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TARCUS Horacio : El socialismo romántico en el Río de la Plata (1837-1752) (2016)

Mexico, Fondo de cultura económica, 2016, 382 p.


Pierre-Luc Abramson  |  2017 / n° 28 |  avril 2018



Index

Lieux : Amérique latine - Argentine - Chili - Montevideo (Uruguay) - Uruguay

Notions : Socialisme romantique

Personnes : Tandonnet, Eugène - Tarcus, Horacio

Pour citer ce document

ABRAMSON Pierre-Luc , « TARCUS Horacio : El socialismo romántico en el Río de la Plata (1837-1752) (2016)  », Cahiers Charles Fourier , 2017 / n° 28 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article2016 (consulté le 22 juillet 2018).

Texte intégral

Les premières caractéristiques de l’ouvrage d’Horacio Tarcus sautent aux yeux : la clarté et la symétrie. En effet, l’auteur a organisé une matière foisonnante en deux grands chapitres séparés par un « intermezzo ». Le premier est consacré au socialisme argentin, principalement portègne (il s’intitule en espagnol Del lado de acá, c’est-à-dire du côté de chez nous, sur notre rive du Río de la Plata) et le second au socialisme en Uruguay, dans la capitale assiégée du pays. Il s’intitule, bien sûr, Del lado de allá, du côté de chez eux, sur l’autre rive. Quant à l’« intermezzo », il s’intéresse à l’incessant mouvement des hommes et des idées entre les deux rives du Río de la Plata. Ces trois blocs de textes sont eux-mêmes précédés par une longue introduction théorique et méthodologique.e
La longueur de cette introduction se justifie pleinement par le fait qu’elle présente et prépare à la fois le livre que nous commentons et le volume qui paraîtra plus tard – l’an prochain sans doute – sur les années 1852-1880. La pertinence des vues de Tarcus sur l’histoire intellectuelle en général et sur celle de son pays au XIXe siècle (que personnellement nous ne distinguons pas de l’histoire des idées) justifierait sans doute que ces pages fussent éditées à part. Elles s’ouvrent par une justification argumentée de l’emploi du concept de « socialisme romantique », dont l’auteur montre qu’il subsume parfaitement l’ensemble de socialismes prémarxiens et qu’il a, en outre, l’avantage d’impliquer des liens avec la littérature contemporaine. La réflexion de l’auteur se poursuit par la critique de la dichotomie entre socialisme utopique et socialisme scientifique instaurée par Marx et Engels. Horacio Tarcus explore méthodiquement toutes ses implications et ses conséquences délétères sur la pensée et les mouvements ouvriers, dans le passé comme dans l’actualité. Non seulement, il est possible de retourner contre Marx et Engels la qualification d’utopique, comme le fait l’auteur, après Eduard Bernstein et Georges Sorel, mais – ajouterons-nous en nous référant aux travaux de Marcel Ollivier – également celle de « romantique », ce qui n’est pas non plus sans conséquence sur l’histoire des idées socialistes au Río de la Plata comme en Europe. Les pages consacrées à cette question sont, selon nous, parmi les plus suggestives de cette introduction. Tarcus pose ensuite une question essentielle, qui oriente toute sa recherche : les idées du socialisme romantique sont-elles déplacées (fuera de lugar), hors de propos, au Río de la Plata entre 1830 et 1850, au sein de Nations inachevées ? Il répond tout d’abord à la question par une théorie détaillée de la circulation des idées, qu’il divise en plusieurs moments : production, diffusion, réception, appropriation, autrement dit, dans notre vocabulaire, production, importation et créolisation créative. Quoiqu’il en soit, les considérations étayées de cette introduction théorique et méthodologique balaient définitivement les accusations de manque d’originalité du romantisme social et littéraire en Amérique latine. Elles seront également utiles à l’étude de bien d’autres cas en histoires des idées (puisque les idées sont une réalité essentiellement voyageuse), par exemple, au hasard, la réception du fouriérisme en Russie ou de la pensée grecque dans le monde musulman. S’il fallait formuler une critique à cette introduction nous dirions que, parfois, la formidable érudition de l’auteur, l’accumulation des références aux précurseurs de sa propre pensée émousse la vigueur du propos et obscurcit un peu son originalité, surtout lorsqu’il introduit des concepts empruntés à la critique littéraire. C’est le cas, notamment, lorsqu’il oppose l’esthétique de la production à l’esthétique de la réception. On ne sait trop ce que vient faire l’esthétique en matière de conception, de diffusion et de lecture des idées politiques, économiques ou sociales, sauf, évidemment, embellir leur présentation pour les rendre plus convaincantes.
Dans le premier des trois grands chapitres de l’ouvrage, Del lado de acá, l’auteur se concentre sur l’histoire de la génération intellectuelle argentine de 1837, de sa naissance à sa dispersion, avec cependant une petite excursion au-delà des Andes, consacrée au premier exil, au Chili, des membres et sympathisants de la Jeune Argentine. Avant de se lancer dans la description méthodique, pratiquement journalière, des activités des étudiants argentins et de montrer comment ils sont passés rapidement des inquiétudes culturelles aux préoccupations politiques, l’auteur doit décrire le paysage intellectuel de la France romantique, qui constitue presque tout le bagage idéologique de ces jeunes gens incroyablement gallomanes. Tarcus fait ici preuve d’un savoir et d’une documentation bibliographique sans faille. Pour ce qui est de la partie portègne de son propos, il s’est servi de documents et de livres que nous n’avions pu obtenir lorsque nous travaillions nous-mêmes sur cette question, et même de documents dont nous ignorions l’existence, notamment la précieuse autobiographie de Vicente Fidel López. Dans ces conditions, nous avons été heureux de lire la confirmation de notre hypothèse : à Buenos Aires, il y avait, certes, des saint-simoniens, mais pas de lecture directe du comte de Saint-Simon, remplacée par celle d’un de ses disciples les plus déviants, Pierre Leroux, l’inventeur du mot « socialisme ». L’auteur nous montre que cette influence était mêlée à celles de bien d’autres théoriciens français, Fourier notamment, et, surtout, au puissant souffle romantique de Mazzini et de la Jeune Italie. Il démontre alors l’intérêt qu’il y a à manipuler le concept de « socialisme romantique », surtout loin de la France ou de l’Italie, loin des Fondateurs et des gardiens des orthodoxies doctrinales, quand les frontières entre les diverses doctrines tendent à s’estomper. Il ne semble pas que la diffusion de ce que nous avons nommé les « vulgates du socialisme », qui comparent, chapitre après chapitre, les différentes doctrines, ait porté remède à une certaine confusion, du moins au Río de la Plata. Le chapitre s’achève par une mise au point documentée sur le rôle paternel et exemplaire, que les exilés argentins ont joué auprès des jeunes romantiques chiliens, Francisco Bilbao, Santiago Arcos, José Victorino Lastarria et quelques autres, et, par voie de conséquence, sur la préparation de la révolution de 1848-1852 à Santiago et sur la création de la Sociedad de la igualdad, le premier parti politique moderne de l’histoire de l’Amérique latine. Chemin faisant, Tarcus met en lumière l’importance d’une figure peu connue, car un peu postérieure à la Génération de 1837, celle de Mariano Fragueiro, un économiste et homme d’affaires argentin, également exilé au Chili, dont l’œuvre, marquée par un réalisme économique froid, n’est pas sans rappeler celle de Santiago Arcos.
L’« Intermezzo » porte sur le passage des hommes et des idées d’une rive à l’autre du Río de la Plata, avec une reconstitution détaillée des parcours intellectuels et géographiques. Tarcus insiste sur le pugilat journalistique entre les militants de la Jeune Argentine réfugiés dans la capitale de l’Uruguay et les thuriféraires de la dictature de Juan Manuel de Rosas. Il note également qu’en traversant vers la rive orientale, les idées évoluent et les hommes changent et, partant, ils « bifurquent ». Ces évolutions sont minutieusement décrites, grâce à la connaissance qu’a l’auteur des organes de presse de Buenos Aires et Montevideo, un savoir dont aucun de ses prédécesseurs ne disposait, y compris l’auteur de ces lignes. Il n’y a qu’un seul point sur lequel nous nous permettrions de diverger. Il nous semble que la nouvelle mouture de la Creencia social de 1837 écrite à Montevideo en 1846 par Echeverría, le Dogma socialista, est un texte nettement plus clair, plus précis, plus concret et moins échevelé, plus proche des réalités économiques et sociales du lieu et du temps, que sa version portègne antérieure.
Le dernier grand chapitre du livre, Del lado de allá, est consacré à l’étude minutieuse du bouillon de culture intellectuelle constitué par la ville de Montevideo assiégée par les troupes du général Oribe, l’allié de Rosas. L’auteur montre que, dans la « Nouvelle Troie » (ainsi baptisée par Alexandre Dumas), sur tous les sujets, philosophiques, sociaux, économiques ou politiques, les débats et polémiques qui eurent cours n’avaient rien de provincial par rapport aux courants intellectuels européens. Par la même occasion, il répond implicitement à la question qu’il posait dans son introduction : non, ces débats n’étaient pas déplacés. Ils préfiguraient même les dilemmes répétitifs de l’histoire argentine et uruguayenne : démocratie ou dictature, socialisme ou capitalisme, protectionnisme ou libre-échange. Les deux points forts de ce chapitre sont, nous semble-t-il, la découverte de l’économiste Marcelino Pareja et une mise au point presque définitive sur les écrits et l’action du fouriériste français Jean-Baptiste Eugène Tandonnet au Río de la Plata. Les pages que Tarcus consacre à Marcelino Pareja constituent une véritable découverte de cet acteur de premier plan dans la vie intellectuelle de l’époque romantique dans cette région du monde. Sa critique du libéralisme économique, inspirée par Sismondi, ainsi que celle des méfaits de l’accumulation capitaliste, prend parfois une étonnante tonalité prémarxiste. Comme pour le reste des penseurs étudiés dans ce livre, l’auteur a su réunir et analyser des textes dispersés, en l’occurrence les fragments d’une œuvre importante que le temps avait presque effacée. Il s’agit là d’un travail et d’une trouvaille difficiles, encore plus méritoires que pour des écrivains et des penseurs qui figurent déjà dans de nombreuses études. Quant aux trois sous-chapitres consacrés à Tandonnet, une fois encore la tâche de l’auteur n’a été rendue possible que par la lecture attentive de la presse argentine et uruguayenne et, notamment, par celle du journal de Tandonnet, le Messager français. Contrairement à ce que nous pensions avant la lecture de ces lignes, Tarcus prouve que l’écho de cet organe de propagande fouriériste n’a pas été amorti par la langue dans lequel il était rédigé ni par le public auquel il était destiné, mais qu’il a bel et bien suscité des réactions polémiques et ce, des deux côtés du fleuve. Seuls restent encore à éclaircir les rapports que Tandonnet a entretenus avec les fouriéristes français qui tentaient de construire l’Harmonie dans leurs deux phalanstères du Santa Catarina. L’ouvrage s’achève par une bibliographie minutieuse qui, malheureusement, ne distingue pas clairement les études des écrits et documents pouvant servir de sources premières. Elle n’en restera pas moins indispensable à tous les historiens des idées en Amérique latine qui s’intéresseront au trop méconnu XIXe siècle.
Il nous semble, pour conclure, que le livre de Tarcus fait faire à la recherche sur l’histoire des idées en Amérique latine un saut qualitatif notable ; sans doute parce qu’il est, dans ce domaine, le premier chercheur latino-américain à qui on ne pourra pas reprocher de mieux connaître les sources françaises que celles disponibles dans son propre pays. Sur le fond, évidemment, lire un tel ouvrage est un peu désespérant. Exil, clandestinité, résistance, dissémination des hommes, des idées et des livres : l’histoire argentine et uruguayenne semble se répéter, de la barbarie de Rosas, à celle des dictatures de Sécurité nationale. Cela ne nous empêche pas d’attendre avec impatience le volume consacré aux années 1852-1880, dont nous ne doutons pas qu’il sera aussi important que les pages que nous venons de commenter.


Pierre-Luc Abramson

Pierre-Luc Abramson

Jusqu’en 2007, Pierre-Luc Abramson a été maître de conférences, puis professeur à l’Université de Perpignan. Il est membre de la Société des hispanistes français de l’enseignement supérieur et, depuis 1993, de l’Association d’études fouriéristes. Il consacre ses recherches à l’histoire des idées dans le monde hispanique, XIXe et XXe siècle (Espagne et Amérique latine)


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