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André Breton

Simone Debout  |  2016 / n° 27 |  juin 2020



Index

Lieux : Paris, Seine - Saint-Cirq-Lapopie, Lot

Personnes : Breton, André

Pour citer ce document

DEBOUT Simone , « André Breton  », Cahiers Charles Fourier , 2016 / n° 27 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1810 (consulté le 24 novembre 2020).

Texte intégral

« Je cherche l’or du temps »
André Breton

La rencontre d’André Breton : le souvenir d’un bonheur intimement lié à la surprise d’une heureuse découverte ; double chance mystérieusement accordée (des hasards objectifs accouplés) : un ami historien [1] me donna un beau jour La Théorie des quatre mouvements, cela t’intéressera sans doute dit-il. Or ce fut un coup de foudre. Aussi bien, « Fourier, je l’aime d’amour », me dit André Breton. Et plus tard, comme je rapportais ces mots à Raymond Queneau, il eut un petit rire sarcastique et : « moi aussi » dit-il [2]. En ce temps de la découverte, j’ai lu bien sûr « L’Ode à Charles Fourier », l’un des plus beaux, le plus beau poème de Breton : Fourier … « Toi, tout debout parmi les grands visionnaires » ou bien « Toi qui ne parlais que de lier vois tout s’est délié ». Doublement enchantée, il me parut tout simple d’écrire à André Breton, de souhaiter le connaître. Et André Breton trouva tout simple de répondre à ce vœu [3] et de m’offrir ce qui est aujourd’hui le souvenir d’une présence et d’une amitié enthousiaste. Le foyer indivisible d’images : André Breton à Paris, à Saint-Cirq-Lapopie, près du village médiéval, tout de même que rue Fontaine, son espace. Chez lui, en un autre lieu, il était pareil et différent, ses activités et ses trouvailles plus naturellement merveilleuses. Dans le Lot, à quelques pas de sa maison, il guettait, il recueillait des agates roulées, sombrement lumineuses comme les soirs d’été, ou bien irisées comme la rosée du matin. Et dans l’herbe, il détectait des scarabées, éclats vivants d’or et d’émeraude. Et je pensais à lui cet été en montagne, quand avec Adrien, nous avons vu se percher dans le plus grand arbre du jardin un trio d’oiseaux bleus, bleus d’azur et blancs éclatants, l’oiseau du conte, soudain réel, trois fois réel. À Saint-Cirq c’est un petit merle tombé du nid, qu’Elisa soigna et nourrit. Guéri bientôt, et grandi, il s’envola. Mais il revint, racontait Elisa, et il déposa délicatement sur sa main un grain de raisin. Ainsi allaient les jours et les êtres autour d’André Breton.
J’ai connu André Breton tardivement, au temps du déclin de son influence, et même de sa vie. Et c’est un homme âgé qui m’accueillit rue Fontaine, mais aussitôt une présence intense et vivifiante. On entrait rue Fontaine par une pièce étroite, éclairée, colorée par toute une étagère de poupées Hopis [4]. Ces petites figures, des cadeaux pour les petites filles, étaient d’abord sculptées grossièrement, des têtes et des corps, puis s’animaient pourvues de membres déliés et de parures de plus en plus raffinées à mesure que les petites filles devenaient des adolescentes et puis des jeunes filles, des femmes en attente d’amour, de mariage. Ces petites figures sculptées témoignent d’une attention aimante aux petites filles, à leur devenir femme. Après cette traversée de la vie et d’une culture éloignée, par quelques marches, on entrait dans le grand atelier, tellement plein de masques, de fétiches, de sculptures, de tableaux que ces figures absorbaient l’espace, et malgré la grande verrière, la lumière. Là, dans un fauteuil à oreillettes, derrière une lourde table surchargée d’objets insolites, une grande sculpture de Nouvelle-Irlande, une haute figure sardonique de Nouvelle-Bretagne, André Breton était altier. Son grand visage, toujours très beau, immobile, mais son regard si ouvert, si attentif qu’il dissipait d’emblée toute contrainte, qu’il appelait à oser dire, se dire. Le magnétisme d’André Breton, a dit Octavio Paz, une puissance aimantée que je ressentais à ma première visite, que je voyais passer d’André Breton aux masques, aux fétiches, et de ceux-là, en miroir, en retour, comme si ces figures n’étaient pas seulement l’expression d’effroi ou de ravissement, mais des sortes d’êtres rayonnant d’émotion exaltée. Derrière la table bureau, le mur que l’on a célébré et finalement transporté dans un musée public [5], comme si l’on pouvait séparer ce mur de l’atelier qu’à la fois il clôturait et portait jusqu’aux confins de la terre. Là étaient juxtaposées des pièces d’art primitif : une écorce aborigène, des planches sculptées de Nouvelle-Guinée, un tableau de Picabia et une grande peinture ombrée, une grande tête de Miró. Plus bas, une foule de statuettes des Marquises, de l’île de Pâques, des masques terrifiants ou/et moqueurs, de noirs fétiches parés de coquillages ou d’écorces légères et de plumes, et des petits tableaux de Jarry, de Miró, d’Arp, une photo portrait d’Elisa et une grande verrière d’oiseaux aux brillantes couleurs, et des crânes surmodelés. Le passé et le présent, le plus proche et le plus lointain, un tout dont la cohérence était celle du désir, du regard qui les avait élus, choisis un à un, des objets que cette commune élection accordait. Un tout, dont une nouvelle découverte venait parfois bouleverser l’ordre complexe, celle par exemple d’une grande peinture du XIXe siècle, le portrait de Charles Fourier, déclarait André Breton [6], et il lui allouait la place d’honneur, tandis qu’il retournait un très beau tableau de Dali, Guillaume Tell [7], pour ne plus voir l’œuvre de celui qu’il rejetait, Salvador Dali devenu « avida dollars ». Un musée privé, passionné, où tout se répondait, avait son écho, et dont on ne pouvait prélever un fragment pour l’exposer au grand jour d’un espace public, sans perdre, altéré définitivement, ce qui était là, préservé. Tous les bois sculptés, luisants dans l’ombre propice du grand atelier. Une pénombre qu’Elisa prolongeait le soir en allumant de faibles lampes, un lieu d’enchantement, d’un voyage dans le temps, dans les profondeurs de l’âme et des forêts sauvages comme dans celles de la grande ville actuelle. Tout ce qu’André Breton crut pouvoir transcrire sur la feuille blanche, grâce à l’écriture automatique. Mais cette dictée espérée d’un inconscient souterrainement actif se révéla décevante. Et ses effets, si hautement appropriés et d’autant plus prémédités, et peut-être bornés, qu’André Breton entendait en bannir toute image ou représentation basses, toute irruption bestiale, sexuelle ou scatologique. Une distance que la langue impose, si l’on n’a pas d’abord décidé d’ouvrir dans les belles chaînes du signifiant des fentes où glisser l’inavouable, et faire sonner dans la langue ce que « le parler de sagesse » oblitère, des mots violents, impudents, non plus dès lors surprenants, aléatoires, ni même seulement provoqués, mais voulus, voire inventés, un déferlement de laideur et de turpitudes qu’André Breton prévenait avant l’heure, auquel il opposait une haute pensée éthique, et ce qui en justifiait la primauté, un devoir être dans le plus spontané, le plus immédiat. Une manière de lier le sensible et l’intelligible, de penser le sensible et l’affectif selon un signe ascendant. Un mouvement au-delà de soi, non plus vers l’avoir, la domination, l’exclusion et le meurtre, mais vers un surcroît d’être et de vie. Un pouvoir pour André Breton de métamorphose qui appelle nécessairement un aller vers autrui et le monde. Un mouvement qui s’enrichit de ses dons, tant et si bien que le mal, l’injustice, le crime ne sont plus seulement condamnables, mais indésirables. André Breton dépasse ainsi le manichéisme, l’opposition prétendue éternelle d’Eros, puissance de liens, et de Thanatos qui dissocie tout. Aux experts de l’inconscient et des affects destructeurs, André Breton oppose l’imagination poétique, aussi ancienne et féconde que le temps des hommes. Quant aux critiques arrogants qui s’en gaussent, un petit livre a stigmatisé non seulement le désenchantement, le mal, la mort où ils se complaisent, mais en lieu et place de la lucidité à laquelle ils prétendent, un maléfice insidieux : La Désublimation répressive [8], un titre qui implique son envers, la sublimation non répressive qui ne tente pas de détourner les impulsions de leur but spécifique pour les arrimer à des fins plus élevées, mais de mener à bien ce qu’elles ont d’inaccompli, ce qu’elles contiennent de lendemains. Potentialités que révèlent précisément les trouvailles, les rencontres qui soudain éclairent les désirs ignorants d’eux-mêmes et de leur but. « Hasards objectifs », dit André Breton, jonctions éblouissantes du désir et de la nécessité extérieure. Heureuses surprises de liens, de plaisirs, de bonheurs jusqu’alors inexistants. Merveilles toutefois qui supposent tout à l’inverse de la désublimation répressive, une disponibilité et, mieux, une attente confiante et néanmoins exigeante, intransigeante. Une pensée lucide et une éthique qui fit en son temps les adhésions et les rejets d’André Breton absolus et péremptoires, et notamment ses positions politiques successives. Enthousiasmé d’abord par la Révolution soviétique, séduit par le marxisme et la dissidence de Trotski qu’il rencontra au Mexique en 1938, il fut très tôt, dès le début des années trente, informé des exactions et des crimes perpétrés en Union Soviétique. Et son rejet fut aussi décisif que son parti pris antérieur. Sans aucun compromis. Il fut dès lors vilipendé par le Parti, les intellectuels et les artistes communistes alors prépondérants. D’où la solitude, l’exil où je l’ai connu, et la grandeur aussi de ce retrait. Un exil relatif, d’ailleurs, car il lui restait nombre d’amis fidèles, entre autres, parmi ceux que j’ai rencontrés rue Fontaine, Annie Le Brun, Radovan Ivsic, Joyce Mansour, Jean Benoît, Adrien Dax que j’ai connu à Saint-Cirq-Lapopie où il vint souvent, puis retrouvé à Toulouse où il collectionnait lui aussi des masques africains. Mais dans sa grande maison claire, ils n’avaient pas le mystère fascinant de leur lieu rue Fontaine. Et Adrien Dax, bon vivant, jouissait certainement des plaisirs gastronomiques, des foies gras que préparait sa femme, et d’une bouteille précieuse de vendange tardive, aussi sûrement que des magies poétiques.
À Saint-Cirq où je l’ai connu, la vie était certes plus austère, mais aussi plus fantaisiste. La maison d’André Breton, un petit château miniature près du village, au bout d’un chemin en pente, n’était pas du tout restaurée. Ce n’était pas une maison à visiter, disait Élisa, ce n’était pas une maison musée comme le village. À l’entrée, un grand chardon annonçait le temps : recroquevillé, s’il était sec, il s’épanouissait les jours de pluie. Peu de meubles : dans la première salle, une grande table autour de laquelle tous se réunissaient pour les repas et de longues conversations, d’où l’on partait aussi à la recherche d’agates ou de papillons, ou bien dans les fermes des environs, où André Breton trouvait des bénitiers, une collection importante, réunie, ou bien des moules à gaufre décorés, ou des moules à hosties, ou bien encore une grande belle armoire qu’il désira et que le grand et fort Jean Benoît transporta jusqu’à la maison château miniature. Une maison, des prés, une rivière où les plaisirs quotidiens étaient plus simples qu’à Paris, et où André Breton a passé les derniers jours de sa vie, avant le retour précipité en ambulance, l’entrée à l’hôpital où il mourut bientôt. Or, Radovan Ivsic qui se trouvait près d’André Breton à Saint-Cirq, à ce moment, m’a rapporté qu’il annotait alors un article que j’avais écrit et qui venait de paraître dans Les Temps modernes [9], des fragments d’un manuscrit dont il n’a pas vu la parution, mais dont je lui avais longtemps parlé : Le Nouveau Monde amoureux. Synthèse finale. Et ces notes, bien sûr, j’aimerais beaucoup les lire pour savoir s’il confirmait l’espèce d’ordination dont il m’avait privilégiée : « Vous allez parler de Fourier, disait-il, vous seule allez parler de Fourier » [10]. Comme toujours, ses louanges ou ses rejets étaient excessifs. Une preuve en acte de la liberté, non plus née du ressentiment, de la révolte, de la haine, mais de l’amour soudain, évident, d’une adhésion et d’une rencontre inopinée, une liberté d’autant plus forte qu’elle se crée dans la joie vers plus de vie.
Les souvenirs qui animent la lecture des œuvres d’André Breton, comme on peut le lire après un temps, quand les choses et les esprits ont évolué, il faut en suivre le mouvement, le prolonger pour être fidèle précisément au texte, à ce qu’il contient de vitalité et d’avenir, ce qui s’oppose à toute soumission, à toute démission. Favorisées sans doute par un désir obscur mais intense, les coïncidences entre les causes extérieures, le hasard et ce que chacun a de plus intime demeurent mystérieuses. Mystérieuse aussi la beauté du monde, de l’art, la joie qu’elle nous donne, et encore voilés par l’habitude, les affinités, le plaisir des sens.


Simone Debout

Elle a consacré une partie de sa vie à révéler Charles Fourier. Elle s’est chargée de l’édition de son oeuvre complète en 12 volumes (Anthropos, 1966-1968). Elle a rendu publique une suite de Cahiers occultés pendant plus d’un siècle : Le Nouveau monde amoureux. Elle a aussi publié, entre autres, Griffe au nez, une écriture inconnue de Fourier (Anthropos, 1974) et L’Utopie de Charles Fourier (rééd. augmentée aux Presses du réel, 1998).


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Notes

[1Fernand Rude (1910-1990), grand spécialiste des canuts lyonnais et du mouvement ouvrier, de Stendhal, Bakounine ou encore Cabet, traducteur du russe et de l’italien, fut membre du Parti communiste de 1929 environ aux premiers procès de Moscou ; il entra en 1941 dans la Résistance sous le nom de Pierre Froment et fut nommé sous-préfet de Vienne à la Libération. Simon Debout-Oleszkiewicz a entretenu avec lui une longue relation amicale comme en témoignent leurs échanges épistolaires et intellectuels. Ses archives sont déposées à la Bibliothèque municipale de Lyon.

[2Cf. Raymond Queneau, Journaux 1914-1965. Édition établie, présentée et annotée par Anne Isabelle Queneau. Paris, Gallimard, 1996, p. 1100 : Juillet 1964 : « 2742-Simone Debout (14 oct.) : Breton très vieilli. A de l’asthme. Il lui a dit : “J’aime Fourier d’amour. ” ».

[3La correspondance entre André Breton et Simone Debout-Oleszkiewicz (désormais notée Corr. AB-SDO) est reproduite aux pages 17-53, quelques images extraites des lettres d’André Breton figurent en outre dans le cahier d’illustrations.

[4André Breton a composé L’Ode à Charles Fourier lors d’un voyage aux États-Unis, à l’été 1945 ; les premières lignes furent écrites à Reno, dans le Nevada, les suivantes au fil d’une traversée de l’Ouest (Arizona, Nouveau Mexique) « mû essentiellement par l’intense intérêt que je porte aux Indiens pueblos en particulier. » Dans son étude sur L’Ode à Charles Fourier, Jean Gaulmier cite cette lettre du 21 janvier 1958 que lui a écrite André Breton et précise qu’alors « le poète partage[ait] la vie de ces Indiens hopis dont les coutumes présentent une paisible grandeur, semblable à celle de la vie phalanstérienne. » (André Breton, Ode à Charles Fourier commentée par Jean Gaulmier. Paris, Librairie C. Klincksieck, 1961, p. 9-11).

[5Le Musée national d’art moderne à Paris où il est entré par dation en 2003.

[6Cette huile peinte sur métal, œuvre anonyme reproduite ici dans le cahier d’illustrations, fut découverte en août 1958 par Georges Sirot (1898-1977) qui, un mois plus tôt, avait découvert aux mêmes « Puces » de Saint-Ouen un portrait au crayon de Charles Fourier par le député Baudet-Dulary (cf. cahier d’illustrations). Chaque fois, Georges Sirot, grand collectionneur de photographies notamment, servira d’intermédiaire à André Breton qui, à l’origine, recherchait seulement une photographie de la statue de Charles Fourier située non loin de la rue Fontaine à Paris. C’est précisément à cette même période, c’est-à-dire à l’été 1958, qu’eurent lieu les premiers échanges entre André Breton et Simone Debout-Oleszkiewicz.

[7Huile et collage sur toile de 1930 désormais conservée au Musée national d’art moderne. Centre Pompidou.

[8Reimut Reich, Sexualité et lutte de classes. Défense contre la désublimation répressive, trad. C. Parrenin – F. J. Rutten. Paris, Maspero, 1971.

[9Simone Debout, « La Terre permise ou l’analyse selon Charles Fourier et la théorie des groupes », Les Temps modernes. Paris, TM, juillet 1966, n° 242, p. 1-55. Une phrase extraite de l’article ouvre le premier numéro de L’archibras. Le surréalisme. Paris, Le Terrain Vague, avril 1967, n° 1 : « Au temps de l’harmonie, quand plus rien ne restreindra nos projets vivants nous pousserons de notre être un membre puissant et sensible, comme la trompe de l’éléphant et qui pourra servir de parachute, l’archibras. On s’est bien moqué de cette image fantastique : “Preuve que ne savent rien inventer, dit Fourier. Prennent figures à la lettre” et il formule sans peur les images de l’homme fidèle à son mouvement original, réintégré à la nature et capable de prendre partout l’initiative contre le “désordre des climatures”, les bêtes malfaisantes, le mal sous toutes ses formes. »

[10Cf. Corr. AB-SDO, lettre d’André Breton du 15 septembre 1958.



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