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DEBOUT Simone : Griffe au nez (1999)

Paris, Payot, coll. "Critique de la politique", 1999, 192 p.


Louis Ucciani  |  1999 / n° 10 |  décembre 1999



Index

Personnes : Debout, Simone

Pour citer ce document

UCCIANI Louis , « DEBOUT Simone : Griffe au nez (1999)  », Cahiers Charles Fourier , 1999 / n° 10 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article180 (consulté le 18 novembre 2017).

Texte intégral

En 1974 (éd. Anthropos) Simone Debout avait exhumé pour nous cette étrange lettre de Fourier du [Ça me dit, 24 AH ! OU DIX HUIT S’EN VINTTE CETTE] samedi 24 août 1827. Elle l’accompagnait d’une glose riche et fondamentale qui aboutissait à comprendre les essais un peu fous de Fourier, en relation directe avec le sens qu’il entendait donner au monde : « hors les nouvelles proportions de la colère et de l’amertume, toutes les obsessions de Fourier, l’amour et le mensonge partout, l’obscurité de la chair et le désir d’assomption percent à travers le texte fou. Davantage elles apparaissent telles qu’il les a lentement formées, comme on les discerne dans les moments inachevés du Nouveau Monde Amoureux » [1]. D’autre part Simone Debout relevait comment ce « texte fou » pouvait dissimuler une cohérence formelle d’écriture (« tout se passe comme si les thèmes avaient été présentés au début, ainsi qu’à l’ouverture d’un drame musical, les éléments ajoutés ensuite jouant le rôle de variations ou d’échappées, peut-être vers un autre avenir » [2]). Le lien était fait avec d’autres tentatives de ce genre et le modèle en la matière de Brisset apparaît en permanence sous l’analyse de Simone Debout. Il y aurait chez Fourier une réflexion pratique sur la rencontre du présent de l’expérience et l’ancestralité de la langue. Cependant « cette confluence rend la « plaisanterie » de Fourier fascinante. Il ne cherche pas à retrouver les origines des sons élémentaires et leurs arrangements simples, ni les images d’un autre âge, les premières ébauches du sens, lentement dégagées du bruit, de la voix (à la manière de Court de Gebelin qui le précéda, ou de J.-C. Brisset qui lui succéda) ; il révèle, sous les propositions indifférentes, une autre parole secrète, inconsciente à force d’être contenue et réprimée » [3].

La présente édition (1999) reprend la première glose et lui adjoint deux courts textes (entre Fourier et Burroughs ; jusqu’au silence) qui introduisent comme à un prolongement assez inattendu de Fourier. Si le second texte se ramène à une lecture des Derniers mots de Dutch Schultz (Bourgois 1972), le premier tente liaison : « je fais suivre la lettre de Fourier et mon décryptage aventuré d’une autre lecture, non plus d’un écrit sans fin, mais d’une œuvre de William Burroughs, Les derniers mots de Dutch Schultz, afin de marquer la nouveauté du ravage explosif et le devenir actuel des « corps est-ce point dense » (correspondances) que la « Griffe » tranchante fait rejaillir » [4]. Fourier anticipe en unissant « la dérive effrénée des sons, du sens et l’apparition d’impudiques ou somptueuses organisations sous-jacentes » [5] Le choix de Burroughs serait lié outre « la connivence », l’« émotion » « et l’admiration », à la tentative de retrouver chez lui une construction de même type : « Pourquoi Burroughs ? », « pour retrouver dans le fractionnement, en apparence impersonnel, du discours, à travers l’anonymat des voix multiples, des tableaux ou des scènes, la diffusion d’une puissance singulière, décentrée, disloquée, et qui persiste » [6].

Cependant si la logique du travail sur la langue (« Le premier découpe les mots, et partant les phrases, sans aucun souci de la grammaire ni de la syntaxe, avec la double contrainte, toutefois, de maintenir la succession des phonèmes et les exigences du lexique. Le second tranche le texte ou plie la page (cutup et foldin), lacère les « vieilles lignes », les associations convenues et les formules, pour voir ce qui ressort et survit, comment s’agencent, apparemment au hasard des configurations, des scènes et des significations différentes. L’un et l’autre donnent à voir, à lire les produits de l’acte ravageur » [7]) conduit à disqualifier la langue convenue, l’enjeu n’est cependant pas le même. Les deux expériences interrogent la contrainte (« le langage châtié ne transmet que le cadavre de son expérience, selon Burroughs » [8]), et toutes deux « ne prétendent transmettre directement une hypothétique pensée vierge de contrainte » [9]. Elles envisagent de même que le travail sur la langue peut et doit fonder l’ailleurs de la société (« c’est sur l’expression qu’il faut agir, à travers elle que l’on a chance de trouver un ailleurs du quotidien codé et du bavardage social ») [10]. Mais là où chez Burroughs tout s’éteint dans un anéantissement sans espoir (« la fusion heureuse des premiers temps n’est même pas rêvée » [11]) chez Fourier c’est la « création du sens » qui domine (« c’est dans le total délaissement que Dutch Schultz en vient au Je et à son énigmatique volonté finale. Alors que le geai de Fourier (j’ai), l’oiseau à plume, l’aile passe d’un bout à l’autre de l’écrit, uni à l’ouverture sexuelle et à la création du sens » [12]).

C’est ici que le texte de Simone Debout acquiert sa dimension philosophique et questionne un des aspects centraux du fouriérisme, pourtant, paradoxalement jamais envisagé. La fusion dans le social de l’harmonie semble laisser de côté l’interrogation sur le sujet. Or ce court texte s’inscrit sous cette question que l’épigraphe due à Gérard de Nerval souligne... « où le moi sous une autre forme continue l’œuvre de l’existence ». A côté de Burroughs chez qui « la parole rompue, les acteurs et les tableaux divers démantèlent l’unité du sujet et font d’autant plus fortement ressortir ce qui résulte » [13], Fourier envisage l’en deçà du moi, et c’est dans cet en deçà que peut se penser la personnalité de celui qui serait appelé à devenir l’homme nouveau : « Ça me dit, a-t-il écrit à la première ligne, désignant (avant la psychanalyse) l’instance dont son écoute et sa plume se font l’instrument et le destinataire (...). Il instaure un dialogue entre le moi conscient et ses arrière-fonds singuliers » [14]. C’est en effet ici que se noue la conception de l’individu chez Fourier. Là où Burroughs constate sa déliquescence dans le monde advenu, Fourier anticipe et trace les voies qui n’ont pas été suivies. En ce sens Burroughs est à l’aboutissement du processus dénoncé par Fourier et de ce processus il fait le constat « à la Fourier ». Fourier quant à lui n’est que le prophète de ce que constate la langue de Burroughs, et celui du monde non réalisé.


Louis Ucciani

Louis Ucciani

Louis Ucciani enseigne la philosophie à l’Université de Franche-Comté. Il collabore depuis leur création aux Cahiers Charles Fourier. Ses axes de recherche récents interrogent la genèse et la structure de l’art contemporain. Il a notamment publié Charles Fourier ou la peur de la raison (Paris, Kimé, 2000) ou encore de Saint-Augustin ou le livre du Moi (1998). Dernier ouvrage paru : Le geste du peintre (2003).


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Notes

[1Griffe au nez, éd. Anthropos, 1974, p. 42.

[2Ibid., p. 80.

[3Ibid., p. 36.

[4Griffe au nez, éd. Payot, 1999, p. 150.

[5Id.

[6Id.

[7p. 151.

[8Id.

[9Id.

[10Ibid., p. 152.

[11p. 165.

[12p. 160.

[13p. 154.

[14Ibid., p. 158.



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