retour au sommaire

La déchéance des bibliothèques

Roland Barthes  |  2009 / n° 20 |  février 2010



Pour citer ce document

BARTHES Roland , « La déchéance des bibliothèques  », Cahiers Charles Fourier , 2009 / n° 20 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1776 (consulté le 30 juin 2017).

Texte intégral

I. Tous les Philosophes passés se divisent en deux groupes, les premiers un peu moins méprisables que les seconds : les Sophistes Expectants sont « les écrivains qui ont, depuis Socrate, invoqué une lumière qu’ils avouaient ne pouvoir trouver dans leur science. » Les Sophistes Obscurants (ou Illusionnels, ou encore Escobars) « sont tous ces jongleurs qui vantent leur orviétan de perfectibilité, quoique bien convaincus de son impuissance. » (III, 121). Attente ou mensonge, le Livre passé est néant.

II. La découverte de Fourier rend caducs les 600.000 volumes passés, bourbier où la Philosophie est enfoncée  : « Faut-il revêtir les longs habits de deuil pour déclarer aux politiques et moralistes que l’heure fatale est sonnée, que leurs immenses galeries de volumes vont tomber dans le néant ; que les Platon, les Sénèque, les Rousseau, les Voltaire, et tous les coryphées de l’incertitude ancienne et moderne, iront tous ensemble au fleuve d’oubli. » (I, 14).

III. Cependant [ne soyons pas (jamais) méchants :], le congé donné à ces auteurs ne leur fera nulle peine, puisqu’ils sont morts  : « Cette débâcle de bibliothèques et de renommées n’aura rien d’offensant pour le corps philosophique, si l’on considère que ses écrivains les plus célèbres ont cessé de vivre et n’endureront pas l’affront de déchoir. » (I, 14).

IV. Tous les livres, inutiles pour la construction de la société rénovée, pourront cependant être récupérés, en Harmonie, à des fins distractives, en raison de leur ridicule  : « Ces écrits, quoique perdus sous le rapport dogmatique, seront doublement en crédit, à titre de classiques littéraires, monuments plaisants de l’enfance de l’esprit humain, cacographies sociales. On en signalera, pour l’instruction des enfants et des pères, tous les contre-sens de détail et d’ensemble… On les réimprimera, en y annexant une contre-glose ou analyse des contre-sens, qui sera au moins égale en étendue à l’ouvrage… [par exemple, il y aura 10 exemplaires du Télémaque par canton] : 6 pour les trois bibliothèques d’hommes, femmes et enfants (celle-ci exclut les gloses d’amour), et 4 pour amateurs d’archéologie sociale burlesque. » (II, 22)

V. Se comparant plusieurs fois à Colomb, Galilée, Newton et Bonaparte, Fourier, seul contre toute la Philosophie, écrit enfin le premier livre de l’Humanité  : « …pour compléter l’opprobre de ces Titans modernes, Dieu a voulu qu’ils fussent abattus par un inventeur étranger aux sciences et que la Théorie du Mouvement Universel échût en partage à un homme presque illitéré. C’est un sergent de boutique qui va confondre ces bibliothèques politiques et morales, fruit honteux des charlataneries antiques et modernes. » (I, 102). « Moi SEUL j’aurai confondu 20 siècles d’imbécillité politique, et c’est à moi seul que les générations présentes et futures devront l’initiative de leur immense bonheur. » (I, 191).

Ainsi, au poids de tous les livres passés, répond justement la violence du livre à venir. Ecrire est un acte filial, c’est-à-dire renégat : il s’agit toujours de procéder du Texte antérieur (que faire d’autre ?) en le reniant, en le brûlant. Fourier ne cesse de citer positivement les institutions qu’il pamphlétise : Etat, Eglise, Armée, Commerce prêtent sans pudeur leurs noms à la nouvelle organisation ; comme tout écrivain, Fourier pratique <(révère)> l’écriture parce qu’il rejette le livre ; il profite de l’énergie de langue accumulée par ses prédécesseurs (où prendrait-il, sinon, la sienne ?), il reconduit <la matière systématique> le tissu des signes, mais il déchoit impitoyablement le produit, l’objet, le système, le volume ; il veut hériter en espèces, non en immeubles. Aucun bien n’est transmis, Fourier refuse tout héritage, sinon celui-ci, qu’il ignore ou dénie (se croyant « illitéré ») : la langue, toute la langue française.


Roland Barthes

Roland Barthes

Les autres articles de Roland Barthes





 . 

 . 

 .