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mise en ligne : mai 2020

Tome 15, TESTAM-Z (index, pages 110-116)






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Page 377

Toussenel, Alphonse

Écrivain français, né à Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire) en 1803.

Lorsqu’il eut terminé ses études, il revint à la campagne, où il s’adonna à l’agriculture et commença ses curieuses observations sur les mœurs des animaux. Ayant lu les ouvrages de Fourier, il devint un enthousiaste partisan des idées et du système de ce célèbre socialiste. M. Toussenel se rendit alors à Paris (1838), se fit journaliste et devint en 1837 rédacteur en chef du journal la Paix. En 1841, il alla remplir à Boufarik les fonctions de commissaire civil, dont il se démit l’année suivante à la suite d’un conflit avec l’autorité militaire. De retour à Paris, il prit part à la fondation de la Démocratie pacifique, organe du système phalanstérien, et en devint un des collaborateurs — Index page 111 — assidus. Après la Révolution de 1848, M. Toussenel fit partie de la commission du travail instituée au Luxembourg. Il publia ensuite, avec F. Vidal, le journal intitulé le Travail affranchi ; mais lorsqu’il vit le triomphe de la réaction et les attaques ardentes dont les socialistes étaient l’objet, il renonça à la politique militante et s’occupa à peu près exclusivement de travaux sur les animaux et sur la chasse, auxquels il doit sa réputation. M. Toussenel est un écrivain ingénieux, spirituel et paradoxal, un observateur très fin en même temps qu’un esprit doué d’une fantaisie charmante. Il ne faut pas chercher dans ses écrits de raisonnements suivis. Ce qu’on y trouve, ce sont d’ingénieuses dissertations, pleines d’imprévu, d’aperçus piquants, des causeries fantaisistes, un grand art pour bien présenter le paradoxe, un style familier, où la grâce abonde ; c’est la conversation d’un homme d’esprit, qui, lorsqu’il s’élève, devient poétique par le sentiment. Outre de nombreux articles dans le Globe, dans la Bibliothèque des feuilletons, dans les journaux précités, etc., on doit à M. Toussenel : les Juifs rois de l’époque, histoire de la féodalité financière (1841, in-8°, réédité en 1847, 2 vol.) ; l’Esprit des bêtes, vénerie française et zoologie passionnelle (1847, in-8°), plusieurs fois réédité, son chef-d’œuvre auquel nous avons consacré un article spécial (v. Esprit des bêtes), Travail et fainéantise (1849, in-8°) ; Programme démocratique (1849, in-8°) ; le Monde des oiseaux, ornithologie passionnelle (1852, in-8°), plusieurs fois réédité et que nous avons apprécié à l’article Oiseaux (Monde des) ; Tristia, histoire des misères et des fléaux de la chasse en France (1863, in-18), etc.
[Il est mort à Paris le 30 avril1885. (t. 17, p. 1935)]

Page 704

Utopie s. f. (u-to-pi du gr. ou, non ; topos, lieu).

Thomas Morus avait nommé ainsi le pays imaginaire où il place son gouvernement fictif. Le nom du pays s’est transporté à ce gouvernement, et le mot est devenu synonyme de rêverie, idéal qui semble irréalisable. Rabelais s’en est également servi pour désigner le royaume de Grandgousier. Système ou plan d’une réalisation qui paraît impossible : Les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées. (Lamartine) Chez les parvenus satisfaits, le dévouement aux intérêts du peuple s’appelle utopie séditieuse. (Mme E. de Girardin.)

– Encycl. L’utopie est une des formes de l’idéal et, par conséquent, elle en a tous les caractères. Le mot idéal, pris dans le sens le plus général, est synonyme de fictif ou d’imaginaire, et il s’applique à tous les objets qui n’ont pas d’existence hors de l’esprit qui les conçoit.

L’idéal s’identifie pour une part avec le possible. En effet, tout ce que nous concevons simplement comme possible, mais qui n’est pas encore réalisé, est purement idéal. Seulement la réciproque n’a pas lieu et on ne peut pas dire que tout ce qui est idéal soit possible. Cette identité partielle est cause que l’idéal joue un rôle considérable dans la vie pratique de l’humanité. Par exemple, il prend une part considérable dans l’exercice de la conscience morale. C’est un fait très fréquent et que l’on peut constater en se rendant compte de ce qui se passe dans l’esprit lorsque avant d’agir nous consultons la conscience. Elle est, comme on l’a dit, le pouvoir de connaître le bien et le mal et de les distinguer l’un de l’autre. Lorsque nous jugeons qu’il dépend de nous de faire ou un plus grand bien ou un plus petit ou ce qui est mal, et qu’il est nécessaire d’opter entre les trois, si nous optons pour le plus grand bien, nous faisons bien moralement ; si, au contraire, nous optons pour le mal ou même pour le plus petit bien, nous faisons mal.

Mais ce qu’il importe surtout de remarquer, c’est la nature des choses que nous comparons avant de prendre un parti. En effet, ces choses, au moment où nous les comparons, n’ont pas une existence réelle hors de notre esprit qui les conçoit ; elles sont seulement considérées comme possibles et, par conséquent, elles sont purement idéales. Ainsi, quand on consulte sa conscience avant d’agir, on compare des idéalités qui appartiennent à la catégorie du possible — Index page 112 —. Lorsque, après avoir agi, on se repent, parce que l’on juge que l’on aurait pu faire mieux, cela vient de ce qu’on a comparé l’action faite, qui est une réalité, avec une action idéale qui était possible au moment où l’on s’est déterminé. Dans ces différents cas, l’idéal, considéré comme possible, a servi de base aux appréciations de la conscience morale. En résumé, la conscience morale ne peut être pour nous un guide éclairé qu’à une condition : c’est que nous ayons la conception du bien possible, pour pouvoir le faire, et celle du mal possible, pour pouvoir l’éviter.

Ainsi l’idéal est souvent un mobile que nous cherchons à réaliser, et cela peut arriver, non seulement dans les cas où la conscience morale a lieu d’intervenir, mais encore toutes les fois que nous avons un parti à prendre. En effet, avant d’agir volontairement, il faut avoir l’idée de ce qu’on veut faire. C’est une nécessité qui s’impose et aux personnes n’ayant à s’occuper que d’affaires privées et aux hommes d’État qui doivent prendre une décision dans l’exercice de la fonction souveraine. Ces derniers exercent un art, qu’on appelle la politique et qui est susceptible de faire des progrès, comme tous les arts.

En politique, comme dans tout autre art, la théorie est un assemblage de règles. Mais, parmi les écrivains qui s’en sont occupés, il y en a un certain nombre qui, au lieu de proposer leurs conseils sous la forme de préceptes abstraits, ont décrit un État modèle, c’est-à-dire une société politique idéale ou imaginaire, qui, si elle était réalisée, serait un type de perfection. C’est ainsi que Platon a procédé dans les deux dialogues intitulés la République et les Lois. Thomas Morus a fait de même et il a donné à son État imaginaire le nom d’Utopie, qui, selon l’étymologie, signifie une chose n’existant nulle part. Ce mot, après avoir été un nom propre, est devenu un nom commun ; on l’a appliqué d’abord aux sociétés imaginaires comme celle de Thomas Morus, dont la réalisation paraissait ou impossible ou très difficile, et ensuite à tous les idéaux dont le caractère est le même. Dans tous les cas, le mot utopie est généralement pris en mauvaise part, et cependant l’illustre chancelier qui l’a employé le premier ne l’entendait pas ainsi ; il espérait bien que sa conception pourrait se réaliser un jour quelque part, au moins en partie. Mais il y a beaucoup de gens routiniers dont l’esprit est rebelle à la conception de l’idéal et auxquels il est difficile de faire admettre la possibilité d’aucune chose meilleure que ce qui est. Lorsqu’on leur présente un idéal quelconque et qu’on leur parle de le réaliser, ils crient tout de suite à l’utopie. Sans doute l’excès contraire est possible aussi, et ce qui le prouve, c’est qu’on voit des hommes dont l’esprit est constamment occupé de projets irréalisables et qui se rendent ridicules à force d’en parler. Mais cela montre seulement qu’il faut garder un juste milieu, et ce n’est point une raison pour persifler et pour paralyser les inventeurs. La conception de l’idéal est nécessaire au progrès. Souvent ce qui avait été qualifié d’utopie à une époque devient une réalité sensible dans un autre temps. Par exemple, la conception utopique de Thomas Morue a été réalisée en certaine partie par la nation anglaise.

Parmi les autres utopies dignes d’être rappelées, nous nous contenterons de citer l’Argenis de Barclay, l’Oceana d’Harrington, la Salente du Télémaque, les Entretiens de Phocion de l’abbé Mably, l’Arcadie de Bernardin de Saint-Pierre, l’Icarie de M. Cabet, etc. Une utopie que beaucoup d’esprits distingués se plaisent à caresser, c’est celle de la paix universelle et perpétuelle dans l’humanité. C’était le rêve favori de Bernardin de Saint-Pierre. Voilà un de ces idéaux que les hommes dépourvus de cœur et d’esprit appellent une utopie, et dont cependant des personnes très distinguées espèrent la réalisation. On nous dira peut-être : ce n’est qu’une espérance. Oui, sans doute ; mais si nous voulions fouiller dans l’histoire et en exhumer des exemples de choses qui ont été effectuées après avoir été jugées impossibles, nous en trouverions des milliers. C’est au moins une raison pour ne pas être trop prompt à prononcer ce mot d’utopie dont on a tant abusé.

Utopie (De optimo reipublicae statu, deque nova insula Utopia), roman politique de Thomas Morus (Londres, 1518, in-4°). Lorsqu’il compose ce livre, Thomas Morus, depuis longtemps employé dans diverses ambassades et — Index page 113 — missions diplomatiques, avait vu le bien et le mal de tous les gouvernements. Il y avait sans doute trouvé bien plus de l’un que de l’autre ; car ne pouvant présenter aucun d’eux pour modèle à son pays, il imagina l’Utopie, terre inconnue, à l’existence de laquelle on pouvait facilement croire, vingt ans après la découverte de l’Amérique par Colomb.

Quoi qu’aient prétendu quelques biographes de Thomas Morus, et M. Campbell en particulier, l’Utopie ne fut pas pour son auteur un simple jeu d’esprit ; de tous ses ouvrages littéraires, elle fut certainement celui qu’il considéra comme son œuvre capitale, le seul peut-être auquel il attache quelque importance. Nous allons donner une analyse succincte de cet écrit, dans lequel nous semblent avoir largement puisé tous nos socialistes modernes. La première partie de l’Utopie est toute critique. C’est le tableau de la société anglaise. L’auteur suppose avoir rencontré à Anvers un savant voyageur nommé Raphaël, avec lequel il s’est lié d’amitié ; leurs entretiens roulent d’ordinaire sur la philosophie et le gouvernement. Raphaël attaque avec force les abus des monarchies européennes, s’élève contre leur despotisme et les maux qui en sont la conséquence, contre le servilisme des gens de cour, la vénalité des charges, la manie des conquêtes, etc. ; mais son indignation éclate surtout contre les gentilshommes, les couvents et les moines. Il les accuse de tous les malheurs publics ; leur luxe envahit et détruit tout ; les richesses, les propriétés concentrées dans leurs mains constituent un monopole qui engendre la cherté des grains, prive le pauvre de la la subsistance et le force de recourir au vol ; car le grand nombre des vols, provient, d’après lui, de la misère des petits et de la cupidité des grands, qui possèdent les terres et en chassent les petits propriétaires à force de vexations. Il déplore les rigueurs des lois répressives et prouve que cette rigueur les rend inefficaces. Si l’on frappe du même châtiment le voleur et l’assassin, il arrive nécessairement qu’il y a plus d’assassins que de voleurs, nul individu pervers ne s’arrêtant à un délit que la loi punit comme un crime. Il s’élève contre la peine de mort, en arguant de la loi de Moïse. Il conclut, en un mot, qu’il n’y a pas de bonheur possible dans les États où existent de pareils abus, surtout le droit de propriété personnelle, qu’il regarde comme la source des maux qui affligent. les peuples, et il prononce en faveur de l’égalité ces remarquables paroles : « Or l’éga1ité est., je crois, impossible dans un Etat où la possession est solitaire et absolue... Voila ce qui me persuade invinciblement que l’unique moyen de distribuer les biens avec équité, avec justice, et de constituer le bonheur du genre humain, c’est l’abolition de la propriété. Tant que le droit de propriété sera le fondement de l’édifice social, la classe la plus nombreuse et la plus estimable n’aura en partage que disette, tourments et désespoir. » La seconde partie, au lieu d’afficher des prétentions dogmatiques, n’est que le rapport, par un témoin oculaire, de la vie que mènent les habitants de l’île d’Utopie, et elle est divisée par chapitres. Après la description de l’île, vient le chapitre De l’organisation matérielle des villes ; celui qui traite des magistrats les montre tous, sans exception, soumis à l’élection populaire. Parmi les arts et métiers, le plus noble, celui dont personne n’a le droit de s’exempter, c’est l’agriculture. Les enfants l’apprennent en théorie dans les écoles, en pratique dans les campagnes voisines de la ville, où ils sont conduits en promenades récréatives. Mais les travaux matériels ne doivent pas prendre plus de six heures de la journée. Le but des institutions sociales, en l’Utopie, est de fournir d’abord aux besoins de la consommation publique et individuelle, puis de laisser à chacun le plus de temps possible pour s’affranchir de la servitude du corps, cultiver librement son esprit, développer ses facultés intellectuelles par l’étude des sciences et des lettres. C’est dans ce développement complet que les Utopiens font consister le vrai bonheur. Le chapitre intitulé Des rapports mutuels entre les citoyens règle les relations de famille d’une façon qui rappelle un peu trop les institutions des Spartiates.

Au chapitre Voyages, on trouve beaucoup de considérations sur le mépris des richesses et le but de la vie humaine. Morus aurait-il voulu faire une épigramme en plaçant au chapitre des Esclaves tout ce qui concerne les lois et les usages des Utopiens sur le mariage ? Quoi qu’il en soit, c’est là que se trouvent aussi les lois sur la chasteté, celles sur — Index page 114 — l’adultère et celles sur le divorce. Le chapitre de la Guerre conclut à l’anéantissement de cette coutume barbare. Celui des Religions de l’Utopie mérite une mention toute particulière. Au moment où l’Europe entière était en feu, où des chrétiens s’entr’égorgeaient au nom d’une religion qu’ils disaient être de paix et d’amour, Morus professe largement la tolérance religieuse. « Les Utopiens mettent au nombre de leurs institutions les plus anciennes celle qui prescrit de ne faire tort à personne pour sa religion ». Et, s’ils ne proscrivent pas le prosélytisme, l’intolérance et le fanatisme sont punis par l’exil ou l’esclavage. Morue termine son livre par quelques mots qui indiquent le degré d’importance qu’il attachait a son oeuvre. Il ne la considérait pas comme une chose pratique, non plus sans doute que Platon ne fit de sa République, mais bien comme un idéal bon à montrer aux politiques de son temps. Voici, du reste, ses propres paroles : « Je confesse aisément qu’il v a chez les Utopiens une foule de choses que je souhaite voir établies chez nous. Je le souhaite plus que je ne l’espère. » L’Utopie n’a qu’un défaut, mais il est capital ; c’est de trop songer aux intérêts matériels du peuple, et point assez à sa liberté. Tout appartient à tous, sauf les femmes, fort bien ; mais pourquoi la vie en commun, pourquoi des esclaves dans un pays qui ne reconnaît pas la propriété, pourquoi la peine de mort contre l’adultère dans un pays où cette peine est abolie comme immorale ? À l’or pur, il s’est mêlé beaucoup d’argile. On a reproché à Morus d’avoir traité plusieurs sujets d’une façon quasi plaisante, mais ou pourrait en dire autant de Rabelais. Une grande hardiesse se cache sous l’aiguillon de la plaisanterie, et Th. Morus vivait sous des tyrans cruels et absolus.

L’Utopie a été traduite dans toutes les langues. Il en existe quatre traductions en français : celle de Jehan Le Blond, publiée a Paris en 1550 ; celle de Gueudeville, publiée à Leyde en 1715 et à Amsterdam en 1730 ; celle de Th. Rousseau, publiée à Paris en 1789 ;enfin la plus récente et la meilleure, celle de M. V. Stouvenel, avec une introduction et des notes (Paris, 1842, in-8°).

Pages 704-705

Utopiste adj. (u-to-pi-ste - rad. utopie).

Qui a rapport à une utopie, qui a le caractère d’une utopie : Le XIX° siècle a réalisé les rêves utopistes du XVIII°. (E. Scherer.)

– s. m. Individu qui fait des utopies, qui forme des projets imaginaires : Le plus grand des utopistes est le moraliste qui se flatte de corriger les hommes. (A. Fée)

– Encycl. On est assez généralement porté a regarder les utopistes comme se trouvant dans un état d’esprit voisin de la folie. Cette idée, l’une des plus fausses qui puissent exister, vient de ce que l’homme qui crée une utopie, embrassant quelquefois d’un coup d’œil de génie le temps présent et le temps à venir, substituant aux faiblesses actuelles de l’individu les facultés et les vertus contenues en germe dans l’être collectif humanité, devançant par là même ce qui peut exister, et offrant ainsi à ses contemporains des singularités dont leur esprit ne peut que s’étonner sans les comprendre, doit en conséquence paraître un homme singulier. Il est singulier en effet, non toutefois comme un fou, mais comme un poète et un devin. Si, dans ses rêves de bonheur et de perfectionnement, il va jusqu’à des limites auxquelles paraît ne devoir jamais atteindre le progrès de l’humanité, on ne peut nier du moins qu’il est entraîné par un amour profond de cette humanité, et qu’il y joint une intelligence supérieure.

Platon fut un utopiste, dans sa République, et personne n’ignore qu’il y eut en Platon le génie d’un poète autant que celui d’un philosophe. Fénelon fut un utopiste dans cette partie du Télémaque où il expose le gouvernement de Salente, et tout le monde sait aussi combien il y eut du poète chez Fénelon. Ce qui frappe surtout dans le caractère des utopistes, en général, c’est une bonté, une candeur, une honnêteté, que l’on rencontrerait difficilement ailleurs au même degré. On a dit sur Thomas Morus : « Il n’est pas dans l’histoire de caractère qui ait plus approché de la perfection. Ne disons pas de lui : Il était simple, naturel ; c’est un éloge qu’on peut décerner à tous ceux qui ont mérité le nom de grand. Il semble que toutes ces qualités aient été le produit spontané de sa nature. Il est enjoué sans ostentation : il monte à. l’échafaud, n’ayant pour auréole que sa bonté sans faste » Érasme ajoute : « Beaucoup d’hommes d’État de nos jours n’ont de faveurs et de grâces à accorder qu’à leurs amis ou à leurs créatures. Les Français ne protègent que des Français, les Allemands que des Allemands, les Écossais que des Écossais ; Morus dans sa bienveillance embrassait tout le monde... En le perdant, chacun pleurait. un ami, un frère. » Il faut lire, dans l’Éloge de l’abbé de Saint-Pierre, par M. Prévost-Paradol, et dans les Études sur le vie et les écrits de l’abbé de Saint-Pierre, par M. Goumy (1861), quelles furent les exce1lentes qualités de cœur et d’esprit dont se montra doué cet homme de bien, qui rêvait la paix perpétuelle, la proportion dans les impôts et la suppression de la misère. On a peine à comprendre comment, même avec les préjugés de l’époque l’Académie française exclut de son sein, à la presque unanimité, l’auteur de ces rêves bienfaisants ; mais le vénérable abbé trouva une compensation dans le Club de l’Entre-sol, qui fut, dans la première partie du XVIII° siècle, une véritable Académie des sciences morales et politiques. Si maintenant nous jetons un regard sur Fourier, nous verrons chez lui une semblable honnêteté unie aussi à une vive imagination. Commis marchand et courtier de commerce, il touche du doigt toutes les plaies qui font à cette époque la honte du monde commerçant : l’accaparement, l’agiotage, la falsification, la contrebande, la banqueroute. Il se voit chargé de jeter secrètement à la mer une cargaison de riz que ses patrons avaient laissé gâter, afin de maintenir le haut prix des denrées. Exalté par cette horrible spéculation, il prend la plume, et il écrit, sous l’influence de cette conviction, que « le commerce est l’art d’acheter trois francs ce qui en vaut six, et de vendre six francs ce qui en vaut trois. » Ce n’est pas seulement le commerce qu’il veut réformer ; ses idées se développent ; ses rêves s’agrandissent ; c’est la société entière dont il formule la réforme radicale et complète. Ou pourrait multiplier les exemples, et faire ressortir plus longuement le caractère général des utopistes ; mais il suffit d’avoir indiqué ces trois physionomies, prises dans des classes diverses et à des époques différentes. Ajoutons, pour justifier par une observation pratique le respect dont nous faisons profession pour ces hommes, que plusieurs de leurs idées, qualifiées autrefois rêveries, sont rangées aujourd’hui parmi les idées réalisables, et que bien des utopies des temps passés sont devenues pour notre siècle des faits accomplis.

Page 815

Vauthier, Louis-Léger

Ingénieur et homme politique français, né à Bergerac en 1815.

Admis en 1834 à l’École polytechnique, il en sortit dans le corps des ponts et chaussées, partit en 1839 pour le Brésil, où il dirigea la construction des routes de la province de Fernambouc et, de retour en France en 1846, s’y rallia aux opinions phalanstériennes. Élu en 1849 par le département du Cher député à l’Assemblée législative, il suivit Ledru-Rollin au Conservatoire des arts et métiers, le 13 juin 1849 et fut arrêté. Traduit en octobre devant la haute cour de Versailles, il fut du petit nombre des accusés qui consentirent à répondre et se vit condamner à la déportation. Emprisonné successivement à Doullens, à Belle-Île et à Sainte-Pélagie, il fut rendu à la liberté en 1855 et partit pour l’Espagne, où il obtint un emploi d’ingénieur. De retour à Paris , il ne s’occupa pas de politique tant que dura l’Empire. Après la révolution du 4 septembre 1870, il devint, par élection, chef du 125° bataillon de la garde nationale, donna sa démission après le 31 octobre et fut réélu. M. Vauthier se démit de nouveau de son grade après l’insurrection du 18 mars 1870. Élu membre du conseil municipal de Paris dans le XVIII° arrondissement le 30 juillet 1871, il a été réélu aux élections du 29 novembre 1874, et il a été président de ce conseil. En avril 1876, il a posé sa candidature à la députation dans l’arrondissement de Saint-Denis ; mais n’ayant pas été accepté par le comité démocratique, il s’est retiré avant le premier tour de scrutin. On lui doit : De l’impôt progressif (1851, in-12) ; — Index page 116Manuel des aspirants aux fonctions de Conducteur et d’agent voyer (1854, in-18), avec Allyre Bureau ; le Percement du Simplon et les intérêts de l’Europe en Occident (1875, in-8°), etc.





Pour citer ce document

« Tome 15, TESTAM-Z (index, pages 110-116)  » , charlesfourier.fr , rubrique « Les articles » , mai 2020, en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article2206 (consulté le 8 septembre 2020).



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