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D’un homard et d’une sorcière
Introduction aux cartes d’analogie

Jean-Louis Bédouin  |  2018 / n° 29 - Compléments - Inédits sur site |  octobre 2018



Pour citer ce document

BéDOUIN Jean-Louis , « D’un homard et d’une sorcière. Introduction aux cartes d’analogie  », Cahiers Charles Fourier , 2018 / n° 29 - Compléments - Inédits sur site , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article2078 (consulté le 18 novembre 2018).

Texte intégral

Source : Le Surréalisme, même. Paris, revue trimestrielle, directeur André Breton, Printemps 1959, n° 5, p. 19-20. Directeur : André Breton. Rédacteur en chef : Jean Schuster. Réalisateur : Robert Benayoun. Rédaction : 17, rue Gramme. Administration : 8, rue de Nesle [Librairie Jean-Jacques Pauvert]. Éditeur : Jean-Jacques Pauvert. Tirage limité à 1 975 exemplaires numérotés ; n° 688. Couverture : Piano apocalyptique, par Hans Arp.

Une application directe du système de Fourier fut à l’origine du jeu dit de la « carte d’analogie » qui prit naissance un été que nous nous trouvions quelques-uns réunis sur la côte bretonne. Il s’agissait de vérifier, au moyen d’images poétiques, « l’état des ressorts sensoriels et affectifs » de chacun d’entre nous, en relation avec les trois types de « passions mécanisantes » : cabaliste, composite, papillonne, définis par la théorie fouriériste. Les images obtenues, classées sous des rubriques correspondantes, formaient une sorte de fiche signalétique qui reçut le nom de « carte d’analogie », en signe de protestation contre l’étroit assujettissement de la pensée au principe d’identité (pourtant notoirement insuffisant en un tel domaine, souvenons-nous de Rimbaud). Mais, en raison même de la nature de la classification établie par Fourier, cette première ébauche demeurait très approximative. Il fut décidé de la reprendre sur de nouvelles bases, dans le cadre de l’activité surréaliste au cours de l’hiver 1957-1958, à Paris.

Sous la forme où il s’est finalement imposé à nous, ce jeu comprend un élément fixe : l’armature de la carte, et deux éléments variables : la qualité des personnages qui en fournissent le thème, leur nombre, ainsi que celui des joueurs.

La carte d’analogie, telle qu’elle se présente dans les exemples publiés par ailleurs, comporte dix-neuf rubriques, pour la plupart déduites de celles qui leur correspondent dans l’ancien modèle de la carte d’identité française (exception faite pour la rubrique « voix », qui a été ajoutée). Ces correspondances terme à terme ont déjà par elles-mêmes une valeur analogique et traduisent un certain dépassement poétique des catégories initiales. En voici la liste, à l’exclusion du nom, qui pour des raisons aisément compréhensibles, ne subit aucun changement :

  • Photographie : Animal.
  • Père et mère : Issu de.
  • Lieu de naissance : Lieu géographique.
  • Date de naissance : Événement historique.
  • Nationalité : Civilisation.
  • Profession : Activité désintéressée.
  • Domicile : Tableau.
  • Taille : Végétal.
  • Cheveux : Couleur.
  • Visage : Héros légendaire ou romanesque.
  • Yeux : Minéral.
  • Teint : Phénomène météorologique.
  • Nez : Parfum.
  • Voix : Poème.
  • Signes particuliers : Penchant sexuel.
  • Changement de domicile : Moyen de transport.
  • Religion : Conception du monde.
  • Empreinte digitale : Caractère d’unicité.

La majorité de ces équivalences, ou plutôt de ces « traductions », se passe de commentaires. Précisons tout de même qu’à la question : « Issu de ? », la réponse peut être n’importe quel couple d’objets animés ou inanimés, à condition que l’un des deux tienne symboliquement le rôle de l’homme, l’autre, celui de la femme, comme le parapluie et la machine à coudre dans la célèbre image de Lautréamont. Il n’est que trop évident par ailleurs qu’un tableau peut servir de domicile : est-il rien que nous aimions tant qu’une peinture où nous puissions entrer et circuler ? Le fait de dire d’un homme qu’il a le visage ovale ou rond est certainement moins révélateur que de le décrire sous les traits de Jason (Freud) ou d’Immalie (Héloïse). Quant au caractère d’unicité, il faut entendre par là une formule, généralement poétique, lapidaire toujours, par laquelle on s’efforce d’exprimer ce que le personnage considéré a d’absolument propre et d’irremplaçable.
L’armature de la carte d’analogie, son prototype en blanc, n’est ainsi pas autre chose qu’une grille qui doit permettre de déchiffrer l’énigme, ou plutôt certaines énigmes, cachées sous le voile de la personnalité. En dépit de ressemblances superficielles, le nouveau jeu, qui consiste à décrire analogiquement un personnage dont l’identité est connue, n’a donc aucun rapport avec le jeu du portrait, dans lequel il faut au contraire deviner cette identité. Bien entendu, un minimum de sympathie, à tout le moins un « préjugé favorable » pour le personnage en cause, est exigé des joueurs, faute de quoi la communication sensible ne saurait s’établir entre eux et lui. Un minimum de connaissances biographiques est également requis. Quant au choix des personnages, il fut admis qu’il porterait, à l’exclusion des vivants, sur des personnages historiques, susceptibles d’être largement connus et appréciés de nous tous.

L’élaboration d’une carte comprend deux phases. Soit, par exemple, à déterminer l’animal auquel correspond Baudelaire. Le choix de Baudelaire est annoncé plusieurs jours à l’avance. Première phase : chacun des participants prépare en secret sa réponse à cette question, ainsi qu’aux suivantes. Au cours de la séance de jeu (seconde phase), il inscrit cette réponse, qui doit être anonyme, sur un bulletin. Toutes les réponses sont ensuite lues et l’on vote pour chacune d’elles, ces votes pouvant être précédés de remarques ou d’explications. La réponse adoptée est, bien entendu, celle qui réunit le plus grand nombre de voix, soit, dans l’exemple choisi : le cygne noir. Les auteurs des réponses se font connaître après chaque vote.

Une analyse détaillée de l’ensemble des réponses obtenues (plusieurs centaines pour chaque carte d’analogie), montrerait qu’il en est fort peu qui n’offrent aucun intérêt, soit en elles-mêmes, soit en relation avec celles des autres joueurs. Bornons-nous à indiquer qu’elles se répartissent de l’une des trois manières suivantes : elles se recoupent (allant quelquefois jusqu’à la similitude totale ou partielle, comme dans le cas du lieu de naissance de Freud, trois réponses ayant indiqué : Gizeh, aux pieds du Sphinx ; elles se divisent en groupes antinomiques ou divergents, exprimant ainsi la nature contradictoire du personnage auquel elles s’appliquent (pour Baudelaire, par exemple, à la question concernant l’animal, un tiers environ des réponses proposait un oiseau, un autre tiers un félin, cependant que les autres s’accordaient pour désigner le loup) ; elles tendent enfin à se disperser, la majorité d’entre elles ne parvenant à exprimer qu’un aspect de la personne considérée. Il serait également fort instructif d’analyser non plus l’ensemble des réponses de tous les participants à une ou plusieurs questions, mais toutes celles d’un même joueur pour une même carte. Un tel examen ferait apparaître les multiples incidences individuelles et collectives qui se manifestent à l’occasion de ce jeu et prouverait à l’évidence que les cartes d’analogie participent de la double nature du reflet et du faisceau lumineux qui l’engendre, qu’elles réfléchissent un personnage en même temps qu’elles l’éclairent.

Ainsi, au même titre que les autres jeux surréalistes, celui de la carte d’analogie est à la fois autant et plus qu’un moyen de distraction : une forme d’activité privilégiée liée à une conception poétique de la vie, une façon d’être sérieux sans avoir l’ennui de le paraître, une manière de vaincre la solitude grâce à l’échange illimité des valeurs sensibles.


Jean-Louis Bédouin

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