la tendance au luxe est la première des passions sous-foyères. L’homme jouit et souffre dans ses rapports particuliers avec ceux de ses semblables qu’il connaît, suivant qu’il peut ou non se réunir aux hommes qu’il affectionne pour s’occuper avec eux des objets de leur commune sympathie ; suivant la facilité avec laquelle il se met en relation avec les uns et avec les autres, d’après la volonté, l’impulsion, le caprice du moment. L’homme a donc le désir de s’approcher de ses semblables, de former avec eux des réunions, des groupes, et la tendance aux groupes est la seconde des passions sous-foyères. L’homme jouit ou souffre dans ses rapports généraux avec la société, suivant que cette société favorise ou comprime ses tendances au luxe et aux groupes, et règle avec plus ou moins de bonheur les rapports de ces groupes entre eux. La forme sociale désirée devrait donc, acceptant comme éléments ces groupes librement formés, les rendre utiles ou productifs, sans leur faire perdre de leur puissance d’attraction, de manière à conduire à la santé et à la richesse tous ceux qui s’y seront librement enrôlés. Elle devrait déterminer le mode des rapports à établir entre les groupes, les classer, les coordonner, en un mot, les organiser en séries, les groupes tendant à former des séries, comme les individus tendent à former des groupes. La tendance aux séries est donc la troisième des passions sous-foyères.

Il faut maintenant décomposer ces trois tendances ou passions principales. Le premier but de l’attraction passionnelle comprend, on l’a vu, tous les plaisirs sensuels ; en les désirant, nous souhaitons implicitement la santé et la richesse, qui sont les moyens de satisfaire nos sens. Les sens, au nombre de cinq, sont, comme chacun le sait, le goût, l’odorat, le tact, la vue et l’ouïe. Ils donnent lieu à un premier ordre de passions dont la satisfaction comprend celle des besoins avec lesquels chacun des sens se trouve en rapport. Ainsi la satisfaction du goût répond à celle des besoins de la nutrition par le boire et le manger ; la satisfaction des autres sens emporte avec elle l’idée de vêtements et de logements convenables, ainsi que de toutes les jouissances artistiques (spectacles, concerts, musées), que nous goûtons par l’intermédiaire de ces sens. Ainsi la tendance au luxe se décompose en cinq passions dites sensitives. Quelle que soit l’importance de ce premier ordre de passions, Fourier ne méconnaît pas leur infériorité relative. « Les sens, dit-il, ne sont point isolément des ressorts de sociabilité ; le plus influent de tous, le goût (besoin de se nourrir) pousse dans certains cas à l’anthropophagie. Les sens ne sont que renfort de sociabilité, comme le plaisir de la table qui rend l’amitié plus vive et plus cordiale. »

La tendance aux groupes se divise en quatre passions désignées sons le nom d’affectives. Une réunion, un groupe jouit de propriétés différentes suivant la cause qui a déterminé sa formation. Cette cause peut varier, parce qu’il y a des inégalités entre les hommes, et les inégalités à considérer quant à la formation des groupes, ne sont que de trois espèces :

1er les hommes sont inégaux par le rang qu’ils occupent, rang qui est la conséquence de leur fortune, de leur talent, de leur valeur ;
2e ils diffèrent par le sexe ;
3e ils sont de diverses familles et diffèrent encore par la naissance, par le sang ;

de là quatre espèces de groupes :

1er groupe, formé sans tenir compte d’aucune des inégalités naturelles, groupe où règnent la confusion et l’égalité des rangs, groupe d’amitié ;
2e groupe, où les hommes, classés d’après leur rang, sont conduits par des supérieurs vers un but capable de satisfaire leur ambition, réunion ambitieuse, groupe d’ambition ;
3e groupe, formé par la tendance des individus différents par sexe à s’aimer, à s’unir, groupe d’amour ;
4e groupe, formé sous l’influence du lien de parenté, réunion familiale d’individus, groupe de famille.

Amitié, ambition, amour et familisme, ou lien de parenté, sont donc les quatre passions comprises dans la tendance aux groupes, les quatre passions qui tendent à rapprocher les hommes, à les réunir affectueusement.

Le lien entre les groupes doit être formé par l’organisation sériaire qui les met en rapport. Le — Index page 59 — rapport d’un groupe à un autre groupe ne peut être qu’hostile, ami ou indifférent. Un homme fonctionnant dans un groupe peut désirer le contact d’un autre groupe par trois raisons : 1er il cherche le contact des groupes rivaux avec lesquels il veut se mesurer ; 2e il aime la présence des groupes amis, parce qu’ils le soutiennent dans ses prétentions, et qu’il se plaît à les soutenir de même ; 3e enfin, la fatigue et l’ennui qu’il éprouverait s’il s’occupait sans cesse des mêmes choses, en face des mêmes hommes, lui font sentir le besoin d’abandonner momentanément le groupe qu’il avait choisi pour passer dans un nouveau groupe indifférent aux prétentions générales du premier, mais vers lequel il se sent entraîné personnellement par quelque attraction. Ainsi, la tendance aux séries se décompose en trois passions, passions de rivalité, d’accord, de diversité.

1er Rivalité.

Cette passion est un besoin d’intrigue, de lutte, de cabale si naturel à l’homme, que tous ses jeux, de l’enfance à la vieillesse, ne sont qu’une lutte entre plusieurs partis. Lorsque cette passion nous anime, nous oublions la fatigue pour ne sentir qu’ardeur et plaisir. C’est une fougue, mais une fougue réfléchie, car celui qu’elle domine calcule ses actes de manière à ne perdre aucune chance de succès : connue déjà, par plusieurs de ses effets, cette passion a reçu différents noms suivant le rôle qu’elle a joué, d’après les circonstances où elle a paru. On l’a nommée noble émulation, esprit d’intrigue, science diplomatique, passion du jeu, du trafic, envie, etc. Fourier le premier, ayant nettement caractérisé cette passion, ainsi que les deux suivantes, a dû lui donner un nom propre qui lui manquait. Il l’a nommée cabaliste.

2e Accord.

Le besoin d’accord naît d’une passion qui est en tout l’opposé de la précédente. Ces groupes amis qui nous contemplent, cette vaste réunion d’hommes qui applaudit à nos efforts, font naître en nous un enthousiasme aveugle, une fougue irréfléchie qui exclut la raison et nous porte à des actes de courage et de dévouement qui seraient impossibles, si nous agissions de sang-froid. Un plaisir simple n’est guère capable de développer cet enthousiasme ; il veut un plaisir composé de plusieurs plaisirs. Son domaine est surtout l’amour, l’amour complet, agissant sur l’âme et sur les sens. Cette satisfaction multiple, qui seule peut engendrer cette passion, lui a fait donner le nom de composite.

3e Diversité.

Le premier rameau de la tendance aux séries est le besoin qu’éprouvent tous les hommes de varier leurs occupations. Un plaisir même devient à la longue monotone et fastidieux. Cette passion, sous le nom d’inconstance, est généralement regardée comme un vice ; nous verrons qu’elle est destinée à jouer plusieurs rôles essentiels ; entre autres, c’est elle qui doit prévenir les excès en maintenant l’équilibre entre les facultés de l’homme. Cette passion est nommée papillonne. Cabaliste, composite, papillonne sont les passions distributives ; les groupes doivent être distribués en séries, conformément à leurs exigences. Ces trois passions sont encore désignées par Fourier sous le nom de mécanisantes, parce qu’elles président au fonctionnement social des autres passions, parce qu’elles sont les trois grands ressorts de la mécanique sociale.

Ainsi l’humanité compte douze passions radicales, sept de l’âme, cinq de la chair ; cinq passions sensitives tendant au luxe ; quatre affectives tendant aux groupes ; trois passions distributives ou mécanisantes tendant aux séries. Ajoutons que ces douze passions radicales, ou les trois sous-foyères qu’elles forment, convergent et se réunissent en une passion unique, passion pivotale que Fourier appelle l’unitéisme, passion de l’unité, c’est-à-dire de l’ordre, de l’accord universel. L’unitéisme est le sentiment le plus élevé dont l’homme soit susceptible ; il comprend l’amour du bien public et de l’humanité, ainsi que toutes les nuances du sentiment religieux. Le tableau suivant résume l’analyse et la classification fouriériste des passions.
— Index page 60

Classification fouriériste des passions

Les passions sensitives ne sont pas directement sociales elles ne peuvent être, selon l’expression même de Fourier, qu’un renfort de sociabilité. Les passions affectives sont directement sociales, l’homme ne pouvant les satisfaire en aucune manière hors du contact des autres hommes. Fourier fait remarquer que chacune d’elles a deux ressorts, l’un spirituel, l’autre matériel ; c’est ce qu’indique le tableau suivant :

Amitié - Affection universelle
- Ressort spirituel. Affinité de caractère
- Ressort matériel. Affinité de penchants industriels

Ambition - Affection corporative
- Ressort spirituel. Ligue pour la gloire
- Ressort matériel. Ligue pour l’intérêt

Amour - Affection bisexuelle
- Ressort matériel. Amour physique
- Ressort spirituel. Amour animique ou céladonique

Famillisme - Affection consanguine
- Ressort matériel. Lien de consanguinité
- Ressort matériel. Lien d’adoption

Les deux premières affectives où le ressort spirituel est placé en première ligne, parce qu’il y domine, sont les affections d’ordre majeur. L’amour et le familisme sont les affections d’ordre mineur, parce que le ressort spirituel y est subordonné au matériel. Un groupe formé sous l’influence du ressort matériel manque de noblesse ; il manque d’utilité, si le ressort spirituel seul — Index page 61 — est en jeu ; le groupe est parfait, noble et utile, s’il est formé par les deux ressorts de la passion.

Fourier a cherché les propriétés des groupes et les a résumées en plusieurs tableaux que nous allons donner successivement. Le premier tableau indique le ton naturel à chaque groupe. Le second fait connaître d’où part l’impulsion lorsque le groupe doit agir. Le troisième a rapport à la critique qui corrige et redresse, et qui est ainsi un des éléments de l’éducation. Chaque groupe a un mode de critique qui lui est propre, et qui serait déplacé dans les autres.

1° Ton
- Groupe d’Amitié ou nivellement - Cordialité et confusion de rangs
- Groupe d’Ambition ou ascendance - Déférence des inférieurs vers les supérieurs
- Groupe d’Amour ou inversion - Déférence du sexe fort pour le sexe faible
- Groupe de Famille ou descendance - Déférence des supérieurs pour les inférieurs

2° Entraînement
- Groupe d’Amitié - Tous s’entraînent en confusion
- Groupe d’Ambition - Les supérieurs entraînent les inférieurs
- Groupe d’Amour - Les femmes entraînent les hommes
- Groupe de Famille - Les inférieurs entraînent les supérieurs

3° Critique
- Groupe d’Amitié - La masse critique facétieusement l’individu
- Groupe d’Ambition - Le supérieur critique gravement l’individu
- Groupe d’Amour - L’individu excuse aveuglément l’individu
- Groupe de Famille - La masse excuse indulgemment l’individu

Les affectives prédominent successivement aux différents âges de la vie, suivant le tableau ci-après :

Âge - Passions dominantes
- Enfance - Amitié
- Adolescence - Amour
- Virilité - Amour et ambition
- Maturité - Ambition
- Vieillesse - Familisme

Les sexes sont aussi sous l’influence plus particulière de certaines affectives ; les affectives majeures (amitié, ambition) dominent dans l’homme ; les affectives mineures (amour, familisme) se trouvent plutôt chez la femme.

La dominance d’une ou de plusieurs passions est ce qui constitue le caractère de chaque individu. Le titre du caractère s’apprécie par le nombre, la nature et l’intensité des passions dominantes. Un caractère dans lequel les distributives dominent les affectives tourne presque inévitablement au mal dans la société actuelle. « Une femme à dominantes d’amour, de cabaliste et de papillonne sera, dit Fourier, dans la plupart des cas, très-vicieuse en civilisation. » La connaissance des caractères, indispensable pour le bon classement des individus — Index page 62 —, est, selon les fouriéristes, impossible aujourd’hui, parce qu’aujourd’hui tous les caractères sont, disent-ils, plus ou moins faussés par les tentatives de répression dont ils sont l’objet dès le jeune âge et par l’absence des conditions de leur franc et naturel développement. Ici se place naturellement cette observation de Fourier et de ses disciples, qu’on ne doit pas donner le nom de passions à certaines habitudes vicieuses, telles que la colère, l’ivrognerie, la paresse, l’avarice, etc., qui ne sont que des effets subversifs des passions radicales déviées dans le milieu civilisé. « Ainsi la colère, dit M. Hippolyte Renaud, n’est pas une passion, car elle n’est pas par elle-même. Elle naît d’une passion blessée, elle est un mauvais effet résultant d’un amour trahi, d’une ambition déçue, etc. L’amour, l’ambition, resteront toujours au cœur de l’homme, mais la colère ne s’y montrera plus, s’il parvient à éviter les contrariétés et les déceptions. L’ouvrier enchaîné chaque jour à un travail rebutant, pour que sa vie entière ne soit pas un supplice, cherche de temps en temps quelques distractions à son dur labeur. Et quel plaisir lui est offert dans nos sociétés, si ce n’est le cabaret ? Il boit donc, parce qu’il trouve dans l’ivresse quelques élans qui raniment sa vie décolorée, parce qu’il y puise l’insouciance et un peu d’espoir. Mais si sa vie était heureuse, si son avenir était assuré, s’il avait chaque jour à choisir entre plusieurs plaisirs, s’adonnerait-il à un seul ? Ne voit-on pas l’ivrognerie disparaître si l’on s’élève à des classes plus heureusement placées sur l’échelle sociale ?. La paresse est le désir bien naturel d’éviter la peine, mais non l’action ; le plus paresseux est souvent le plus ardent au plaisir. La paresse ne sera qu’une anomalie lorsque le travail sera attrayant. L’oisiveté est un état passif où l’homme ne peut se plaire longtemps ; l’ennui le pousse bientôt à agir, l’ennui qui indique le besoin de s’occuper, comme la faim le besoin de manger. L’homme se plaît dans l’exercice de ses facultés ; mais il veut les exercer agréablement, c’est-à-dire pour la satisfaction de ses passions. S’il refuse le travail, c’est que le travail offert contrarie ses passions, le fait souffrir, et qu’à la douleur active, il préfère un état passif, l’état de repos. L’avarice, dégagée de toute crainte de privation pour soi ou pour les siens, est un effet d’unitéisme. Celui qui est porté à des épargnes minutieuses rendra de grands services à la société de l’avenir. Alors ce caractère, consacré au service de tous, ne fonctionnant plus dans un intérêt exclusivement égoïste, n’aura rien de méprisable il sauvera de la destruction mille choses que les autres dédaignent ; de débris minimes et sans valeur en apparence, il saura tirer de magnifiques économies qui tourneront au profit de l’unité sociale.

IV. Théorie fouriériste de l’organisation économique et sociale.

La théorie fouriériste de l’organisation économique et sociale consiste dans l’association industrielle opposée au morcellement industriel de l’ordre civilisé. Dans l’exercice de l’industrie, disent les fouriéristes, il ne peut exister que deux méthodes : l’état morcelé ou culture par familles isolées, telle que nous le voyons ; ou bien l’état sociétaire, culture en nombreuses réunions qui connaîtraient une règle fixe de répartition des produits. Voici le contraste que présentent, selon Fourier, ces deux méthodes :
L’industrie sociétaire opère :

1° Par les plus grandes réunions possibles dans chaque fonction ;
2° Par séances de la plus courte durée et de la plus grande variété ;|
3° Par la subdivision la plus détaillée, affectant un groupe de travailleurs à chaque nuance de fonction ;
Par l’attraction, le charme

L’industrie morcelée opère :

1° Par les plus petites réunions en travaux et en ménage ; -
2° Par séances de la plus longue durée et de la plus grande monotonie ;
3° Par la complication la plus grande affectant à un seul individu toutes les nuances d’une fonction ;
Par la contrainte, le besoin.

Résultats

De l’industrie sociétaire :
- Richesse générale et graduée
- Vérité pratique.
- Liberté effective
- Paix constante
- Températures équilibrées
- Hygiène préventive
- Issue ouverte au progrès
- Confiance générale et unité d’action

De l’industrie morcelée :
- Indigence.
- Fourberie
- Oppression
- Guerre
- Intempéries outrées
- Maladies provoquées
- Cercle vicieux
- Méfiance générale et duplicité d’action
— Index page 63

Par quelles voies l’école fouriériste entend-elle réaliser l’industrie sociétaire qui doit amener ces merveilleux résultats ? L’association doit d’abord être naturalisée dans l’agriculture qui est la grande industrie autour de laquelle pivotent toutes les autres. Au lieu de vastes centres qui absorbent et étiolent les populations, au lieu de bourgs, de villages, de hameaux, jetés au hasard sur la carte, mal cadastrés, mal délimités, aussi incohérents dans leur distribution générale que dans leur organisation particulière, l’humanité doit être groupée par communes, régulières pour le nombre des habitants, pour l’ordonnance intérieure et pour les conditions d’équilibre vis-à-vis d’autres communes, obéissant à des lois analogues. Dans l’ordre sociétaire ou combiné, la commune est désignée sous le nom de phalange, mot qui fait naître une idée d’ensemble, d’accord, d’unité de volonté et de but. Elle doit être composée de quatre cents familles environ (1, 600 à 1, 800 âmes). Voici maintenant les bases de l’association préconisée par Fourier :

1er tous les habitants de la commune, riches et pauvres feront partie de cette association ; le capital social sera composé des immeubles de tous, et des meubles et capitaux apportés par chacun dans la société ;
2e chaque associé, en échange de son apport, recevra des actions représentant la valeur exacte de ce qu’il aura livré ;
3e chaque action aura hypothèque sus la partie des immeubles qu’elle représente et sur la propriété générale de la société ;
4e chaque associé (on est associé même lorsqu’on ne possède ni actions ni capitaux) est invité à concourir à l’exploitation du fonds commun par son travail et par son talent ;
5e les femmes et les enfants entrent dans la société au même titre que les hommes ;
6e le bénéfice annuel, les dépenses communes acquittées, sera distribué aux associés, en proportion du concours de chacun à la production par ses trois facultés productives capital, travail, talent. Ainsi, une première part payera les intérêts des actions (part du capital) ; une seconde part sera répartie entre les travailleurs d’après les difficultés de la tâche et le temps consacré à l’œuvre par chacun d’eux (part du travail) ; une troisième et dernière part sera divisée entre ceux qui se seront distingués, dans les travaux, par leur intelligence, leur activité, leur vigueur.

Les fouriéristes voient sortir d’une semblable association, d’une semblable organisation de la commune les conséquences les plus importantes et les plus fécondes. Le premier avantage de la réforme est de rendre convergents les intérêts jusqu’alors opposés des habitants de la commune. Chacun d’eux comprend immédiatement que les trois lots qu’il peut espérer devant augmenter ou diminuer avec le bénéfice général, il ne peut travailler dans son intérêt privé qu’en travaillant pour tous ; chacun sent que le bonheur de l’un ne peut plus être la conséquence ou la cause du malheur de l’autre. Le sol de la commune ne tendant plus à se fractionner en parcelles à peu près inexploitables, les clôtures, les fossés, une partie des chemins d’exploitation disparaîtront, et le territoire sera cultivé comme le domaine d’un seul. Ainsi, l’on saura cumuler les avantages résultant de la grande propriété, avec les avantages — Index page 64 — de la petite ; car le seul effet salutaire de la subdivision du sol est de permettre à un plus grand nombre d’atteindre à la propriété, de s’intéresser directement à son exploitation, et, dans la commune associée, la plus légère économie peut se transformer en coupon d’action, titre avec lequel on est réellement copropriétaire du domaine de la phalange. Dans la commune telle qu’elle existe, chaque chef de famille, quels que soient d’ailleurs ses goûts et ses aptitudes, doit conserver ses grains, ses vins, ses fourrages, etc., et nul ne peut s’occuper avec succès de tant de choses différentes. Dans la commune de Fourier, sur 1, 800 habitants, on aura la certitude de trouver des personnes capables dans chaque spécialité. Ces personnes prendront, dans l’intérêt général, la direction des travaux où elles excellent, et tout s’exécutera avec des chances de succès d’autant plus grandes que la culture en vaste échelle permettra de choisir les méthodes les plus avantageuses, les plus économiques, de prendre pour chaque espèce de culture le sol le plus convenable, etc. Une commune ainsi organisée sentirait bientôt qu’elle gagnerait infiniment à remplacer ses 400 pauvres greniers, ses 400 mauvaises caves par un grand local parfaitement disposé pour recevoir et conserver les récoltes ; elle comprendrait encore qu’elle doit substituer à ses 400 feux de cuisine, occupant 400 femmes, des cuisines communes dirigées par quelques personnes où tout consommateur trouverait, en rapport avec sa fortune et ses goûts, des repas plus variés, mieux préparés et bien moins coûteux que ceux qu’il pouvait avoir dans son isolement. On sait qu’un très-petit nombre de femmes peuvent soigner, diriger, instruire un grand nombre d’enfants réunis dans des salles d’asile ; la commune profiterait de ces heureux essais.

Ainsi les sept huitièmes des femmes, qu’absorbent généralement les détails d’intérieur, seraient affranchies de ces soins et rendues au travail productif. Ces modifications donnant nécessairement de grandes économies de bras et de temps, les travaux agricoles seraient insuffisants pour employer toutes les forces de la population, et l’on songerait à y joindre des travaux industriels. Ainsi, l’on établirait, toujours sur un mode unitaire, des ateliers, des manufactures, des usines appropriées aux convenances locales, et dès lors il y aurait possibilité de ne perdre aucune force. Ces changements exécutés, chacun n’aurait besoin que d’un petit nombre de chambres pour s’y réunir à sa famille, à ses amis, pour s’y livrer à ses travaux particuliers, à ses réflexions. Pourquoi cet appartement bien simplifié, que chacun doit posséder en propre, ne se trouverait-il pas dans le grand édifice où déjà ont été réunies les cuisines et les salles à manger, les caves, les greniers et les magasins, les salles d’asiles et les dortoirs d’enfants, ateliers, etc. ? Cette disposition, n’offrant que des avantages, serait adoptée, et l’on disposerait dans la grande maison commune des appartements de toutes grandeurs pour satisfaire tous les désirs. Alors, enfin, les 400 masures qui composaient le village auraient disparu et tous seraient établis dans le grand édifice unitaire, dans le phalanstère. « Qu’on ne vienne point, dit M. Hippolyte Renaud, parler ici de couvent, de caserne, de communauté ! Les dispositions proposées sont en tout point ce qu’il y a de plus contraire à la communauté. Toute la population habitera bien le même édifice, mais chacun y aura un logement à sa fantaisie et d’après le loyer qu’il voudra payer ; tous pourront prendre leur repas au même restaurateur, mais ils se feront servir aux tables communes, dans des chambres séparées, même chez eux, suivant leur caprice, et ils choisiront sur la carte ce qui leur conviendra, ce qui s’accordera avec l’état de leur bourse. »

Fourier donne, dans ses ouvrages, une analyse détaillée des conditions auxquelles doit satisfaire la grande maison de la phalange, le phalanstère. Un phalanstère devra être un édifice à la fois commode et élégant, dans lequel l’utilité n’aura point été sacrifiée au luxe, ni l’architecture aux exigences de l’aménagement. Ce sera une vaste construction, de la plus belle symétrie et accusant par sa grandeur les pompes de la vie nouvelle. De droite et de gauche se projetteront des ailes gracieuses repliées sur elles-mêmes, en fer à cheval. Là, loin du centre de la grande famille, s’installeront les métiers bruyants. « Ainsi, dit Fourier, l’on évite un fâcheux — Index page 65 — inconvénient des villes civilisées où l’on trouve à chaque rue quelque ouvrier au marteau, quelque marchand de fer ou apprenti de clarinette brisant le tympan à cinquante familles du voisinage. » Au milieu du bâtiment principal s’élèvera la Tour d’Ordre, siège du télégraphe, de l’horloge et des signaux chargés de transmettre leurs instructions aux travailleurs disséminés dans la campagne. Le théâtre et la bourse trouveront leur place dans la même enceinte. À la hauteur du premier étage et dans tout le pourtour de l’édifice régnera une rue-galerie, chauffée en hiver, ventilée en été, et offrant, d’un atelier à un autre, une communication facile et à l’abri de toutes les intempéries. Au besoin, cette rue-galerie servira encore de salle d’exposition aux objets d’art et aux produits industriels de toute espèce.

Toutes les dispositions dont nous venons de parler peuvent être suggérées par l’intérêt personnel. Mais l’intérêt personnel n’est pas, aux yeux des fouriéristes, comme il l’est aux yeux des économistes, le seul mobile, le seul ressort industriel. Fourier entend faire concourir à l’œuvre industrielle toutes nos passions. Si le travail aujourd’hui n’est pas attrayant, c’est qu’il n’est pas bien organisé. Que voyons-nous ? D’un côté, le riche qui ne travaille pas ; d’un autre côté, le pauvre qui travaille avec dégoût ; des deux parts répugnance. N’est-ce pas là, dit Fourier, un état anomal ? Quoi ! Dieu aurait imposé le travail à l’homme comme une nécessité impérieuse, et en même temps il lui aurait mis dans le cœur une horreur instinctive pour le travail. Évidemment, il y a confusion. La répugnance n’indique qu’une chose, c’est que Dieu ne veut pas que le monde use éternellement son énergie en des besognes ingrates. La répugnance pour le travail est la condamnation de la civilisation ; elle indique la nécessité d’en sortir par une réforme radicale. Le travail est la loi de l’homme ; donc il peut être organisé de manière à satisfaire notre nature passionnelle. Le jour où une meilleure entente présidera à la distribution du travail, les riches oisifs disparaîtront ; ils jalouseront ce qui était l’attribut du peuple. Pour cela, il faut que le travail soit une affaire d’option, un choix, un goût, une préférence, une passion enfin. Chacun s’adonnera à l’occupation qu’il aime, à vingt, s’il en aime vingt. Tous les travaux seront transformés en amusements et en plaisirs quand ils seront exécutés par des hommes réunis en groupes et en séries, animés par les quatre affectives et les trois distributives.

Et pourquoi cette transformation serait-elle impossible ? Que l’homme s’amuse ou qu’il travaille, il emploie également ses facultés physiques et intellectuelles, il s’occupe. Pourquoi certaines occupations sont-elles amusement, plaisir, jeu ? Pourquoi d’autres sont-elles travail ou peine ? Ce n’est pas parce qu’une occupation est fatigante, qu’elle est une peine, puisqu’il est des plaisirs plus fatigants encore pour le corps et pour l’esprit que les travaux les plus rudes et les plus compliqués. Ce n’est pas (sauf la satisfaction directe des sens) dans l’action même que l’on fait que se trouve le plaisir ; cette action est d’ordinaire fort insignifiante par elle-même, et jamais l’homme isolé n’y chercherait des distractions. Ainsi, on ne songe guère, lorsqu’on est seul, à danser, à jouer au billard ; l’avantage, ici, resterait même aux occupations utiles pour lesquelles l’homme se passionne souvent, pour la culture d’un jardin, par exemple, pour l’art du tourneur, du menuisier, etc. Le plaisir retiré d’une occupation est donc indépendant du plus ou moins de fatigue résultant de l’occupation, et en partie même de la nature de l’acte exécuté. Dès lors, il est évidemment possible d’appliquer aux occupations utiles, aux travaux ces conditions extérieures desquelles dépendent la satisfaction et la jouissance. Voyons quelles sont ces conditions extérieures qui font toute la différence actuelle des amusements et des travaux.

1e Le plaisir se trouve dans les réunions librement formées de personnes qui aiment à se trouver ensemble. Donc tout travail doit être exécuté par un groupe dont les membres se sont volontairement réunis. C’est ainsi que les hommes donneront satisfaction à leurs passions affectives d’après l’impulsion desquelles ils se seront groupés. Chacune de ces quatre passions, amitié, ambition, amour, familisme, avec ses deux ressorts, peut et doit être mise — Index page 66 — en jeu dans l’exercice de l’industrie. Pour cela, il faut que chaque groupe soit généralement composé d’hommes, de femmes et d’enfants, ce qui est possible et facile, si l’on considère que chaque industrie peut être divisée en parcelles qui conviennent à tous les âges, à tous les sexes. Cette réunion des trois sexes (Fourier appelle l’enfance sexe neutre ou impubère) est, selon les fouriéristes, un moyen puissant de porter l’attrait dans les travaux. La nature, disent-ils, pour assurer toujours cette disposition, a donné à quelques hommes les goûts les plus féminins ; à quelques femmes, les vocations les plus mâles. Ces caractères de transition sont ridiculisés dans une société où ils n’ont pas d’emploi ; ils seront appréciés en harmonie où, grâce à eux, les travaux les plus exclusivement réservés à un sexe ne seront pas privés de ce genre d’émulation qui naît de la présence de l’autre.

2° Les hommes réunis pour le plaisir se séparent dès qu’ils en sentent l’envie. Donc, tout groupe de travailleurs doit être dissous avant que la tiédeur n’ait succédé à l’entraînement. Travaillant ainsi en séances courtes et variées, ils obéiront aux impulsions d’une des passions distributives : la papillonne. « Cette passion, dit Fourier, la plus proscrite de toutes, est celle qui produit l’équilibre sanitaire : la santé est nécessairement lésée, si l’homme se livre douze heures chaque jour pendant des mois et des années, à un travail uniforme qui n’exerce pas successivement toutes les parties du corps et de l’esprit. La variété des fonctions et la brièveté des séances ont encore l’avantage de multiplier les liens affectueux, de corriger ce qu’il y aurait d’exclusif dans l’esprit de corps, enfin de faciliter l’accord des associés sur le point capital de la répartition des bénéfices. »

3° Dans leurs jeux, constamment en lutte les uns avec les autres, les hommes cherchent à surpasser, à vaincre des rivaux. La rivalité doit donc exister entre les groupes de travailleurs, et pour cela plusieurs groupes doivent présenter des produits analogues, comparables, entre lesquels on ne puisse prononcer qu’avec difficulté. Ainsi, pour la satisfaction de la cabaliste, les groupes d’une série seront ordonnés par nuances très-rapprochées, ou, selon l’expression de Fourier, distribués en échelle compacte.

4° Les hommes sont enivrés de plaisir, quand, par leur adresse ou leur talent, ils obtiennent d’éclatants triomphes dans des assemblées nombreuses. Les groupes doivent donc être reliés les uns aux autres par l’organisation sériaire pour que l’attention d’un grand nombre soit portée sur les actes de chacun, pour qu’il y ait des alliances entre les groupes dont les prétentions peuvent s’accorder, contre les groupes à prétentions analogues et, par conséquent, rivales. De cette manière, le travailleur, se sentant observé, soutenu, applaudi par une masse, sachant que sa part à l’œuvre commune est rendue distincte et mise en relief par le travail parcellaire, se trouvera dans les conditions les plus favorables au développement de l’enthousiasme irréfléchi, de la composite. II faut, dit Fourier, que la composite et la cabaliste s’appliquent à tous les travaux sociétaires, qu’elles y remplacent les vils ressorts qu’on met en jeu dans l’industrie civilisée, le besoin de nourrir ses enfants, la crainte de mourir de faim ou d’être mis en réclusion dans les dépôts de mendicité. »

5° Lorsque les hommes trouveront le plaisir dans les occupations utiles, ils abandonneront nécessairement les amusements sans but dans lesquels ils l’ont cherché jusqu’à ce jour. Lorsque les travaux seront des fêtes, c’est pour ces fêtes qu’ils réserveront tout le luxe, toute la recherche dont il sera possible de les embellir. Ainsi, les passions sensitives, qui tendent au double luxe interne et externe, trouveront satisfaction dans les groupes de travailleurs par des dispositions confortables. Les ateliers réuniront la salubrité, la propreté et l’élégance, et il n’y aura, soit dans l’extérieur, soit dans les manières des travailleurs, rien de grossier ni de repoussant.

C’est aux trois passions distributives ou mécanisantes que Fourier et son école font jouer le plus grand rôle dans la réalisation du travail attrayant et passionné. Il faut sur ce point — Index page 67 — entendre le maître. « L’ordre sociétaire, dit-il, sait, par l’emploi continuel des trois passions mécanisantes, et surtout de la composite, animer chaque groupe industriel d’un quadruple charme ; savoir deux illusions pour les sens et deux pour l’âme ; en tout, quatre sympathies entre les sectaires d’un même groupe. Les deux sympathies de l’âme consistent dans les accords d’identité et de contraste. Il y a accord d’identité entre les sectaires d’un groupe : ils sont nécessairement identiques d’opinion en faveur d’une fonction qu’ils ont choisie passionnément et qu’ils peuvent quitter librement ; l’accord d’identité devient un charme puissant lorsqu’on se voit secondé par une troupe de coopérateurs zélés, intelligents, bienveillants, au lieu de ces mercenaires gauches et grossiers, de ces fripons déguenillés qu’il eût fallu s’adjoindre en civilisation. La présence d’une compagnie gracieuse et amicale fait naître une vive ardeur à l’ouvrage, pendant la courte séance, un empressement à s’y retrouver et. à se réunir quelquefois dans des repas de groupe aux époques où le travail est interrompu. Le second charme de l’âme est celui du contraste ; j’ai dit et je dois répéter que, pour le faire naître parmi les divers groupes industriels d’une série, il faut les échelonner par nuances consécutives et rapprochées, employer l’ordre compact et serré d’où naissent les discords de chaque groupe avec ses contigus, et les accords avec les groupes opposés au contre-centre. Outre les deux sympathies de l’âme, en identité et en contraste, un groupe industriel doit être stimulé par deux autres véhicules de charme sensuel, qui sont le charme de perfection spéciale, ou excellence à laquelle chaque groupe élève son produit, et l’orgueil des louanges qu’il en reçoit, puis le charme de perfection collective, ou luxe d’ensemble qui règne dans les travaux et produits de la série entière. Ainsi, la condition à remplir pour s’élever à l’industrie attrayante est d’abord de former des séries de groupes subordonnées au jeu de ces trois passions : Rivalisées par la cabaliste, ou fougue réfléchie qui engendre les discords entre groupes contigus, pourvu que l’échelle des groupes soit compacte, formée de goûts et de fonctions très-rapprochées en variétés ; Exaltées par la composite ou fougue aveugle qui naît du charme des sens et de l’âme, quand ces deux sortes de charmes sont réunis et soutenus des quatre accords cités plus haut ; Engrenées par la papillonne, qui est le soutien des deux autres et maintient leur activité par les courtes séances, par les options de nouveau plaisir qu’elle présente périodiquement, avant qu’on n’arrive à la satiété ni même à la tiédeur. »

Loin d’admettre, comme les économistes, que le besoin, l’intérêt personnel soit l’unique mobile industriel, Fourier professe que ce ressort, dans l’ordre sociétaire, ne doit présider à aucun genre de travail. Il analyse à ce propos l’attraction industrielle et y distingue trois degrés : l’attraction directe ou convergente, l’indirecte ou mixte, l’inverse ou divergente et faussée. « L’attraction est directe, dit-il, quand elle naît de l’objet même sur lequel s’exerce une industrie. Archimède, en étudiant la géométrie, Linné la botanique, Lavoisier la chimie, ne travaillent point par appât du gain, mais par un ardent amour de la science. Un prince qui cultive des œillets, des orangers, une princesse qui élève des serins, des faisans, ne travaillent pas par cupidité car ce soin leur coûtera plus qu’il ne produira ; ils sont donc passionnés pour l’objet même, pour la fonction même. Dans ce cas, l’attraction est directe ou convergente avec le travail ; cette sorte d’attraction régnera dans les sept huitièmes des fonctions sociétaires, lorsque les séries passionnées seront méthodiquement formées. L’attraction n’est qu’indirecte quand elle naît d’un véhicule étranger à l’industrie, d’une amorce suffisante pour en faire surmonter passionnément les dégoûts, sans appât de gain. Telle est la situation d’un naturaliste qui entretient des reptiles dégoûtants, des plantes vénéneuses : il n’aime pas ces êtres immondes auxquels il donne des soins, mais le zèle pour la science lui fait surmonter le dégoût, avec passion, même sans bénéfice. Cette attraction indirecte s’adaptera aux fonctions sociétaires dépourvues d’attrait spécial ; elles formeront un huitième dans la masse des travaux d’une phalange. L’attraction divergente ou faussée est celle qui discorde avec l’industrie et l’intention ; c’est la situation où l’ouvrier n’est mis que — Index page 68 — par besoin, vénalité, considérations morales, sans gaieté, sans goût à son travail, sans enthousiasme indirect. Ce genre d’attraction, inadmissible dans les séries passionnées, est pourtant le seul que sachent créer la politique et la morale ; c’est celui qui règne dans les sept huitièmes des travaux des civilisés. Ils haïssent leur industrie ; elle est pour eux une alternative de famine ou d’ennui, un supplice où ils vont à pas lents, d’un air pensif et abattu. Toute attraction divergente est une répugnance réelle, un état où l’homme s’impose à regret un supplice. L’ordre sociétaire est incompatible avec ce troisième genre et jusque dans les occupations les plus répugnantes, comme le curage des égouts, il doit atteindre au moins à l’attraction indirecte, mettre en jeu des ressorts exempts de vénalité, des impulsions nobles, comme esprit de corps, esprit religieux, amitié, philanthropie, etc. Il faudra donc parvenir à bannir tout à fait d’une phalange sociétaire l’attraction divergente, travail de pis-aller, fondé sur la crainte du besoin. »

Fourier cite d’illustres exemples de l’attraction indirecte ; il s’étonne qu’on n’ait pas songé depuis longtemps à en généraliser les applications, à la substituer en tout et partout à l’attraction divergente. Il nous montre la puissance de l’homme se multipliant sous l’impulsion de la composite, de l’enthousiasme corporatif. À l’assaut de Mahon, les soldats français escaladèrent des rochers si escarpés, que le maréchal de Richelieu, ne concevant pas comment ils avaient pu réussir, voulut le lendemain, par forme de parade, faire une répétition de cet assaut. Les soldats ne purent pas gravir de sang-froid ces rochers qu’ils avaient escaladés la veille sous le feu de l’ennemi. Cependant ce n’était point l’appât du pillage qui les avait stimulés ; car il n’y a rien à piller dans une citadelle ; c’était l’esprit de corps, la fougue aveugle qu’une masse passionnée communique à chacun de ses membres ; c’était l’effet de la douzième passion, de la composite. Si l’on a pu, disent les fouriéristes, en faisant appel à l’honneur, au patriotisme, à l’esprit de corps, en établissant dans l’armée une ombre de la disposition sériaire, passionner l’homme pour une fonction aussi funeste, aussi répugnante par elle-même que la guerre, on doit comprendre quel serait le zèle, l’enivrement des travailleurs, marchant, musique en tète et bannière déployée, à des moissons, à des vendanges, à l’attaque d’un terrain qu’il s’agirait de défricher et d’assainir.

Il faut bien remarquer que le fouriérisme n’exclut pas l’intérêt personnel, l’appât du gain, mis en jeu dans l’industrie, du nombre des mobiles qui doivent être, par cette raison que l’intérêt personnel, l’appât du gain est un des ressorts de l’ambition ; mais, comme c’est le ressort matériel, c’est-à-dire inférieur de cette passion, Fourier prétend l’ennoblir, en l’associant, d’après les exigences de la composite, ressort spirituel ou supérieur, à l’amour de la gloire. « L’appétit du gain, qui, chez le salarié, n’excite qu’une attraction divergente, un pis-aller d’option entre la famine et l’ennui, sera souvent un ressort noble dans l’association ; par exemple, s’agit-il d’une invention urgente et négligée, comme le moyen préservatif de la fumée, l’ordre sociétaire saura allier les deux amorces de cupidité et de gloire. Je suppose qu’il offre un prix de 10 francs pour la découverte du procédé antifumeux. Celui qui résoudra le problème recevra solennellement, de la part du globe, une somme de 5 millions de francs, à répartir sur chacune des 500, 000 phalangers que pourra former la population actuelle. L’inventeur recevra aussi un diplôme de magnat du globe, jouissant par toute la terre des honneurs attachés à ce rang. »

Après avoir montré comment le fouriérisme entend utiliser les passions, assigner à chacune d’elles un rôle social, les appliquer méthodiquement à l’industrie, ainsi rendue attrayante, il nous faut revenir aux groupes et aux séries, voir comment s’y divise le travail, comment s’y effectue le classement hiérarchique, enfin comment s’y répartissent les produits. Le groupe est la sphère primitive de toute fonction, l’alvéole de la ruche sociale, le noyau de l’association. Un groupe, pour être normal, doit se composer de sept ou de neuf personnes au-dessous, il serait insuffisant, au-dessus — Index page 69 — il courrait la chance de manquer d’harmonie. Il doit contenir trois subdivisions dont la moyenne soit plus forte que les extrêmes, qu’elle doit tenir en balance. Une série doit compter de vingt-quatre à trente-deux groupes. Chaque industrie, ou agricole ou manufacturière, sera divisée en autant de parcelles de travail que cela sera jugé nécessaire pour un confectionnement irréprochable, et un groupe spécial sera affecté à l’exécution de chaque parcelle. Ainsi confiées aux mains les plus aptes, toutes les fractions du travail humain arriveront sur-le-champ à une supériorité dont il serait difficile aujourd’hui de fixer la limite. On réunira ensuite ces éléments épars dans les divers groupes pour former une branche d’industrie et les résumer dans une série. En agriculture, par exemple, étant donnée la culture du poirier, une ou deux séries y seront affectées, avec des groupes spécialement voués au soin de chaque espèce. En industrie manufacturière, même division de détails, même répartition parmi les diverses aptitudes. Voici d’ailleurs la formule scientifique de Fourier pour de semblables formations « Chaque espèce d’industrie donne lieu à autant de groupes qu’elle offre de variétés, et chaque groupe se divise en autant de sous-groupes que la division de son industrie fournit de fonctions. Par l’organisation sociétaire de la commune, le fouriérisme concilie les avantages de la petite propriété avec ceux de la grande culture. Grâce à l’engrenage des groupes et des séries, il trouve le moyen d’allier les avantages qui résultent, pour la quantité et de la qualité des produits, d’une grande division du travail, à ceux qui résultent, pour le développement physique et moral du travailleur, d’une extrême variété d’occupations. »

Passons à la hiérarchie. Dans l’ordre sociétaire, c’est l’élection qui confère les grades et l’autorité, mais l’élection exercée par des individus compétents et intéressés à faire de bons choix. Ils sont compétents, car ce sont des collaborateurs qui prononcent sur des candidats qu’ils voient journellement à l’œuvre : un groupe étant affecté à chaque variété d’un travail, de même qu’une série de groupes l’est à une branche d’industrie, chacun est électeur dans les groupes et séries qu’il fréquente mais il n’a droit de suffrage que là, et, par conséquent, ne vote que sur les choses de sa sphère. Ils sont intéressés à faire de bons choix ; car la part individuelle de chaque membre dans le bénéfice est partout en raison de la part collective du groupe, de la série, et celle-ci dépend sensiblement de la valeur des chefs et sous-chefs et de leur plus ou moins habile direction. Ce système électif ne peut manquer, selon les fouriéristes, d’élever aux grades ceux qui sont le plus capables d’en remplir les fonctions. Par amour-propre et esprit de corps, on veut que la corporation dont on fait partie tienne un rang distingué parmi les corporations rivales. Celles-ci, en outre, sont là, prêtes à critiquer les mauvais choix et à en profiter pour attirer à elles le talent méconnu ou mal apprécié. « Les droits du mérite, dit à ce propos M. Victor Considerant, sont bien garantis là où l’on se dispute les hommes d’un mérite naissant, où l’on s’arrache ceux d’un mérite reconnu. Si bien qu’en harmonie, l’enfant de l’homme le moins fortuné, le moins influent, le plus obscur peut entrer partout, porter lit tête haute, et, s’il a plus de mérite réel, monter plus haut que le fils du plus puissant. Il y a pour lui justice, aide, protection, secours. Tout cela est assuré. II ira jusqu’au bout par la force même des institutions : il en est des individus mis dans le mécanisme sériaire, comme des lettres mises à la poste, tout arrive à destination, indépendamment de l’origine. Nul ne peut être intercepté. La justice distributive est à l’abri de l’influence des personnes ; elle résulte du mécanisme social, de l’arrangement des choses, de l’institution. » Notons que, dans la phalange, où tout le monde prend part à des travaux variés et nombreux, chacun se trouve, selon la fonction du moment, tantôt capitaine, tantôt soldat, ici sergent, là caporal. Il s’ensuit que le supérieur n’a jamais de dédain pour l’inférieur ; celui-ci jamais de haine, jamais de jalousie pour le supérieur, ces titres de supérieur et d’inférieur n’ayant jamais qu’un caractère relatif et partiel.

Mais voilà le travail réalisé avec facilité, avec ardeur, avec enthousiasme : chaque individu — Index page 70 —, chaque groupe, chaque série y a concouru. L’œuvre a porté ses fruits : des bénéfices sont acquis, quadruples, à ce que dit Fourier, de ceux que l’on obtient par les procédés actuels ; il s’agit maintenant de les distribuer d’après le mode sociétaire, c’est-à-dire en raison du capital, du travail et du talent. Pour cela, il faudra évaluer d’abord les droits respectifs de ces trois facultés, en d’autres termes, fixer les dividendes qui leur seront alloués. Fourier démontre que chacun devra vouloir, même par impulsion et calcul de cupidité, que la justice préside à cette première répartition. En effet, la part de chaque associé, travailleur ou capitaliste, est toujours en raison du bénéfice général, qu’on serait sûr de faire diminuer dans l’avenir en mécontentant une classe quelconque. Si l’on refuse aux capitalistes un intérêt suffisant de leurs fonds, ils les retirent, et l’affaire périclite ; qu’eux-mêmes veuillent par trop réduire la part du travail, et les travailleurs s’éloigneront d’une entreprise dont les avantages ne seraient pas pour eux, ou du moins ils n’apporteront que peu de zèle à la seconder. Par l’effet des combinaisons sociétaires, il n’y aurait d’ailleurs bientôt plus personne qui n eût, au triple titre du capital, du travail et du talent, quelques lots à prétendre.

Quant aux sous-répartitions des trois dividendes, c’est pour celui qui est alloué au capital l’affaire d’une simple règle de trois. Nous devons dire cependant qu’à fin d’encourager l’épargne et de faciliter l’avènement de tous les sociétaires à la propriété, un intérêt plus fort devait être, d’après Fourier, attribué aux petits capitaux. Dans ce but, il divisa les actions de la phalange en trois catégories les actions banquières, les actions foncières et les actions ouvrières. Aux premières, il donnait un dividende moindre qu’aux deuxièmes et surtout qu’aux troisièmes. La sous-répartition au travail et au talent est plus compliquée que celle qui s’effectue entre les possesseurs d’actions. Voici comment on y procède on commence par ranger les séries en trois grandes classes 1e de nécessité ; 2e d’utilité ; 3e d’agrément. Tout le monde est de nouveau appelé à voter sur le partage entre ces trois catégories de la somme totale affectée au travail et au talent. Personne ne voudra faire valoir l’une d’elles au détriment des autres ; car, grâce aux courtes séances et à la variété des fonctions, chacun est membre de quelques séries appartenant à ces trois grandes divisions. Ce qu’il gagnerait d’un côté en se montrant injuste, il le perdrait de l’autre. On descend ainsi des classes aux séries, des séries aux groupes. Le rang qu’occupe une série industrielle est 1e en raison directe de son concours aux liens d’unité ; 2e en raison mixte des obstacles répugnants ; 3e en raison inverse de la dose d’attraction. Plus une fonction concourt efficacement à serrer le lien sociétaire, plus elle est précieuse, plus est forte la rémunération qu’elle mérite. Plus un travail excite par lui-même d’attraction, plus il a de valeur pécuniaire. Ce qui revient à un groupe se partage en dernier lieu entre ses divers membres proportionnellement au nombre et à la durée des séances fournies par chacun d’eux, et proportionnellement au grade qu’il a occupé dans la petite corporation ; autrement, en raison de son travail et de son talent. Pour résumer dans une formule les effets du mécanisme de répartition de l’ordre sociétaire, Fourier disait « qu’il a la propriété d’absorber la cupidité individuelle dans les intérêts collectifs de chaque série et de la phalange entière, et d’absorber les prétentions collectives de chaque série par les intérêts individuels de chaque sectaire dans une foule de séries. » Fourier ajoute que ce brillant effet de justice se réduit à deux impulsions dont l’une milite en raison directe du nombre de séries que fréquente l’individu, et l’autre en raison inverse de la durée des séances de chaque série. Plus le nombre des séries fréquentées est grand, plus l’individu se trouve intéressé à ne point les sacrifier toutes à une seule, mais à soutenir les droits de quarante compagnies qu’il chérit contre les prétentions de chacune d’entre elles. Plus les séances sont courtes et rares, plus l’individu a de facilité à s’enrôler dans un grand nombre de séries, dont les influences ne pourraient plus se contrebalancer, si l’une d’entre elles, par de longs et fréquents rassemblements, absorbait le temps et la sollicitude des sectaires et les passionnait exclusivement. Ainsi la papillonne qui, en rendant le travail attrayant, joue un rôle si important dans la production, est en même temps la plus sûre garantie d’une juste répartition. Grâce à cette précieuse distributive, la cupidité, la soif de l’or se transforme — Index page 71 — en soif de justice. « Si chacun des harmoniens, dit Fourier, était, comme les civilisés, adonné à une seule profession, s’il n’était que maçon, que charpentier, que jardinier, chacun arriverait à la séance de répartition avec le projet de faire prévaloir son métier, faire adjuger le lot principal aux maçons, s’il est maçon ; aux charpentiers, s’il est charpentier, etc. Ainsi opinerait tout civilisé ; mais, en harmonie, où chacun, homme, femme ou enfant, est associé d’une quarantaine de séries, exerçant sur l’industrie, les arts, les sciences, personne n’a intérêt à faire prévaloir immodérément l’une d’entre elles ; chacun, pour son bénéfice personnel, est obligé de spéculer en sens inverse des civilisés, de voter sur tous les points pour l’équité. »

Page 692

Foyer, ère adj. (foi-ié, è-re – radical foyer)

Qui est central, qui a la nature d’un foyer, dans le langage de Fourier : Pourquoi aux sept couleurs du rayon, ajoute-t-on une pivotale ou couleur foyère, qui est le blanc ? (Fourier)

Page 907

Gabet, Gabriel

Publiciste français, né à Dijon en 1763, mort en 1853.

Il fit ses études de droit, embrassa avec chaleur les idées de la Révolution, devint membre et président du district de Dijon, puis commissaire du Directoire exécutif, se montra constamment animé de l’amour le plus sincère pour les idées de liberté, de justice et d’humanité, et devint, vers la fin de sa vie, partisan des doctrines de Fourier. On a de lui : Code perpétuel des commissaires du Directoire exécutif près les administrations municipales ; Procès-verbaux de l’Assemblée nationale mis par ordre de matières (Paris, 1791-1792, 6 vol. in-4°) ; Projet d’un pacte social pour la France (Paris, 1815, in-4°) ; Traité élémentaire de la science de l’homme (Paris, 1842, 3 vol. in-8°).

Pages 1006-1008

Garantisme s. m. (ga-ran-ti-sme — rad. garantie).

Dans le système de Fourier, état de l’industrie mutuelle qui duit succéder à la phase actuelle de la civilisation.

Encycl. L’école fouriériste compte dans l’histoire du développement de l’humanité huit phases ou formes sociales :

1° édénisme ;
2° sauvagerie ;
3° patriarcat ;
4° barbarie ;
5° civilisation ;
6° garantisme ;
7° sociantisme ou séries ébauchées ;
8° harmonie.

Le garantisme est, comme on voit, la sixième de ces phases ou formes sociales. Avant d’exposer les caractères qui la distinguent, il convient de dire quelques mots des cinq périodes qui la précèdent.

Le fouriérisme ne fait pas de l’état sauvage l’état primitif de l’espèce humaine en cela il s’éloigne de la plupart des philosophies de l’histoire et de la doctrine du progrès, telle qu’elle est généralement comprise. Il professe que l’espèce humaine aurait péri si, dès sa naissance, elle avait été mise en lutte avec les bêtes féroces, avec les intempéries, avec tous les fléaux naturels ; qu’il y avait près d’elle un rôle protecteur, un rôle paternel à remplir, rôle dont la Providence s’est chargée ; que les traditions religieuses de tous les peuples ne nous trompent pas lorsqu’elles nous montrent, à l’origine du monde, un état momentané de bonheur et de paix. Cet état social, l’édénisme, n’a pas existé sur tous les points du globe, mais seulement dans les régions où le climat est tempéré, où les fruits spontanés de la terre pouvaient pendant quelque temps dispenser l’homme du travail ; en Asie, par exemple, entre le Tigre et l’Euphrate, dans les contrées où l’opinion commune place le paradis terrestre. Les vestiges d’édénisme combinés avec l’état sauvage se sont retrouvés au XVIII° siècle dans plusieurs îles, notamment à Taïti. L’édénisme fut nécessairement passager ; les bêtes féroces, produits des climats extrêmes, arrivèrent du pôle et de l’équateur ; les fruits spontanés de la terre, gaspillés avec imprévoyance, devinrent insuffisants pour nourrir l’homme, et l’édénisme disparut par la cessation des causes qui l’avaient fait naître ; les armes inventées pour combattre le tigre furent tournées contre les hommes, et le monde déchu tomba de l’édénisme en — Index page 72 — sauvagerie.

L’état sauvage existe encore à présent sur une grande partie du globe Polynésie, Afrique centrale, Amérique du nord. Très inférieur à la civilisation au point de vue du raffinement industriel, l’état sauvage a cependant son attrait, et l’on ne voit pas chez les Hurons, chez les Osages, un grande désir d’imiter les formes civilisées. Si le sauvage se résigne difficilement à changer de vie, c’est que tes obligations, les sujétions de la vie civilisée sont nombreuses, tandis que le sauvage est, selon Fourier, en possession des sept droits naturels suivants : droit de cueillette, droit de pâture, droit de chasse, droit de pêche, droit de vol extérieur, droit de ligue intérieure, droit d’insouciance. L’humanité dut sortir de l’état sauvage lorsque, après avoir détruit le gibier, elle fut obligée de chercher d’autres moyens d’existence. Habituée à l’insouciance, à une vie facile, elle ne pouvait se résigner encore à féconder le sol, à labourer ; mais elle développa l’élève des animaux domestiques en forma des troupeaux ; il fallut leur chercher des pâturages, et l’on entra dans la phase de la vie nomade, pastorale et patriarcale.

Le patriarcat donna au père ou chef de tribu des jouissances mais, pour tous les autres hommes, cette forme sociale est oppressive ; le père a droit de vie et de mort sur ses enfants ; il peut les vendre ; il a des esclaves ; il achète sa femme et la répudie suivant ses caprices. Dans l’état patriarcal, il est facile de distinguer deux périodes : le patriarcat simple, existence isolée pour chaque tribu (les Hébreux sous Abraham), et le patriarcat fédératif, où plusieurs tribus se liguent et se donnent un chef commun (les Hébreux sous Moïse ; le kan des Tartares). Il y a des contrées, dans la haute Asie par exemple, où l’abondance des pâturages perpétue la vie nomade et pastorale ; ailleurs, ce mode d’existence n’a qu’une durée fort limitée ; les tribus confédérées tendent à devenir un peuple, à se fixer au sol ; la nécessité du travail agricole se fait sentir. On envahit les régions fertiles ; les Arabes Hyksos se jettent sur l’ancienne Égypte, les Hébreux sur la Palestine, les Goths, les Huns, les Vandales sur l’Occident, les Turcs sur la Grèce, les Tartares sur la Chine. L’invasion des barbares n’est pas un accident, c’est un fait général et qui a sa place marquée dans le développement de la série humanitaire.

La barbarie est un état d’asservissement complet : nous y trouvons le sérail organisé, l’esclavage dur, les supplices raffinés, le gouvernement arbitraire ; le despotisme n’est plus tempéré, comme dans l’état patriarcal, par un sentiment paternel ; mais, pendant la période barbare, l’agriculture s’organise, et l’humanité, parvenue au comble de l’infortune, cesse de déchoir ; elle fait de puissants efforts, s’élève à la civilisation.

Relativement à la barbarie, la civilisation est un progrès ; mais, pour la proclamer le dernier terme de la perfection sociale, il faut fermer les yeux sur l’indigence générale, la fourberie, l’oppression déguisée, mais réelle, le carnage résultant de la guerre soit civile, soit étrangère, et autres fléaux auxquels nous sommes encore en proie. Comme la sauvagerie, comme le patriarcat, comme la barbarie, la civilisation fait partie des sociétés que Fourier a appelées limbiques. La religion nous enseigne que les justes de l’Ancien Testament attendaient aux limbes la venue du Messie : Fourier a appliqué une épithète tirée de ce mot limbes aux états sociaux dans lesquels l’homme attend un organisateur qui fasse succéder l’ordre, la prospérité générale et les lumières à la misère, à l’ignorance, au chaos économique et social. Pour Fourier, la civilisation n’est qu’une station passagère dans la marche du genre humain ; c’est une organisation sociale particulière destinée, comme l’état patriarcal ou barbare, à se décomposer, à se dissoudre. Comme les autres phases sociales, la civilisation a eu son enfance, sa jeunesse, son apogée ; elle est maintenant à son déclin, voisin de la caducité et de la mort. Nous trouvons la civilisation à l’état d’enfance chez les Grecs et les Romains. Ils sont civilisés, puisqu’à la polygamie et à l’esclavage de la femme, ils substituent la monogamie ou mariage exclusif, puisqu’ils attribuent à l’épouse des droits civils ; elle possède, elle peut tester, elle peut hériter. L’extension des privilèges féminins est la véritable mesure des — Index page 73 — progrès sociaux ; ce qui distingue la barbarie de la civilisation, c’est que le barbare fait de la femme une esclave et que le civilisé lui donne le rang d’épouse. Après l’avènement du Christ, la civilisation passe de l’enfance à la jeunesse. Ce second âge de la civilisation est marqué par la féodalité nobiliaire, d’où sort l’affranchissement des industrieux, la transformation de l’esclave en serf, puis en membre de la commune. Enfin, la civilisation parvient, du XVI° au XVIII° siècle, à son apogée. C’est alors que se développe l’art nautique ; les navigateurs deviennent entreprenants ; guidés par la boussole, ils ne craignent plus de s’éloigner des côtes et sillonnent les mers dans tous les sens. Christophe Colomb découvre un monde ; Vasco de Gama franchit le cap de Bonne-Espérance, et l’humanité fait la reconnaissance de tout son globe. Après l’apogée, la civilisation tombe en déclin par l’influence du mercantilisme, qui engendre la banqueroute, l’agiotage, l’accaparement, le parasitisme, la falsification des denrées.

Contre ces fléaux de la civilisation agonisante, il n’y a de remède que dans la sixième forme de société, dans le garantisme.

Le garantisme se compose des tentatives que fait le génie social pour passer, de l’état d’incohérence inhérente à la civilisation, à une forme sociétaire mieux ordonnée et plus favorable au développement de la nature humaine. Le mot garantisme exprime clairement en quoi le régime social ainsi désigné diffère de la civilisation. Ce qui caractérise la civilisation, selon l’école fouriériste, c’est l’absence de garanties. « On ne raisonne que de garanties, dit Fourier, et l’on ne peut en établir aucune elles sont nombreuses en paroles et nulles en réalité ; nulles sur l’objet primordial, sur les subsistances, dont la disette se fait périodiquement sentir ; nulles sur le travail, qu’on ne peut pas assurer au peuple ; nulles sur le progrès social, car nous ne savons pas même élever la civilisation en quatrième phase ; nulles sur les libertés publiques, toujours sacrifiées aux intrigues ; nulles sur l’emploi des deniers publics, dévorés plus audacieusement que jamais par les sangsues ; nulles sur le progrès des lumières, nos sciences éludant leur tâche au moyen de contes sur les voiles d’airain ; nulles sur la vérité, dont on s’éloigne de plus en plus par la licence accordée aux astuces commerciales, aux falsifications de toute espèce ; nulles pour les savants, qui sont la classe la plus mal rétribuée, la plus asservie, la plus bâillonnée de toutes les classes à éducation ; enfin nulles pour les inventeurs, sur qui les sophistes se vengent de leur stérilité. »

Le garantisme se définit et se caractérise naturellement par les réformes qu’appellent les abus du commerce civilisé. Il serait salutaire, par exemple, disent les phalanstériens, que le corps commercial devint assureur de lui-même, c’est-à-dire qu’il répondit des banqueroutes de ses membres vis-à-vis des créanciers ; une fois cette solidarité, cette assurance mutuelle établie, le commerce serait plus intéressé qu’aujourd’hui à prévenir la banqueroute, et il prendrait les moyens d’y parvenir. Ces réformes devraient commencer par certaines corporations qui font courir au public beaucoup de risques, celles des banquiers, agents de change, notaires, etc., etc. Il est nuisible à plus d un égard que le marchand soit propriétaire des denrées qu’il a mission de placer ; intermédiaire entre le fabriquant et le consommateur, il devrait s’en tenir à la commission, qui est le commerce véridique, le commerce réduit des bénéfices limités, mais exempts de désastres. Enlever au marchand la propriété intermédiaire, d’où résultent souvent l’engorgement des magasins, le dépérissement des marchandises et la banqueroute ; transformer l’agent commercial en simple mandataire du producteur, ce serait opérer un grand progrès. Aux falsifications, il faudrait opposer la constatation d’origine. La marque de fabrique obligatoire aurait l’avantage de rendre chaque industriel responsable de ses œuvres. En considérant les déplorables résultats de la concurrence anarchique, n’est-on pas conduit à souhaiter que le gouvernement, représentant de l’unité, intervienne efficacement, et s’empare, pour les régulariser, de certaines branches commerciales, du roulage et du courtage, par exemple ? Les voies de communication, les moyens de circulation qui relient tous les points du sol sont une dépendance naturelle et nécessaire de l’État. — Index page 74 — Quand l’école phalanstérienne a vu la construction et l’exploitation des chemins de fer abandonnées à des compagnies particulières, elle a protesté ; car elle u senti qu’on faisait un pas rétrograde et que le pouvoir aliénait son apanage. Maître du roulage et du courtage, le gouvernement aurait une connaissance exacte des fabriques et des débouchés ; il pourrait verser sur toutes les opérations commerciales une large et impartiale publicité. C’est de renseignements, de lumières surtout que le commerce a besoin, et les nouvelles adroitement surprises ou même inventées par quelques-uns, les nouvelles armes terribles dans les mains de l’égoïsme et de la cupidité, viennent bouleverser à chaque instant la Bourse et l’industrie. L’État, prenant part au commerce, afin de le régulariser, préviendrait ces intrigues.

Le garantisme embrasse un grand nombre d’institutions. Quelques-unes existent déjà ; d’autres, dont on soupçonne à peine la possibilité, ou qui n’existent qu’en germe, sont signalées par les fouriéristes comme des réformes urgentes. Pour mettre de l’ordre dans l’étude de ces faits nombreux et variés, il convient d’en faire plusieurs groupes relatifs aux diverses branches de l’activité humaine. Un des plus éminents disciples de Fournier, M. Barrier, distingue, dans ses Principes de sociologie,

1° le garantisme appliqué aux travaux de production industrielle et agricole ;
2° le garantisme commercial, comprenant les fonctions de circulation, c’est-à-dire de transport, d’échange, de crédit, d’achat et de vente ;
3° le garantisme appliqué aux fonctions domestiques, ménage et consommation ;
4° le garantisme appliqué aux travaux scientifiques esthétiques, à l’éducation et à l’administration ;
5° le garantisme mutuel et philanthropique. Nous suivrons ici cette division.

Garantisme agricole et industriel. L’école fouriériste trouve dans l’industrie actuelle deux germes de garantisme d’une certaine importance ; l’un est le mode actionnaire, seul capable de fournir les énormes capitaux nécessaires à certaines entreprises de notre époque : construction des chemins de fer, régénération des villes, grandes usines, etc. Le capital collectif, qui donne à notre production une force inouïe, a encore l’avantage de disséminer le gain ou la perte entre un grand nombre de personnes. Un autre germe de garantisme est l’emploi du cautionnement, on garantie industrielle, qui tend à protéger les intérêts engagés contre l’improbité ou l’incapacité d’une gérance. Pour appliquer sérieusement, et sur une grande échelle, le garantisme à l’agriculture, il faudrait, suivant Fourier, créer ce qu’il appelle des fermes fiscales ou fermes d’asile parce qu’il suppose que ces fermes, entreprises ou patronnées par le gouvernement, seraient lucratives pour l’État ; fermes d’asile parce qu’on y appellerait les familles de la classe pauvre, à qui l’on procurerait à peu de frais des occupations gaies et très productives à la grande culture, aux jardins, aux étables et à des fabriques variées à leur choix. On pourrait créer ces fermes en proportion d’un dixième de la population rurale ; car, dans les campagnes, sur mille familles, il y en a cent et plus qui n’ont pas de quoi subsister. On fonderait lesdites fermes en nombre d’une par quatre cents familles, afin de pouvoir réunir dans chacune au moins quarante familles formant deux cents personnes. C’est le nombre nécessaire pour atteindre trois buts : subsistance bonne et économique, travaux variés et lucratifs, gestion peu coûteuse. II ne resterait aucun risque de disette ; la ferme aurait des approvisionnements en silos, en greniers ; aucun gouvernement ne redouterait les famines la restauration des climatures et des forêts serait assurée, en ce que la consommation de bois serait très diminuée et le vol de bois en même proportion ; quelques poêles remplaceraient les feux de cinquante à cent pauvres familles prodigues du bois qu’elles volent dans les communaux, le vol étant l’occupation des paysans pauvres, des petits ménages si chers à la morale. »

M. Barrier se plaît à montrer les conséquences heureuses que l’institution des fermes d’asile ne pourrait, dit-il, manquer de produire. Elles amèneraient la chute du faux commerce en se concertant pour se passer des négociants, faire leurs achats et ventes directement les unes chez les autres ; elles auraient abondance de denrées en vente, tenant entrepôt pour les petits cultivateurs ou propriétaires, qui déposeraient volontiers à la ferme, attirés surtout par — Index page 75 — l’appât, des avances qui leur seraient faites à prix modique. La chute des marchands serait un effet de libre concurrence, car on ne les empêcherait pas de trafiquer ; mais personne n’aurait confiance en eux, parce que les fermes et des agences provinciales présenteraient des garanties suffisantes de vérité. La plupart des fabriques abandonneraient les villes pour se disséminer dans les fermes fiscales, ou l’ouvrier, pouvant varier ses travaux, jouirait d’une existence plus douce que dans les villes, où il fait du matin au soir le même ouvrage, au préjudice de sa santé. La comptabilité des termes serait visible à tout actionnaire. Enfin la ferme serait lucrative, en raison du charme qu’elle procurerait aux classes inférieures. « Au lieu de coûter vingt-cinq sous par jour à l’État, dans les dépôts de mendicité, le pauvre en rendrait, au contraire, vingt-cinq dans les fermes ; on le stimulerait par les chances d’avancement en grade ; on lui donnerait l’esprit de propriété en lui attribuant des coupons d’action, et on le soulagerait des frais d’éducation, la ferme devant y pourvoir par l’essai du régime sériaire et de l’attraction industrielle, dés que les enfants seraient assez nombreux pour former les tribus et les chœurs.

Garantisme commercial. De tous les éléments économiques, il n’en est pas, selon l’école fouriériste, de plus vicieusement organisé que la fonction commerciale. Fourier et ses disciples nous la montrent placée entre la production et la consommation, faisant peser sur l’une et l’autre un joug devenu, par la force du temps et des choses, presque impossible à secouer. Rien n’arrête ses usurpations sur deux branches qu’elle devrait se borner à servir ; elle les rançonne à son gré, décide des prix d’achat et de vente, met sans cesse aux prises le sens moral et l’intérêt, favorise l’habitude du mensonge, et voue la plupart de ses agents à l’alternative des gains immoraux, des fortunes scandaleuses, ou de la ruine et des faillites. Ce qui caractérise le commerce civilisé, c’est la concurrence individuelle et la propriété intermédiaire. Concurrence sociétaire et consignation continue, tels sont les caractères de la méthode commerciale qui convient au garantisme.
Pourquoi la concurrence individuelle est-elle si féconde en mauvais résultats ? C’est, répond l’école fouriériste, parce que le nombre des marchands étant trop élevé, surtout dans le commerce de détail, la plupart, pour vivre et à plus forte raison pour faire fortune, offrent la vente à bon marché, mais trompent sur la quantité ou la qualité des choses vendues. Toute concurrence réelle, sincère, serait une cause de ruine. Aussi l’abaissement du prix est-il d’ordinaire un leurre et un mensonge, tant il est largement compensé par les sophistications et les fraudes de tout genre, que le consommateur ne reconnaît qu’à l’usage des denrées et qu’il se résigne à subir parce qu’il les rencontre partout. Ce qui rend ces fraudes si faciles dans le commerce morcelé, c’est que la boutique du marchand est en quelque sorte, comme le foyer de la vie privée, murée et fermée à tous les regards. Dans d’autres circonstances, la concurrence exagérée n’a pas d’autre objet que d’écraser des rivaux dans l’espoir d’un monopole qui profitera au plus fort. La concurrence sociétaire, tout autre dans son mécanisme, n’aurait à redouter ni des actions individuelles eu scission avec l’action collective, ni les défaillances du sens moral chez quelques individus. Établie dans de bonnes conditions, une association a toujours un sentiment d’honneur plus sûr, un soin plus chatouilleux de sa dignité et de sa réputation. Enfin, ses opérations, du moment où un grand nombre d’intéressés auraient le droit de les suivre et de les surveiller, prendraient, grâce à cette publicité, un caractère véridique. Si l’intérêt du producteur est de réduire le négoce à son véritable rôle, de son côté le consommateur, loin de désirer la concurrence anarchique et réductive, sachant combien lui coûte cher le bas prix apparent des choses, consentirait sans peine à les payer ce qu’elles valent, mais à la condition de n’être dupe d’aucune fourberie et pourvu qu’aucune intervention parasite ne vint grever les produits. En second lieu, le commerce en consignation supprimant la propriété intermédiaire, l’agent commercial, désormais désintéressé, n’aurait pas plus de raisons pour déprécier la marchandise à acheter que pour renchérir celle qui est à vendre ; sa fonction se bornerait a transmettre la demande et t’offre d’un prix quelconque du — Index page 76 — vendeur à l’acheteur, et vice versa, en produisant des échantillons où la marchandise elle-même, avec les preuves d’origine et des certificats d’experts compétents.

Fourier a posé les principes de la transformation garantiste du commerce dans les termes suivants « Dans tout mécanisme, soit matériel, soit politique, la véritable économie consiste à simplifier le jeu des rouages et le nombre des machines, à diminuer les dépenses et les agents plutôt que d’y ajouter. Partant de ce principe, que penserait-on d’un mécanicien qui, voyant un moulin en bon état, et propre à moudre dix quintaux de grain par jour, proposerait de le remplacer par un autre qui contiendrait dix fois plus de roues, de meules, de bluteaux, etc., et qui exigerait dix meuniers au lieu d’un pour ne moudre que la même quantité de dix quintaux par jour ? Chacun ferait observer à ce mécanicien qu’il est dix fois fou de vouloir décupler la dépense de mouture, et qu’il faut, au contraire, s’évertuer à la diminuer, en simplifiant, s’il se peut, la machine. Il y a dans le commerce trois ordres de mouvements à distinguer et à traiter diversement

1° les fonctions utiles qu’il faut protéger comme le transport, le détail distributif, etc., etc., mais réduire aux voies les plus directes, à la plus grande économie d’agents, de capitaux, etc. ;
2° les fonctions superflues, comme l’agiotage, les complications mensongères, les pullulations d’agents et autres vices qu’il faut réprimer par l’association et le régime véridique ;
3° les fonctions mixtes, comme certains mercantiles, les manufacturiers qui participent du genre productif et du genre improductif et dont il faut protéger les uns et réprimer les autres. »

Le principal moyen préconisé par Fourier pour opérer la transfiguration garantiste du commerce consiste dans ce qu’il appelle l’entrepôt concurrent. Cette institution, dont le maître et les disciples ont décrit le fonctionnement et célébré les avantages, a pur but de liguer les trois fonctions sociales, production, consommation et distribution, contre tout empiétement intermédiaire, de manière à éviter Les frais et les fraudes dont les parasites commerciaux surchargent l’objet mis en circulation ; de réserver tout le bénéfice de vente au producteur primitif, sauf une provision pour les frais d’agence. Elle comprendrait, pour un grand pays comme la France, des établissements coûteux dans cinq ou six des plus grandes villes, puis d’autres moins considérables dans les villes de deuxième ordre, dans les chefs-lieux de département, d’arrondissement, de canton, dans les communes rurales. Chaque établissement se compose d’un entrepôt et d’une banque ou comptoir. L’entrepôt reçoit la marchandise en consignation dans les magasins appropriés à la nature des denrées, blés, vins, produits manufacturés, et en fait lever des échantillons. L’acheteur, après examen et d’après le prix demandé, conclut le marché ou offre un prix inférieur dont il est pris note. Cette action directe rend tout courtage inutile et économise les frais de ce rouage parasite,

Ces données générales établies, le plus important des avantages attachés à l’entrepôt concurrent est la possibilité de faire l’avance du numéraire commercial au producteur, en attendant la vente de ses produits. Cette avance est, suivant les cas, égale à la moitié, aux deux tiers ou aux trois quarts de la valeur de l’objet déposé, préalablement estimé par un conseil d’experts compétents. Cette avance est faite en numéraire ou en warrants. Le numéraire proviendra de diverses sources. D’abord le capital de l’entreprise, outre la part employée à la construction du local et à l’achat du matériel nécessaire, comprend une somme plus ou moins considérable destinée à servir de fonds de crédit ou de roulement. En second lieu, le comptoir annexé à l’entrepôt, fonctionnant comme banque, reçoit des dépôts à intérêt variable, suivant la latitude donnée à la faculté de retrait. Ce qui se pratique dans toutes les banques pourra se faire avec bien plus de garanties au comptoir de l’entrepôt qui, s’abstenant de toute opération aléatoire, n’est exposé à aucune perte. Outre ces dépôts réguliers, l’intervalle qui s’écoule, dans la plupart des cas, entre le payement d’un produit par l’acheteur et la remise au déposant, fait stagner des sommes importantes dans la caisse du comptoir, le producteur n’ayant pas toujours besoin de son argent au moment où il est avisé et devant le laisser jusqu’à ce qu’il en ait l’emploi. On pourrait ainsi fournir en avances, aux cultivateurs — Index page 77 — et aux entrepreneurs de travaux utiles, tout le numéraire employé aujourd’hui aux spéculations mercantiles, « L’avance, dit Fourier dans la Phalange, ne fût-elle que la demi-valeur des denrées qu’on livre au magasin communal, peut déjà conduire le paysan à six mois de délai sur la vente. L’on voit fréquemment, dès le mois de novembre, les cultivateurs éprouver des besoins, se plaindre de ce qu’on ne vend pas les blés à peine battus, les vins à peine sortis de la cuve. S’ils avaient l’avance de demi-valeur, ils pourraient différer la vente jusqu’en mai. À défaut, ils sont obligés d’avilir les denrées, de se presser de les offrir pour acquitter les contributions et fermages, et contraints souvent de racheter en mai du grain à prix double de celui auquel ils ont vendu en novembre. Ce serait donc un avantage énorme pour le petit cultivateur que l’avance de moitié du prix réel de sa récolte, au modique intérêt de 4 pour 100 par an. Sans le secours de ces avances, comment prévenir la ruine du paysan, surtout dans les pays vignobles, où il est toujours spolié par l’accapareur, à qui il livre au bout d’un mois des vins qui auraient souvent besoin, pour atteindre à leur valeur, d’être gardés plusieurs années ? Si l’on ne fournit pas au cultivateur des avances pour différer suffisamment la vente, l’ordre industriel n’est qu’une tyrannie méthodique, une ligue de quelques vampires contre la masse des cultivateurs qu’on dépouille peu à peu, qu’on réduit au rôle d’ilotes travaillant pour les usuriers et les accapareurs. Après cela, on se plaint de l’indigence : c’est dans la pénurie du petit cultivateur qu’il faut en chercher une des sources, et y appliquer remède par l’avance conditionnelle sur dépôt du produit. »

Grâce à l’entrepôt et au comptoir sociétaire, on économiserait dans une forte proportion les soins journaliers de gestion et de vente ; des déposants se rassembleraient périodiquement, pour délibérer sur les chances de vente ou délai pour le tout ou partie de chaque produit, mais les individus compétents voteraient seuls sur chacune des questions proposées. Celui qui n’aurait versé que des blés n’opinerait pas sur la question des laines, et vice versa. La manutention serait confiée à des commissaires gérants expérimentés et, comme les soins ne coûtent guère plus pour cent garanties que pour dix, lorsqu’on procède avec intelligence, chaque déposant ferait une épargne considérable de temps, de déperditions, et ses denrées seraient mieux soignées. Pour simplifier, les parties à peu près semblables en qualité, à dire d’experts, seraient réunies au gré des producteurs assemblés, de manière à réduire les blés, par exemple, à quatre ou cinq qualités distinctes par le mélange des qualités homogènes. Même économie s’établirait sur tous les détails des relations agricoles compliquées à l’infini dans l’ordre actuel. Enfin, par les soins de l’agence, les producteurs, constamment informés de l’état journalier des marchés dans les localités voisines et les localités éloignées, prendraient, en connaissance de cause, la détermination de vendre, d’élever ou d’abaisser leurs prix, ou enfin d’expédier pour telle ou telle consignation dans les entrepôts lointains avec lesquels il n’y aurait d’autre risque à courir qu’une variation légère sur les marchés de consommation. L’entrepôt supprimerait donc les complications, les déperditions et dommages négatifs du système actuel. Les avaries des céréales sont assez fréquentes chez nos cultivateurs, dont les greniers sont, en général, hantés par les souris, les rats, les charançons, etc., etc. Celles du vin ne le sont pas moins chez les vignerons peu aisés, qui ont de mauvaises caves, ne savent pas donner au vin les soins qu’il réclame, et souvent n’ont à vendre ou à consommer que des vins tournés et poussés. Les produits détériorés se déprécient, et l’obligation quelquefois pressante de les vendre sans délai les empêche d’arriver à cette maturité qui en double et triple quelquefois la valeur.

L’entrepôt concurrent faciliterait la compensation et la commutation de négoce des produits consignés. Qu’un producteur se décide à vendre contre l’avis de la masse, on exécutera l’opération séparément pour les denrées qu’il a consignées ; mais la masse peut prendre un autre parti, faire acheter par le comptoir, et solder le vendeur qui a déjà reçu une partie en avance. De cette manière, les magasins restent sans changement jusqu’à ce que des circonstances plus favorables motivent la décision de vendre. Les agioteurs d’aujourd’hui ont souvent — Index page 78 — recours à cet expédient pour empêcher les petites ventes d’avilir les denrées qu’ils ont déjà acquises ; les producteurs de chaque commune agiraient de même dans l’ordre garantiste, et les cantons auraient intérêt à s’entendre pour prévenir toute dépréciation. On pourrait aussi, pour le bien de la masse, commuer les ventes. Qu’un producteur, ayant consigné des laines ou des soies, se décide à vendre par besoin d’argent, quoique l’opinion de la majorité soit de garder et que le vendeur lui-même ait des regrets, pour éviter le double inconvénient d’avancer de l’argent et de se défaire d’un produit jugé bon à conserver, on vendra un autre objet, blé, vin, huile, etc., etc., dont on aura moins de profit à espérer. Ainsi, l’on conserve les produits les plus avantageux, et la masse est à l’abri des vicissitudes commerciales, très rares d’ailleurs dans ce nouvel ordre, où les relations prennent une assiette régulière, parce que, tout canton conservant une masse de denrées en prévision d’une mauvaise récolte, les variations annuelles ne dégénèrent jamais en crises funestes sur telle ou talle branche, et en particulier sur l’approvisionnement des grains, la plus importante de toutes. L’entrepôt garantiste serait un foyer d’émulation collective pour la régularité dés fournitures. Au moyen des commutations de ventes, toute commune pourrait rassembler ses produits réguliers, élaguer ce qu’elle aurait de défectueux, le consommer dans les marchés vicinaux, ventes et emplois journaliers. Il lui importerait de réserver, pour les ventes ou consignations lointaines, des parties régulières qu’on nomme, en style commercial, qualités d’ordre, bien suivies, bien adaptées au service qui leur est assigné. C’est par là qu’elle acquerrait un bon renom et inspirerait partout une confiance qui tournerait à son avantage. Ce but, levier d’amour-propre, agirait en même temps sur tous les comptoirs et les exciterait à rivaliser de bonne renommée mais il deviendrait aussi un germe d’émulation individuelle. Ceux qui connaissent les passions dominantes du paysan, sa manie d’intervenir dans le débat des intérêts de la commune, son empressement à siéger dans une assemblée des notables du canton, sentiront combien tout cultivateur s’efforcerait, dans ce nouvel ordre, de faire briller ses produits, surtout quand il aurait la certitude d’en obtenir, outre le renom, divers avantages pécuniaires, comme l’avance de capitaux à bas prix, des primes, etc., etc. Le régime garantiste ayant pour but essentiel de rendre sûre et sincère la justification de valeur réelle, les produits mis en vente dans la commune, dans le chef-lieu de canton, de province, ou enfin dans les lieux de consommation lointaine, seraient appuyés de la notice d’estimation dressée par un ou plusieurs comités d’expertise fonctionnant dans des conditions certaines de loyauté, jugeant sur des échantillons fournis, non par les propriétaires des produits, mais par des commissaires spéciaux tirés des établissements voisins, tous intéressés à ce que la réputation du pays ne fut pas compromise par des déclarations mensongères. Les expertises faites dans les communies se répéteraient dans les échelons supérieurs du système, et le résultat de ces évaluations serait toujours communiqué aux acheteurs. Ainsi le commerce opérerait en toute garantie, mû par l’intérêt bien entendu de la commune, du canton, de la province, à ne pas recevoir de démenti, à ne pas voir leurs produits rebutés de tout le monde par suite d un mensonge dont le déshonneur, compté pour peu de chose dans le commerce actuel, serait redouté dans le garantisme. L’honneur collectif d’une localité, ressort peu commun parmi nous, n’oppose aucune entrave sérieuse aux menées frauduleuses des individus. « Un canton, dit Fourier, a bien quelquefois des prétentions fondées sur les faveurs que la nature lui a faites ; assurément le canton de Vougeot (Bourgogne) s’offenserait qu’on l’assimilât à celui de Suresnes, près de Paris ; mais les particuliers ne travaillent qu’à compromettre le canton par les falsifications. » Ils oublient l’honneur en vue d’un bénéfice momentané, et leur improbité ne tarde pas à ruiner la réputation du canton, tandis que les masses communales, dans le régime garantiste, s’inquiétant de l’honneur et de la renommée, chercheraient le bénéfice fondé sur la confiance, bénéfice moins colossal d’abord, mais souvent croissant et honorable.

A mesure que le système garantiste prendrait de l’extension, les relations commerciales véridiques — Index page 79 — se substitueraient au négoce abusif, et le commerce étranger et lointain se transformerait comme celui de l’intérieur. Les opérations, s’appuyant partout sur les mêmes principes, se garantiraient les unes par les autres et créeraient ainsi une intime solidarité au lieu de la division, de la concurrence anarchique et réductive, si nuisible à tous les intérêts. L’entrepôt communal pourrait devenir le magasin général de toutes les choses nécessaires à la consommation courante que le pays ne produirait pas. Quant aux objets de grand luxe, le comptoir ne les ferait venir que sur commande, en s’adressant aux grands centres plus riches et pourvus de tout. Le comptoir communal simplifierait la levée de l’impôt, la répartition se faisant par la commune elle-même, qui connaît mieux que les agents du fisc la population et les récoltes. En civilisation, la défiance suggère souvent de fausses déclarations, témoin, dit Fourier, ce colloque de deux maires en 1811 : « Quelle déclaration avez-vous faite sur le blé de la commune ? — J’ai déclaré moitié, et vous ? — Moi, un peu moins de moitié. » En garantisme, les détails de la production sont exactement connus, sans aucune perquisition d’agents fiscaux. Les communes, devenues plus aisées, peuvent s’abonner et payer à jour fixe la plupart des impôts dont la répartition est partout régulière, étant débattue en assemblée générale des propriétaires, où l’on connaît exactement la valeur des terres et les moyens de l’individu. Ce système permet de réduire le nombre des agents fiscaux, fait disparaître la contrebande, en développant l’industrie manufacturière par l’accroissement de l’aisance générale, par l’abondance des capitaux dont la plus grande partie ne resterait plus entre les mains du commerce, par la possibilité de faire des avances aux industriels et agriculteurs, et, enfin, par suite de la simplification des rouages économiques de la commune, où deviendraient libres beaucoup de bras improductifs. Lorsque chaque pays sera devenu aussi manufacturier que le comportent le sol et les relations locales, les produits étrangers frappés d’un droit à la frontière diminueront d’importance. Pour ceux qui seront indispensables, la négociation par le comptoir garantiste sera toujours connue du fisc, qui ne pourra être lésé, tout se faisant au grand jour. Alors la contrebande cessera, puisque le gouvernement pourra sans fraude et sans difficulté aucune faire payer les impôts de douane. L’entrepôt se hasarderait d’autant moins à tromper le fisc sur cet objet, que ses employés n’y auraient aucun intérêt et seraient rendus responsables solidairement en cas de mensonge. Il n’oserait courir ce risque pour une misérable fraude qui ne donnerait qu’une ombre de bénéfice, en raison de la modicité du gain et du grand nombre de copartageants.

– Garantisme domestique. Appliquée à la vie domestique et à la consommation, l’idée garantiste consiste dans la substitution du ménage collectif au ménage isolé. Comme le commerce anarchique, le ménage isolé caractérise la civilisation. Il a été l’objet des plus vives critiques de Fourier et de ses disciples. Par sa monotonie, disent-ils, le ménage isolé devient l’écueil le plus redoutable de l’affection conjugale ; il n’offre à la famille, et surtout à l’enfant, qu’un cercle trop restreint où les sentiments se froissent par manque de variété et d’activité ; où les relations affectueuses, loin d’être assurées, s’altèrent par la fréquence des divergences d’opinions, de goûts, de volontés ; où l’indépendance individuelle est souvent aux prises avec une autorité contestée ; où les conflits et les discords répétés donnent à chaque membre de la famille le spectacle démoralisant d’un mécontentement et d’une antipathie réciproques ; ou, enfin, l’inconduite d’un seul, impossible à cacher, contribue à la démoralisation de tous. Le ménage, chez les riches, échappe en partie à ces vices d’organisation, qui, plus sensibles dans la classe moyenne, s’exagèrent tellement chez le pauvre, que la vie intérieure y devient, comme on le dit, un véritable enfer. « La théorie du garantisme, dit Fourier, n’a pas besoin de garantir aux riches ce qu’ils ont déjà, le bien-être domestique dans un ménage opulent ; mais le peuple et la bourgeoisie même, dans ses mesquins ménages, sont fort loin du bien-être domestique. Le ménage conjugal où individuel n’est pas fait pour le peuple. C’est un plaisir de gens riches, comme celui de rouler carrosse ; mais le peuple est fait pour se passer de carrosse et de ménage, il doit aller à pied et vivre en pension, les gens — Index page 80 — mariés comme les non mariés. Le peuple est ruiné, malheureux, condamné aux privations perpétuelles, s’il est obligé de tenir ménage. »

Les soins du ménage isolé absorbent une dépense relativement considérable en travail, temps et frais superflus. L’activité de dix personnes employées aux travaux domestiques de dix ménages isolés suffirait pour la population de quarante ou cinquante ménages organisés sociétairement ; le chauffage, l’éclairage ne coûteraient que le quart ou le cinquième de ce qu’on dépense habituellement pour dix cuisines et dix salles à manger ; deux ou trois cuisinières en remplaceraient dix. Tous les éléments du service domestique seraient simplifiés et représenteraient une dépense relativement minime. Chaque ménage, n’ayant plus besoin d’une cuisine et d’une salle particulière, contribuerait seulement pour un dixième aux frais communs d’une seule cuisine et d’une seule salle. Enfin, la même source d’économies se reproduisant dans presque tous les détails de la vie domestique, on obtiendrait le double avantage de diminuer la dépense, et de rendre beaucoup de bras disponibles pour d’autres fonctions utiles et productives.
Les ménages pauvres surtout trouveraient d’énormes profits dans le ménage sociétaire. « II est surprenant, dit Fourier, que nos économistes, soi-disant politiques, n’aient pas encore découvert eu économie une vérité connue de tous les soldats : c’est qu’il faut, lorsqu’on est pauvre, se réunir pour épargner les frais de ménage et améliorer sa misérable chère. Si les soldats, au lieu de faire la soupe de chambrée, faisaient chacun la leur, comment parviendraient-ils avec leur chétive paye manger quelque chose de passable ? Pour y réussir, ils font société de cuisine, se concertent pour l’achat des légumes ; le caporal va au marché, assisté d’un soldat, pour prévenir les grivelages. Tel est le modèle que doit suivre la tribu simple (association de trente familles), quoique dans un cadre plus vaste. Les gens du peuple, réunis en masse d’environ cent cinquante personnes, doivent, en s’associant, observer les deux règles suivies par les soldats : être fournisseurs et cuisiniers pour eux-mêmes, et ainsi des autres fonctions de ménage, blanchissage, raccommodage, etc. . » Un phalanstérien distingué, qui s’est attaché à montrer les applications garantistes de la doctrine sociétaire, M. F. Coignet, a calculé que, si quelques centaines d’ouvriers s’associaient entre eux, il suffirait d’une somme de 3 francs par jour pour un ouvrier, sa femme et deux enfants, pour les faire jouir de tous les avantages suivants :

1° un logement très confortable, suffisamment vaste, éclairé ; le loyer de ce logement serait calculé pour fournir aux fondateurs des bâtiments du ménage sociétaire un revenu de 6 pour 100, intérêt et amortissement compris, l’amortissement ayant pour but de rendre les travailleurs propriétaires de ces bâtiments au bout d’un certain nombre d’années ;
2° d’une nourriture agréable, saine, copieuse et variée ;
3° d’un abonnement au médecin, à la pharmacie et à l’infirmerie ;
4° du soin des vieillards ne pouvant plus travailler ;
5° des crèches et des salles d’asile ;
6° de l’école primaire ;
7° de l’école professionnelle c’est-à-dire de l’apprentissage pour les enfants des professions les plus répandues et les plus nécessaires
8° de l’enseignement de la musique et de la gymnastique ;
9° de l’abonnement aux journaux et à la bibliothèque ;
10° du blanchissage gratuit et des bains en toutes saisons.

Pour réaliser l’économie de la dépense et l’assortiment des passions et des caractères, le ménage collectif doit réunir un nombre suffisant de familles. Fourier pense qu’il doit se composer d’une trentaine de familles et qu’il échouerait avec dix ou quinze seulement. « Ce nombre, dit-il, ne se prêterait ni aux distributions matérielles, ni aux distributions passionnelles, qui exigent variété et classement progressif. Cent cinquante personnes des deux sexes et de tout âge, c’est le moindre nombre que puisse comporter le classement dont nous devons ici nous occuper. Cette entreprise est très facile en civilisation. Dans les villages, comme dans les villes, tout homme tant soit peu riche peut devenir sur ce point un messie social et changer la face du monde policé par la facile entreprise d’une tribu simple. » D’après les observations sur les caractères et les aptitudes, il se montre à peine une ménagère — Index page 81 — sur cinq à six femmes et, par conséquent, sur une masse de trente familles, on trouverait communément cinq à six ménagères, nombre suffisant, qui la régirait d’autant mieux qu’elles se partageraient les fonctions, les unes devant diriger la cuisine, les autres la lingerie et ainsi des autres emplois. Un résultat de cette gestion combinée serait de rendre ménagères celles qui ne le sont pas. « En civilisation, en effet, telle femme opérerait assez bien dans les emplois secondaires et spéciaux ; mais si vous lui donnez le tout à gérer, s’il faut qu’elle surveille à la fois cuisine, lingerie, blanchissage, cave, etc., sa tète n’y suffit pas, elle se rebute et prend en aversion la branche même qui lui aurait plu isolément. Cette femme sera à sa place dans le ménage sociétaire, où elle ne s’occupera que de la portion du ménage qui lui plaît, en deuxième, troisième rang, selon ses moyens connus. D’ailleurs la combinaison des travaux domestiques n’exigera guère que le tiers des femmes qu’emploie l’incohérence actuelle. »

– Garantisme appliqué aux sciences et aux beaux-arts, à l’éducation et à l’administration. Fourier et ses disciples ont souvent appelé l’attention sur les germes de garantisme qui se trouvent dans notre cinquième période sociale, c’est-à-dire en civilisation. Ils font remarquer que plusieurs de nos institutions scientifiques, esthétiques, pédagogiques et administratives reposent à un degré quelconque sur le principe du garantisme. Ils montrent l’esprit garantiste dans le monopole du système monétaire confié à État ; dans celui des postes ; dans l’administration et l’entretien de la plupart des routes, des canaux et des chemins de fer ; dans les diplômes de capacité, les brevets d’invention et de perfectionnement ; dans notre système français de poids et mesures ; dans certaines institutions de crédit ; dans les concours et les expositions, les conseils de l’agriculture, de l’industrie et du commerce ; dans les Académies, les sociétés savantes et littéraires, les théâtres, les diverses écoles publiques, d’enseignement général et spécial, d’ordre primaire, secondaire ou supérieur ; dans l’organisation particulière de certaines corporations, telles que l’ordre des officiers publics, notaires, avoués, huissiers commissaires priseurs, courtiers et agents de change, prud’hommes et arbitres, l’ordre des avocats, celui des médecins, dans les quarantaines sanitaires, etc. « Il s’en faut de beaucoup, dit M. Barrier, que tout soit parfait dans ces diverses institutions. Il n’en est pas une seule où l’on ne puisse signaler quelques vices à corriger, quelques lacunes à combler, quelques progrès à accomplir ; mais, prises dans leur ensemble, elles expriment la solidarité et l’équilibre qui doivent présider à tout échange de services entre la société et chacun de ses membres. Les unes ne peuvent être dirigées que par l’État et demandent à ceux qui en sont chargés le sacrifice d’une partie de leur indépendance. D’autres sont simplement autorisées, protégées, assistées ou complètement affranchies, sauf le respect du droit commun. Dans chacune d’elles, il ne serait pas difficile de constater la nécessité de certains remaniements motivés par l’avantage de confier à l’initiative personnelle toutes les fonctions qu’il n’est pas indispensable, dans un intérêt supérieur, de laisser entre les mains de l’État On aurait, dans plusieurs d’entre elles, à créer ou à fortifier des garanties encore insuffisantes. » Rappelons que Fourier considérait l’unité du système métrique comme le plus important de tous les faits de transition de la civilisation au garantisme.

– Garantisme mutuel et philanthropique. Dans cette cinquième division, se placent deux espèces d’institutions qui existent déjà dans notre ordre social, mais qui pourraient et devraient recevoir de beaucoup plus amples développements :

1° les institutions d’assistance publique, telles que hôpitaux, hospices, dispensaires, dépôts de mendicité, invalides de la guerre ou du travail, défenses d’office devant les tribunaux, etc. ;
2° les institutions de mutualité et d’assurances, telles que sociétés de secours mutuels, caisses d’épargnes, caisses de retraites, tontines et sociétés d’assurances, soit sur la vie, soit contre les fléaux qui menacent la propriété (incendie, grêle, etc.).

Le caractère commun de cette seconde catégorie d’institutions est de reposer sur un contrat en vertu duquel le dépôt d’un capital ou l’acquittement — Index page 82 — d’une annuité, sous forme de cotisation, retenue ou prime, donne droit, dans les cas prévus, à un avantage que la combinaison de certaines éventualités rend quelquefois très supérieur au sacrifice qu’on s’est imposé, grâce à la coopération fraternelle ou au concours équitable de la société dont on est membre. « Nous n’insisterons pas, dit M. Barrier, sur ces institutions qui atténuent le paupérisme et soulagent des souffrances individuelles. Il serait injuste d’en nier la valeur ; mais ce ne sont que des palliatifs dont quelques-uns, simples actes d’aumône et de bienfaisance, sont trop peu efficaces pour être loués sans restriction. On né peut, sans doute, qu’approuver le sentiment et la pratique de la charité ; mais l’aumône proprement dite est le moindre de nos devoirs de fraternité sociale. Qu’on l’examine dans ses résultats immédiats ou éloignés, on verra que, si elle répond utilement à des besoins matériels pressants, elle tend à dégrader et à démoraliser celui qui prend l’habitude de la recevoir. » Ces réflexions de M. Barrier nous semblent justes, si on les applique seulement à la charité, à l’aumône. Il y a plus, nous ne croyons pas que des institutions de pure charité doivent être considérées comme reposant sur le principe du garantisme. L’arbitraire qui caractérise essentiellement la charité, l’aumône, est précisément l’opposé de l’idée garantiste, telle que Fourier et son école l’ont comprise. On est, au contraire, fondé à mettre au nombre des institutions garantistes le droit à l’assistance et au travail, tel qu’il est organisé en Angleterre et préconisé par M. John Stuart Mill. Quant aux institutions de mutualité et d’assurances, il nous semble que M. Barrier en parle un peu légèrement : elles rentrent bien évidemment dans le système garantiste ; et l’on ne peut estimer trop haut le rôle qu’elles sont appelées à jouer dans la transformation de l’ordre social actuel.

– Plan d’une ville garantiste. Dans un des chapitres les plus intéressants de son grand ouvrage, Théorie de l’unité universelle, Fourier a montré que l’art de l’architecture appliqué à la construction et à la distribution méthodique des édifices dans une ville pouvait offrir un moyen de passer de la cinquième à la sixième période sociale. « En quatrième période (barbarie), mode confus : intérieur de Paris, Rouen, etc., rues étroites, maisons amoncelées sans courants d’air ni jours suffisants, disparate générale sans aucun ordre. En cinquième période (civilisation), mode simpliste en méthode, ne régularisant que l’extérieur, où il ménage certains alignements et embellissements d’ensemble ; telles sont diverses places et rues des villes comme Saint-Pétersbourg, Londres, Paris, qui ont des quartiers neufs, construits en système obligé qui astreint à suivre tel plan extérieur. Les tristes échiquiers, comme celui de Philadelphie, sont un des vices capitaux du mode civilisé. En sixième période, la distribution garantiste, mode composé, astreignant l’intérieur comme l’extérieur des édifices à un plan général de salubrité et d’embellissement, à des garanties de structure coordonnée au bien de tous et au charme de tous. C’était une chance de perfectionnement social dont on aura peine à croire les conséquences et l’étendue. Si un architecte eût su imaginer un plan de ville assujettie aux convenances que je viens de stipuler, si cet architecte eût réussi à faire adopter le plan à l’un des princes qui ont bâti une nouvelle ville, même petite comme Karlsruhe, le monde social se serait élevé de la cinquième période, civilisation, à la sixième période, garantisme, par la seule influence des édifices d’unité composée, et leur aptitude à provoquer par degrés les liens sociétaires. Ainsi, un architecte qui aurait su spéculer sur le mode composé aurait pu, sans s’en douter et sans y prétendre, devenir le sauveur du monde social et faire à lui seul ce que tous les aigles de la politique n’ont pas su faire, et ouvrir aux humains une des issues de civilisation. »

Faisons connaître en quelques mots le plan tracé par Fourier d’une ville garantiste. Cette ville a trois enceintes ; celle du centre contient la plupart des monuments publics ; là, chaque édifice a, dans sa dépendance, en cours et en jardins, autant de terrain qu’il en occupe en construction, mesure prise pour distribuer largement l’air et la lumière. Dans la seconde enceinte pourront se placer les fabriques : là, chaque propriétaire laisse libre deux fois autant de terrain qu’il en remplit par des constructions. L’espace vacant est triple de la — Index page 83 — partie construite dans la troisième enceinte, où nous trouvons les avenues et la banlieue. Chaque maison est isolée sur ses quatre faces : on n’admet pas pour clôture des cours et jardins des murailles nues, mais des soubassements surmontés de grilles ou balustrades à jour. Toutes les rues aboutissent à des ouvrages d’art ou sites champêtres. Ce n’est pas seulement par le coup d’œil qu’une pareille ville l’emporterait sur les nôtres, c’est encore et surtout au point de vue de l’hygiène. Un conseil d’édiles aurait pour mission non seulement de surveiller, comme on le fait aujourd’hui, quelques dispositions extérieures des édifices, mais d’examiner le plan de l’intérieur, afin de savoir si tous les étages sont aérés, si tous les appartements sont habitables, afin de prévenir ces spéculations assassines par lesquelles on entasse les ouvriers, en France, dans des mansardes et, en Angleterre, dans des caves.

Cette architecture, que Fourier appelle unitaire ou combinée, cette construction méthodique d’une ville garantiste ne serait pas seulement un progrès considérable pour les garanties qu’elle donnerait à nos sens toujours blessés en civilisation ; elle serait importante surtout par les transformations auxquelles elle conduirait, par les germes d’association qu’elle ferait naître ; dans une pareille ville, on ne construirait guère de petits bâtiments ; ils seraient trop coûteux et absorberaient trop de terrain, attendu l’isolement obligé sur les quatre faces. Le propriétaire qui spécule sur les loyers bâtirait de grandes maisons. Dans ces édifices, on serait entraîné, sans le vouloir, à mille mesures d’économie collective et d’association partielle. Par exemple, si le bâtiment réunit cent ménages, on n’y installerait pas vingt pompes, nécessaires dans vingt maisons qui logeraient chacune cinq ménages ; quelques-unes des familles se chargeraient d’exercer pour toute la maison certaines industries, la préparation des aliments, par exemple. « Comment, s’écrie Fourier, comment notre siècle, tout occupé de luxe et de beaux-arts, a-t-il manqué cette facile issue de civilisation, l’architecture combinée ? Il y était poussé par sa frivolité même, par son penchant pour les raffinements. Le vice qui a détourné de cette conception, c’est l’esprit de propriété simple qui domine en civilisation. Il ne règne aucun principe sur la propriété composée, ou assujettissement des possessions individuelles aux besoins de la masse. On sait fort bien reconnaître ce principe en cas de guerre ; on n’hésite pas à raser, à incendier tout ce qui gêne la défense ; on ne donne pas vingt-quatre heures de répit, et on y est bien fondé, parce qu’il s’agit de l’utilité générale, devant laquelle doivent tomber les prétentions de l’égoïsme et de la propriété simple vraiment illibérable. Les coutumes civilisées n’admettent plus ce principe, lorsqu’il s’agit de garanties autres que celles de guerre ou de routes et canaux. Chacun oppose son caprice au bien général ; et, là-dessus, interviennent les philosophes, qui soutiennent les libertés individuelles aux dépens des collectives, et prétendent qu’un citoyen a des droits imprescriptibles au mauvais goût, à la violation des convenances publiques. Tel est le principe de la propriété simple, droit de gêner arbitrairement les intérêts généraux pour satisfaire les fantaisies individuelle. Aussi voit-on pleine licence accordée aux vandales qui prennent fantaisie de compromettre la salubrité et l’embellissement par des constructions grotesques, des caricatures, quelquefois plus coûteuses qu’un beau et bon bâtiment. Souvent ces vandales, par une avarice meurtrière, construisent des maisons malsaines et privées d’air, où ils entassent économiquement des fourmilières de populace ; et l’on décore du nom de liberté ces spéculations assassines. Autant vaudrait autoriser les charlatans, qui, abusant de la crédulité du peuple, exercent la médecine sans aucune connaissance. Ils peuvent dire aussi qu’ils font valoir leur industrie, qu’ils usent de droits imprescriptibles. On a reconnu la nécessité de limiter ces prétendus droits en médecine comme en fortification, de les subordonner aux convenances générales ; ainsi le principe de propriété composée, déjà introduit dans le régime des monnaies, est de même établi en constructions militaires et administratives (routes, canaux et fortifications). Si on l’eût étendu aux constructions civiles et particulières, c’en était fait de la civilisation elle serait tombée en un demi-siècle, et le genre humain se serait élevé au garantisme par la seule impulsion de ce luxe. que réprouve la malencontreuse philosophie, ce — Index page 84 — luxe qui pourtant est le premier foyer d’attraction. »

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Garantiste adj. (ga-ran-ti-ste rad. garantisme).

Qui a rapport au garantisme.

On tend visiblement à propager les assurances ; nous voyous se multiplier en tout sens les compagnies d’assurances ; c’est un acheminement au régime garantiste, ou association des masses pour le soutien des intérêts individuels. (Fourier)

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Gatti de Gamond, Zoé

Femme de lettres socialiste, née en Belgique en 1812, morte en 1854.

Elle commença à se faire connaître, en 1832, par des Lettres sur la condition des femmes, insérées dans la Revue encyclopédique, que dirigeaient alors Carnot et Pierre Leroux. Vers la même époque, Mlle Zoé de Gamond s’occupa de réformer l’éducation des femmes, dirigea à Bruxelles, d’après son système, deux écoles gratuites, l’une pour les jeunes personnes qui se destinent à l’enseignement, l’autre pour les ouvrières adultes. En 1835, elle épousa M. Gatti et vint quelques années après à Paris. D’abord gagnée aux doctrines saint-simoniennes, elle passa plus tard à celles de Fourier, mais sans adopter les idées singulières du maître sur les mœurs et la société harmonienne. Elle publia donc, en 1838, Fourier et son système (in-8°), livre souvent réimprimé, traduit en plusieurs langues, et qui a contribué beaucoup à répandre la théorie sociétaire parmi les femmes. Outre les écrits précités, nous mentionnerons les suivants, qui ont contribué à la notoriété de Mme Gatti de Gamond : De l’éducation sociale des femmes au XIX° siècle, de leur éducation politique et privée (Bruxelles, 1833) ; Des devoirs de la femme et des moyens les plus propres à assurer son bonheur ; Esquisses sur les femmes (1836, 2 vol.) ; le I (1838), avec Czinski ; Fièvres de l’âme (1844) ; le Monde invisible (1846) ; Paupérisme et association (1847) ; Notions pratiques des sciences naturelles appliquées aux usages de la vie (1854, in-18) ; Lectures historiques belges (1860, in-18) ; Histoire abrégée de la Belgique (1866, in-18), etc. Elle a collaboré à diverses publications et à l’Histoire et tableau de la Russie de Czinski.





Pour citer ce document

« Tome 8, F-G (index, pages 40-84)  » , charlesfourier.fr , rubrique « Les articles » , mai 2020, en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article2213 (consulté le 9 juillet 2020).



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