Découverte
remonter 

mise en ligne : mai 2020

Tome 14, S-TESTA (index, pages 103-110)






Page 279

Sauvestre (Nicéphore Charles Sauvaître, dit)

Journaliste français, né au Mans (Sarthe) en 1818.

Fils d’un ouvrier, il commença des études qu’il dut bientôt interrompre pour se faire ouvrier lui-même et, jusqu’à dix-huit ans, il travailla dans un atelier de typographie. S’étant épris de l’enseignement primaire, il se fit recevoir instituteur et remplit ces fonctions en province jusqu’en 1848. Ses opinions républicaines lui ayant attiré des tracasseries, il donna sa démission (mai 1848) et entra peu après, comme rédacteur, au Courrier de Loir-et-Cher. Au bout de quelques mois, il se rendit à Paris, et, comme il avait adopté les doctrines de Fourier, il se fit admettre à la Démocratie pacifique, à laquelle il collabora de novembre 1848 jusqu’en juin 1849. M. Sauvestre continua à défendre avec ardeur les idées démocratiques dans la Tribune de la Gironde en 1851. En 1857, il fonda avec MM. Castagnary, Antony Meray, etc., une revue mensuelle intitulée la Revue moderne, aux tendances philosophiques nettement accusées et qui n’eut qu’une année d’existence. Après avoir collaboré à la Presse, il entra, en 1859, à l’Opinion nationale, que Guéroult venait de fonder. M. Sauvestre devint un des plus laborieux rédacteurs de cette feuille, dans laquelle il traita particulièrement les questions relatives à l’enseignement populaire, et fit une guerre sans relâche à l’influence déplorable du parti clérical. Quelques-unes de ses séries d’articles furent très-remarquées : telles sont les Lettres de province, dans lesquelles il résumait les abus de tout genre, tant du pouvoir que du clergé, qui lui étaient dénoncés par une foule de correspondants, et ses causeries intitulées : Mes lundis, dans lesquelles il passait en revue les questions sociales en s’efforçant de les rendre accessibles à tous. À la suite d’une modification qui eut lieu dans la direction de l’Opinion nationale, M. Sauvestre quitta ce journal le 5 mai l873. Il se consacra alors entièrement à la rédaction de l’Enseignement laïque, journal qu’il avait fondé en 1871.

Démocrate sincère, défenseur constant et chaleureux de la démocratie, M. Sauvestre a su se faire une place distinguée dans le journalisme militant, bien que son style ne soit pas irréprochable. Il a publié les écrits suivants : le Clergé et l’éducation (1861, in-8°) ; Aux instituteurs ; Du concours institué par M. le ministre de l’instruction publique (1861, in-8°) ; Lettres de province (1862, in-12) ; le Parti dévot (1863, in-12) ; Une veillée à Mettray (1864, in-12) ; Mes lundis (1864, in-12) ; Monita secreta societatis Jesu [Instructions secrètes des jésuites] (1865, in-12), petit livre qui a été souvent réédité et dont le succès a été très grand ; Esquisse d’un projet de loi sur l’enseignement primaire et professionnel (1870, in-8°) ; les Congrégations religieuses dévoilées (1870, in-8°), etc.
[Voir : Supplément t. 17, p. 1818]

Page 395

Science s. f. (pages 392-401)

Le XIXe, par une incomparable hardiesse philosophique due à la réaction universelle contre le dogmatisme, il se distingue par une extraordinaire activité et par son immense influence sur les choses de la vie matérielle. Il n’en a pas moins son beau côté spéculatif, car la constitution scientifique de la biologie et la découverte des relations qui la lient à la médecine sont dues à des penseurs de ce temps-ci. Et puis, à côté des sciences physiques, il ne faut pas oublier la sociologie, que notre siècle peut revendiquer comme lui appartenant en propre. Les travaux de Fourier, d’Auguste Comte, de Proudhon, ceux d’une foule d’économistes qu’il serait trop long d’énumérer, ne sont certainement pas le dernier mot de cette science si belle et si nécessaire, ne fournissent pas la solution définitive des grands — Index page 104 — problèmes qu’engendrent les relations sociales, mais marquent certainement une ère nouvelle dans l’histoire de la civilisation. Sans exclure aucun genre de mérite, le mouvement scientifique aura son cachet à part, l’utilité. La science nouvelle a décidément revêtu ce caractère spécial. Au temps de saint Paul, on reprochait à la science de ne produire que l’orgueil, on l’accusait d’enfler ; aujourd’hui elle fait vivre, elle nourrit. Elle n’a rien perdu, même au point de vue de sa grandeur et de sa dignité, dans une pareille transformation.

Page 589

Série s. f. (sé-rî — lat. series ; de serere, étendre, qui représente le grec erô, eirô, et le sanscrit saray, même sens)

Philos. Dans le système de Fourier, Chacun des groupes échelonnés en ordre ascendant ou descendant, et particulièrement Chaque nombre de travailleurs appliqués à un ordre déterminé de fonctions.

Page 597

Séristère s. m. (se-ri-stè-re rad. série).

Dans la langue du fouriérisme, salle du phalanstère consacrée aux fonctions d’une série.

Page 746

Simplisme s. m. (sain-pli-sme rad. simple).

Philos. Vice de raisonnement consistant à négliger un ou plusieurs des éléments nécessaires de la solution. Mot créé par Fourier.

Simpliste adj. (sain-pli-ste rad. simple). Philos.
Qui est entaché de simplisme dont le raisonnement est entaché de simplisme. Raisonnement simpliste. Économiste simpliste. Mot créé par Fourier. - Dans le langage ordinaire. Qui est d’une simplicité outrée. Le flamand, arrêté dans son développement littéraire, semble être resté simpliste et naïf comme le grec d’Homère. (Proudh.) Substantiv. Celui qui fait des raisonnements simplistes ; celui qui poursuit une simplicité exagérée.

Pages 799-800

Socialisme s. m. (so-si-a-li-sme ; du lat. socialis, social).

Système de gouvernement qui a pour base un ensemble de réformes sociales Le socialisme austère de Rousseau et de Mably sacrifie tout à l’égalité. (Frank.) Le bon socialisme, c’est l’anéantissement durable du paupérisme. (Colins.) Le socialisme est le contraire de l’absolutisme social, qui tue la dignité humaine, et de l’individualisme, qui tue la société. (Laurent de l’Ardèche.) J’entends par socialisme un groupe de doctrines et de sectes qui concluaient passionnément à charger l’État du bonheur public. (Dupont-White.) Le socialisme, c’est le despotisme incarné. (Bastiat.) Le socialisme est de tous les temps. (S. de Sacy.) Le socialisme n’est pas une doctrine déterminée. (V. Considerant.) Le socialisme est dans l’opinion, dans l’air, dans le peuple. (V. Considerant.) Le socialisme affirme l’anomalie de la constitution présente de la société et, partant, de tous les établissements antérieurs. (Proudhon) Le socialisme oppose au principe de propriété celui d’association et se fait fort de recréer de fond en comble l’économie sociale. (Proudhon) Le socialisme envahit sournoisement le domaine de l’industrie. (J. Simon.) Le socialisme, c’est la civilisation. (E. de Girardin) La science est le vrai nom du socialisme, comme la charité fut le vrai nom du christianisme. (E. de Girardin) Le mouvement de 1789 fit du socialisme, comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. (L. Ulbach.)

Encycl. Dans le passé, l’histoire du socialisme se confond avec celle du communisme (v. ce mot). Il s’en distingue de nos jours en ce qu’il est plutôt une nouvelle économie politique issue du mouvement intellectuel, né sous l’influence des principes de 1789. On le voit poindre — Index page 105 — avec les idées saint-simoniennes. « Le saint-simonisme, dit un hégélien allemand, M. Charles Grün, est comme une boite pleine de semences la boite a été ouverte son contenu s’est envolé on ne sait où, mais chaque grain a trouvé son sillon et on les a vus sortir de terre l’un après l’autre. Ce fut, en premier lieu, le socialisme démocratique, puis le socialisme sensuel, puis le communisme, puis Proudhon lui-même. »

Ce fut la destinée du saint-simonisme de jeter au vent toutes sortes de ferments, puis de rester les mains vides et de laisser à d’autres doctrines le soin de récolter, ce qui faisait dire au même Charles Grün « Le saint-simonisme est une pièce de théâtre pleine tout ensemble d’émotions et de bouffonneries. L’auteur quitta ce monde avant qu’on eût joué son œuvre ; le régisseur mourut pendant la représentation alors les acteurs jetèrent là leurs costumes, reprirent leurs habits de ville et s’en allèrent chacun chez soi. »

Ces acteurs furent Pierre Leroux, Fourier, Cabet, Considerant, chacun devint chef d’une doctrine séparée, élabora le système qu’il était donné à Proudhon de formuler. Les prédécesseurs de Proudhon n’avaient envisagé le problème social que sous des aspects particuliers. Proudhon le vit d’ensemble et comprit de bonne heure que le socialisme ne pouvait être qu’un système d’économie politique, enté sur une philosophie. Avant de s’emparer de la société, de remanier ses intérêts généraux et de les réorganiser, il fallait s’emparer des mœurs, c’est-à-dire des croyances, des convictions morales si l’on veut. L’examen des lois suivant lesquelles évoluent les sociétés humaines révèle dans leur sein l’existence d’antinomies sans nombre. Toujours un fait a pour conséquence un fait contraire, ayant la même importance négative s’il est lui-même positif. Des actions et des réactions continuelles, voilà la vie sociale. Prenons pour exemple un des grands principes de l’industrie, celui de la division du travail. La division du travail est une loi féconde, progressive, sans laquelle l’industrie est impossible. Eh bien, dit Proudhon, elle mène à des résultats effrayants, elle fait de l’homme un être passif et finit par l’abrutir complètement.

Il faut quinze ouvriers pour parfaire une épingle ; chacun d’eux, borné à une parcelle de l’œuvre, s’habitue à ne la point voir d’ensemble, ne fait plus que la fonction d’un marteau. Puis il cite M. de Tocqueville. « A mesure, dit l’auteur de la Démocratie en Amérique, que la division du travail reçoit une application plus complète, l’ouvrier devient plus faible, plus borné et plus dépendant ; l’art fait des progrès ; l’artisan rétrograde. » Une réaction naturelle et conforme au principe des antinomies a procuré au monde moderne la découverte des machines. « L’apparition incessante des machines est l’antithèse, la formule inverse de la division du travail. C’est la protestation du génie industriel contre le travail parcellaire et homicide.

Qu’est-ce, en effet, qu’une machine ? Une manière de réunir diverses particules de travail que la division avait séparées. Toute machine peut être définie un résumé de plusieurs opérations, une simplification de ressorts, une simplification du travail, une réduction de frais. Sous tous ces rapports, la machine est la contrepartie de la division. Donc, par la machine, il y aura restauration du travail parcellaire, diminution de peine pour l’ouvrier, baisse de prix pour le produit, mouvement dans le rapport des valeurs, progrès vers de nouvelles découvertes, accroissement du bien-être général. » Mais à côté de ces bienfaits, il y a des maux à considérer. La machine, d’abord, enlève à l’homme son travail et l’asservit à des fonctions inférieures. Au lieu d’être un ouvrier, il n’est plus que le domestique d’une machine. Proudhon va plus loin. « Qu’on ne m’accuse pas, s’écrie-t-il, de malveillance envers la plus belle invention de notre siècle ; rien ne m’empêchera de dire que le principal résultat des chemins de fer, après l’asservissement de l’industrie, sera de créer une population de travailleurs dégradés, cantonniers, balayeurs, chargeurs, camionneurs, gardiens, pontiers, peseurs, graisseurs, nettoyeurs, chauffeurs, pompiers, etc. 4, 000 kilom. de chemins de fer donneront à la France un supplément de 50, 000 serfs. »

Jusqu’où cela ira-t-il ? Voilà le problème à résoudre. Peut-on espérer qu’il y aura une solution finale et que l’humanité, au sommet du calvaire de douleur dont elle est condamnée à — Index page 106 — faire l’ascension, trouvera la paix ? Proudhon n’y compte guère. « Entre l’hydre aux cent gueules de la division du travail, s’écrie-t-il, et le dragon des machines, que deviendra l’humanité ? » La concurrence est née récemment à l’ombre des principes de 1789. Elle a produit des résultats merveilleux, compensés encore par des misères sans nom, ce qui est une nouvelle antinomie naturelle. Il eu est de même du monopole, il en est de même de l’impôt chaque victoire du travail est suivie d’un désastre équivalent. Le remède, s’il existe, ne peut être cherché que dans la science ; mais il ne s’agit pas de la science d’apparat qui siège dans les académies et les universités. Celle-ci n’est qu’une collection de jouets, un assortiment d’enfantillages sérieux ; il s’agit de la science économique, de la science sociale, ce que le positivisme a depuis nommé sociologie. La science sociale est destinée à régénérer l’humanité, à modifier profondément notre condition intellectuelle et physique.

Une fraction importante de l’école socialiste, représentée par Pierre Leroux et plus récemment par Auguste Comte et l’élite de ses disciples, a essayé de substituer aux anciennes croyances religieuses ce qu’on appelle la religion de l’humanité. Proudhon proteste. Suivant lui, le problème social est purement économique. Il ne faut pas sortir du domaine des intérêts. Rester sur ce terrain est une garantie de succès ; en sortir est une défaite définitive, une rentrée dans l’ornière des préjugés.

En définitive, la formule du socialisme contemporain résulte de la théorie d’Auguste Comte sur l’état successif de la nature humaine. L’homme, jeté sur la terre par on ne sait quelle force inconnue, débute dans la vie sociale par l’état théologique, âge des religions. À cette période succède la période métaphysique, âge transitoire où l’homme vit d’abstractions philosophiques et de métaphysique pure. La période finale commence ; c’est l’âge scientifique, dans lequel le genre humain, désormais adulte, se conduira d’après les seuls principes de sa raison, appliquées exclusivement à la création du bien-être pour tous.

Du reste, le socialisme avoue lui-même que la plupart des questions qu’il a posées ne sont pas résolues et que ses travaux n’ont en vue que de les mettre à l’étude. Il l’avoue spécialement pour la propriété, le travail, les salaires, l’organisation politique de l’État. Il n’a a presque pas touché aux mœurs et à la philosophie. D’une part, il nie la métaphysique, mais consent néanmoins à raisonner. Quant à la morale, il a bien entrepris de détruire les croyances anciennes, de refaire la famille ; il a surtout mis à l’ordre du jour l’institution du mariage. Au fait, il n’a encore rien accompli de sérieux dans cette direction, car nier n’est pas édifier. Les intérêts économiques ont absorbé l’esprit de ses partisans. La famille, le mariage et les cultes violemment mis en cause par l’école saint-simonienne l’ont distrait un moment sans parvenir le préoccuper. Proudhon n’était pas l’homme qu’il fallait pour aborder le sujet et n’en disconvenait point. Pierre Leroux, Auguste Comte, Louis Blanc n’avaient pas la même répugnance ; mais d’autres soins les ont détournés d’agir. Considerant et Cabet avaient soulevé le problème de l’amour, déjà tumultueusement agité dans les réunions et les livres de l’école saint-simonienne ; mais ils n’en ont pas trouvé la solution.

Une autre question, agitée par le socialisme et peut-être la plus importante de toutes, est celle de l’hérédité. Le droit d’hériter et de transmettre son bien est un corollaire du droit de propriété. L’hérédité est sans contredit un soutien des moteurs traditionnelles aussi puissant que le droit de posséder lui-même. Par lui, en l’absence des lois, le souvenir des castes et de la différence des conditions se transmet, les principes politiques et les croyances se perpétuent. Les tempéraments aussi se maintiennent, parce que le sang de la race se mélange moins, que les habitudes de la vie pratique changent peu. L’hérédité à elle seule suffît à maintenir l’empire du passé dans les familles de siècle en siècle et quelquefois durant le cours entier d’une civilisation.

Le socialisme, dans son désir de refondre la société, a compris tout de suite l’énergie de cet agent conservateur des mœurs anciennes ; il a vu l’impossibilité de créer des mœurs nouvelles — Index page 107 — sans l’abolition de l’héritage. Aussi est-ce un point de doctrine sur lequel il ne transige point. « Que l’homme, dit-il, jouisse du produit de son travail, qu’il mange le fruit cueilli sur les arbres qu’il a plantés, rien n’est plus légitime. » Le socialisme admet donc la propriété personnelle au profit de celui qui l’a créée par son travail. L’inégalité des conditions résultant de l’inégalité des aptitudes ne lui répugne pas non plus. Mais il refuse de trouver légitime qu’un homme puisse transmettre à un autre homme le fruit de son travail. Il donne pour prétexte l’oisiveté probable de celui qui hérite et les vices qu’engendre l’oisiveté.

Jusqu’ici les doctrines socialistes sont à peu près négatives. Il s’agit de savoir comment on se propose de reconstruire après avoir démoli. À vrai dire, on ne propose rien en vue de refaire le monde moral. On le néglige volontiers pour s’attacher au monde économique et politique, que le socialisme a pris à tâche de refondre entièrement. Trois moyens principaux d’arriver à réaliser ce dessein ont été proposés par divers socialistes : ce sont l’association, la réciprocité et le droit au travail.

Il faut, dit l’un, associer les travailleurs ; associés, ils auront le moyen d’obtenir le capital qui se refuse à eux, de lui tenir tête, de ne pas se laisser opprimer par ses exigences. En outre, ils se concerteront et mettront un terme à cette guerre cruelle de la concurrence en ne produisant que suivant des quantités et des prix convenus. Les capitaux, dit un autre, se résument dans le numéraire, dans l’or. C’est l’or qui se refuse à qui en a besoin pour vivre et travailler. C’est donc l’or qui est coupable. Punissez-le en le supprimant. Créez un moyen direct d’échange à l’aide d’une banque dont le papier, accordé à tout homme qui voudra produire, ne lui manquera pas comma l’or, et il en résultera à l’instant même un phénomène prodigieux de production et de consommation car il est bien certain que tout homme veut consommer sans mesure. Il y aura dès lors dans les appétits humains certitude d’une consommation infinie et certitude aussi d’un débouché infini pour le travail.

Enfin d’autres disent : Le seul moyen de faire cesser les souffrances sociales, un moyen qui est direct, point ruineux, point attentatoire à la propriété, telle que les hommes l’entendent, c’est le droit au travail. N’est-il pas vrai que, dans l’état actuel de la société, les capitaux appartenant aux capitalistes, qui, suivant leur bon plaisir ou leur intérêt personnel, les prêtent ou ne les prêtent pas, la terre aux propriétaires de biens fonds, qui, à leur volonté encore, les afferment ou ne les afferment pas, il résulte de cette concentration en certaines mains de toutes choses refusées souvent par ceux qui les détiennent à ceux qui en ont besoin que beaucoup de bras restent sans emploi ? Le remède n’est-il pas dès lors indiqué ? C’est que la société garantisse le travail à ceux qui en manquent et se charge de leur en procurer. À cette condition, que la propriété soit une institution légitime ou non, ses effets les plus fâcheux seront corrigés, puisque, le cas arrivant où les possesseurs de capitaux mobiliers ou immobiliers refuseraient l’argent à ceux-ci, la terre à ceux-là, il y aurait un capitaliste ou un propriétaire tout trouvé qui serait l’État et qui assurerait de l’emploi à qui en manquerait.

En résumé, le communisme est une simple utopie, quand il n’est pas un moyen d’exploiter des passions furieuses. Le socialisme est une théorie pratique et pleine d’avenir. Il n’a pas encore résolu beaucoup de problèmes, mais il en a posé un grand nombre d’une façon saisissante. Il n’aurait fait que les poser qu’il n’y aurait point à déplorer les excès plus apparents que réels dont il porte en ce moment le poids très lourd. Il aura du moins servi à réviser une foule de dogmes sociaux décrépits ou nuisibles, et concouru, dans une mesure impossible encore à déterminer, mais à coup sur considérable, à l’évolution sociale qui s’opère sous nos yeux.

Page 800

Socialisme devant le vieux monde (Le) ou Le vivant devant les morts, par V. Considerant, ex-représentant (Paris, 1849, in-80).

Le livre a pour épigraphie ces paroles de Jeanne d’Arc aux Anglais « Aux horions, nous — Index page 108 — verrons qui a le meilleur droit. » Voilà au moins un prospectus qui n’y va pas par quatre chemins. Le tout se compose de quatre parties :
1° Qu’est-ce que le socialisme ?
2° Développements du socialisme.
3° Caractères et dangers du socialisme.
4° Adversaires du socialisme.

D’abord, qu’est-ce que le socialisme ? Considerant pose en fait, avant d’aller plus loin, que la société moderne ne peut plus tenir. « La société moderne, dit-il, est en proie à une décomposition définitive. Le vieux monde, le monde de l’esclavage, de la féodalité, du prolétariat, le monde païen, attaqué dans sa base il y a dix-huit cents ans par la grande explosion de la doctrine de liberté, d’égalité et de fraternité que le Christ eut pour mission d’apporter à la terre ; le monde de la misère, de la lutte, de l’exploitation de l’homme par l’homme est ébranlé jusque dans ses fondements, il craque de toutes parts sous ses étais vermoulus. Toute la question est de savoir si la fonte des glaces qui couvrent le vieux monde se produira par un phénomène de transition douce, bienfaisante et régulière ou par une débâcle générale.

Considerant est d’avis, comme ses frères les phalanstériens, qu’il est possible de ménager une transition entre l’état de choses actuel et ce qui doit exister dans l’avenir. On ne peut plus arrêter la vie universelle et le développement de l’histoire ; mais, si on ne peut comprimer tout cela, on peut le régler. Il importe de commencer par l’affranchissement des prolétaires, sinon la guerre sociale est imminente. Que l’on discute posément le problème de la destinée sociale, rien de mieux, et tout le monde peut avoir à y gagner ; mais l’auteur a recours au terrorisme. Pour toute l’Europe civilisée, dit-il, le temps est venu de l’émancipation sociale des prolétaires qui travaillent et qui souffrent, qui créent les produits et les richesses et qui végètent dans les privations et l’indigence ; tout comme en 1789, en France, avait sonné l’heure de l’émancipation politique pour l’avant-garde des prolétaires, pour la bourgeoisie que le vieux monde féodal et clérical maintenait jusque-là en dehors de l’enceinte sacrée des droits. Vouloir entraver aujourd’hui l’émancipation sociale du peuple, au lieu d’y travailler avec une ardente fraternité, avec l’intelligence des idées nouvelles, des besoins nouveaux, c’est élever des digues contre la mer qui monte, c’est provoquer un cataclysme, c’est préparer à l’Europe entière un 1793 démocratique et social ; en un mot, c’est exposer la civilisation actuelle à une crise plus redoutable que la chute de la civilisation romaine. Plus loin, l’écrivain annonce que la sanglante révolution de Juin n’aura été que la première escarmouche d’avant-garde de cette guerre horrible ; mais il n’indique pas les moyens de prévenir de pareilles éventualités ; il se contente de récriminer contre tout le monde et de prophétiser un incendie sans exemple dans l’histoire. Suivant lui, l’idée du siècle est le socialisme. La Révolution de 1789 a tué les vieilles aristocraties au profit exclusif de la bourgeoisie. Devant le socialisme, il n’y a plus d’obstacle que la bourgeoisie ; il faut la tuer. Le socialisme a ses racines dans l’humanité historique. Il a toujours été victime, il a été victime dans toutes les sociétés humaines. Dans la tradition dont le monde actuel est issu, il a été l’objet de persécutions particulièrement âpres. Il a eu contre lui les Écritures, les apôtres, les saints, les Pères de l’Église, la féodalité et, en dehors des institutions, la philosophie et la pensée, « qui sont des privilèges à détruire ». Arrivé au XIXe siècle, l’auteur fait l’inventaire de tous les systèmes dont le socialisme est le couronnement : ce sont le babouvisme, le système coopératif d’Owen, le communisme icarien, le saint-simonisme, le système phalanstérien de Fourier, le communisme proprement dit, celui de MM. Pierre Leroux, Louis Blanc, Proudhon. Il y a un chapitre intitulé Portrait de la bête. La bête, c’est Proudhon. Considerant trouve Proudhon affreux, anti-socialiste. Ailleurs, pourtant, il définit la doctrine de Proudhon un socialisme noueux. Considerant est pour la communauté des femmes « Je le dis carrément, à la barbe des tartufes de tous les genres, des cafards de la morale et de la religion, en face de toutes les hypocrisies que je déteste. Je ne vois rien de criminel en soi ni dans l’amour ni dans la variété et le changement des affections. S’il est immoral d’aimer sans autorisation et sans contrat, s’il est damnable d’avoir aimé plus d’une fois, je demande à être lapidé par ceux qui sont sans péché — Index page 109 —, à moins qu’ils ne soient en même temps sans cœur. » Autre chose est le cœur, autre chose l’intérêt social qui exige le respect de la famille dans l’intérêt de tous, sans compter l’intérêt de l’humanité en général qui demande que l’homme n’abandonne ni sa femme ni sou enfant, parce qu’il est démontré que l’un et l’autre ont besoin de la famille pour vivre. Considerant termine par une apostrophe aux phalanstériens « Restons, dit-il, les disciples de notre maître Fourier, c’est-à-dire fidèles à la loi d’harmonie universelle. Il n’y a contre nous que l’égoïsme et la peur. Les égoïstes et les peureux sont des infirmes. Traitons-les par notre dévouement et sachons les guérir. »

L’œuvre eut pendant quelques années une vogue immense ; elle n’est plus aujourd’hui qu’un monument à consulteur dans l’histoire des idées politiques en France.

Page 801

Sociantisme s. m. (so-si-an-ti-sme, rad. socier). Phil. soc.

Période intermédiaire qui suit le garantisme et précède l’harmonie, dans le système de Fourier.

Page 854

Solvabilité s. f. (sol-va-bi-li-té- rad. solvable).

Pouvoir, moyen qu’on a de payer. Doutez-vous de ma solvabilité ? Je me portai caution de sa dette ; il me fut aisé de fournir des preuves de ma solvabilité, je les avais sur mot. (G. Sand.) La solvabilité, c’est le droit au crédit. (E. de Gir.)

Encycl. La solvabilité est une qualité commerciale qu’il est difficile d’apprécier ; elle tient à un ensemble de faits plus ou moins bien définis. Dans le commerce, pour être réputé solvable, il ne suffit pas de payer ce qu’on doit, il faut encore effectuer ses payements avec exactitude, et, de plus, que cette exactitude soit notoire. Il faut que ceux avec lesquels un négociant est en relations, par les mains desquels passent ses effets, n’aient aucun doute, aucune inquiétude à cet égard. La solvabilité, comme l’honorabilité, est une qualité qu’on pourrait dire objective. Un homme peut être probe, avoir souci de l’honneur ; il faut encore que l’opinion publique lui reconnaisse cette qualité pour que son honorabilité soit établie. De même qu’il y a des nuances dans l’honorabilité, il y eu a aussi dans la solvabilité, et ces nuances ont assez d’importance pour qu’on les ait classées par ordre et pour ainsi dire numérotées. La solvabilité complète est celle de l’homme qui réunit toutes les qualités d’ordre, d’économie, de régularité, qui a le plus grand souci de sa signature ; si sa probité commerciale est, de plus, appuyée sur une fortune respectable, sa solvabilité est classée au premier rang. En second lieu viennent les négociants qui ont toujours fait honneur à leur signature, mais dont le commerce ou les entreprises présentent des aléas tels qu’une éventualité peut leur causer de graves mésaventures, ou bien encore ceux qui, tout en payant exactement, sont réputés n’avoir que de petites avances, un modeste roulement de fonds ou ne réaliser que de médiocres bénéfices. Puis viennent ceux qui, soit par défaut d’ordre, d’avances ou pour toute autre raison, manquent d’exactitude dans leurs payements, quoiqu’ils les effectuent intégralement. Après ceux-ci se placent ceux qui ont toujours fait face à leurs affaires, mais qui ne présentent que de très médiocres garanties, soit comme propriétés, soit comme marchandises en magasin ou toute autre espèce de valeurs, dans le cas où ils viendraient à manquer à leurs engagements ; en dernier lieu viennent ceux dont les payements sont irréguliers et incertains ; on dit de ceux-là que leur solvabilité n’est pas établie. Si l’on pouvait consulter les livres d’un commerçant, examiner ses inventaires, connaître ses opérations, la quantité exacte de marchandises en magasin, la quantité et la valeur réelle de ses créances, on pourrait, abstraction faite de sa probité, établir quelle est au juste sa solvabilité. Mais on n’a point, pour faire cette appréciation, des renseignements suffisamment exacts, et, à défaut de preuves, on est forcé de s’en tenir aux apparences quelquefois trompeuses, à l’opinion, aux probabilités. Aussi entre-t-il beaucoup d’arbitraire dans le classement des personnes, des maisons en diverses catégories de solvabilité. Il n’est guère qu’un fait qui ne puisse laisser — Index page 110 — de doute, encore peut-il être apprécié diversement, c’est le protêt. Un protêt est toujours une grave atteinte portée à la réputation de solvabilité. On n’examine pas pour quelles raisons, peut-être fortuites le payement n’a pas été effectué ponctuellement. On ne sait qu’une chose, c’est qu’il ne l’a pas été. Pourtant il y a ici encore des nuances. Plus la somme protestée était minime, plus la solvabilité paraît faible. En effet, si l’on comprend qu’une personne, surprise tout à coup par une échéance oubliée, ne puisse pas disposer immédiatement de 5, 000, 3, 000, 1, 000 ou même 500 francs, on ne s explique point qu’elle ne trouve pas 300, 200 ou 100 francs pour faire face à un payement cette situation est une très grave présomption contre sa solvabilité. Les commerçants et surtout les banquiers ont, à tout moment, besoin de connaître la solvabilité des personnes avec lesquelles ils ne traitent point directement, mais dont les effets leur sont remis par des tiers, soit en payement, soit à l’escompte. Pour obtenir cette connaissance, ils ont recours à des agences de renseignements qui s’enquièrent de la solvabilité des personnes qu’on leur désigne et qui recueillent à cet égard tous les faits qu’il est utile de connaître. Dans ces agences, chaque commerçant a une fiche à son nom, qui est son dossier commercial, et où sont indiqués le nombre de protêts qu’il a encourus, les dates de ces actes et la somme des effets protestés. Tant que les indications portent sur des faits aussi précis, il y a peu de place pour l’arbitraire ou l’erreur d appréciation mais comme la solvabilité ne consiste pas seulement, nous l’avons dit, à n’avoir jamais été requis d’effectuer un payement par ministère d’huissier, et qu’elle suppose encore certaines garanties, les agences de renseignements sur ce dernier point sont laissées à elles-mêmes et apprécient comme elles l’entendent. Elles supposent ce qui leur plaît, d’après des apparences plus ou moins sérieuses, elles recueillent dans le voisinage des opinions qui ne subissent aucun contrôle. Sur les notes, fournies par ses commis, l’agence classe les individus dans telle ou telle catégorie de solvabilité. Une copie de la fiche de renseignements est délivrée à titre confidentiel aux clients de l’agence et il arrive souvent que ceux dont le dossier commercial est ainsi composé voient la circulation de leurs effets entravée, alors que leurs affaires sont des plus prospères, sans qu’ils puissent se rendre compte de la cause occulte qui enlève le crédit à leur signature. Il va sans dire que ces commerçants dont la solvabilité a le malheur d’avoir été suspectée par une de ces agences des renseignements et dont le crédit, en raison de cela même, n’a pu que difficilement se développer sont notés sous la rubrique Petit crédit ; c’est un cercle vicieux. Presque tous les commerçants se sont effrayés à l’idée émise notamment par Fourier et Proudhon de donner de la publicité à leurs opérations ; ils considèrent cette publicité comme une atteinte à leur liberté, à leurs intérêts, presque à leur dignité. Mais ils ne savent pas qu’elle serait pour eux cent fois moins dangereuse que ces renseignements confidentiels qu’on se procure sur leur compte, qu’ils ignorent, qu’on ne peut contrôler et qui leur ferment un crédit dont la publicité de leurs écritures les ferait jouir en témoignant de leur solvabilité.





Pour citer ce document

« Tome 14, S-TESTA (index, pages 103-110)  » , charlesfourier.fr , rubrique « Les articles » , mai 2020, en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article2207 (consulté le 8 septembre 2020).



 . 

 . 

 .