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Vieux monde et nouveau monde
La Révolution de 1848 vue par Victor Considerant

Jonathan Beecher  |  1999 / n° 10 |  décembre 1999



Index

Notions : Politique - République - Révolution - Socialisme

Personnes : Babeuf, Gracchus - Ballanche - Bonaparte, Louis-Napoléon - Cabet, Etienne - Considerant, Victor - Guizot, François - Marx, Karl - Michelet, Jules - Proudhon, Pierre-Joseph - Thiers, Adolphe

Pour citer ce document

BEECHER Jonathan , « Vieux monde et nouveau monde. La Révolution de 1848 vue par Victor Considerant  », Cahiers Charles Fourier , 1999 / n° 10 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article171 (consulté le 7 juin 2017).

Texte intégral

L’effort le plus ambitieux de Victor Considerant, pour replacer les événements de 1848 dans une perspective élargie et se situer par rapport à la coalition démoc-soc naissante, fut un livre rédigé à la hâte durant l’automne 1848 et publié en décembre immédiatement après l’élection présidentielle [1]. Intitulé Le Socialisme devant le vieux monde, ou le vivant devant les morts, il est construit autour d’une figure rhétorique élaborée évoquant la décomposition du monde politique et les efforts faits par « les Morts » pour contrôler et influencer les événements. Le lecteur entend d’emblée la voix spectrale de Guizot qui s’exprime depuis le « tombeau » de l’exil, et le narrateur commente :

« Je ne connais pas de plus irréfragable témoignage que ces voix qui sortent de terre, que cette illusion funéraire qui fait prendre à des esprits distingués, pour la réalité et la vie, le souvenir des choses du temps accompli, les rendant imperméables à toute idée appartenant à une alluvion postérieure à celles dont ils ont été les contemporains » [2].

Pour lecteur d’aujourd’hui, ce texte et cette image de revenant dans le chapitre introductif rappellent irrésistiblement l’introduction du Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte de Karl Marx, avec ses spectres qui s’avancent, ses morts ressuscités et les souvenirs qui pèsent sur les Vivants. Pourtant, par-delà la similarité des images, le thème développé par Considerant était très différent de celui de Marx. Pour ce dernier, les souvenirs et les conceptions hérités du passé venaient inévitablement obscurcir la vision que les contemporains avaient des réalités de leur époque. La paysannerie et le prolétariat naissant demeuraient dans une large mesure prisonniers de souvenirs historiques, tout comme l’étaient la bourgeoisie et l’aristocratie foncière. La paysannerie et le prolétariat ne parviendraient à se libérer du poids du passé qu’au terme d’un processus de lutte. En revanche, dans la vision plus simpliste de Considerant, le poids mort du passé ne pesait que sur certains groupes - ceux qui s’identifiaient aux éléments d’un monde politique en état de décomposition. Ceux-là étaient les « Morts », auxquels il faisait allusion - les légitimistes et les orléanistes de la rue de Poitiers, l’opposition dynastique de la monarchie de Juillet, les républicains formalistes du National, ou encore tous ceux qui allaient puiser leur idéal politique dans un passé révolu. Les « Vivants » étaient ceux qui, à l’instar des socialistes, étaient capables de se reconnaître dans le nouvel ordre social et politique qui luttait pour s’imposer, et de s’y identifier.

Ce contraste fondamental entre le Vieux et le Neuf, les Morts et les Vivants court comme un fil rouge tout au long du Socialisme devant le vieux monde. Il y a d’un côté le vieux monde agonisant de l’égoïsme, de l’exploitation, de l’esclavage, un monde d’intérêts conflictuels au sein duquel les relations humaines sont fondées sur la force ou la menace du recours à la force. Et de l’autre, il y a le monde neuf du socialisme en train de naître, un monde non pas de guerre mais de paix, un monde non pas régi par la force mais par la loi l’amour, dans lequel l’exploitation et l’esclavage du salarié laisseront place à l’émancipation sociale du prolétariat. Considerant affirmait que l’histoire avait atteint un tournant. On se trouvait « dans une de ces grandes époques palingénésiques » écrivait-il en empruntant à Ballanche un terme que ce dernier avait popularisé, une époque au cours de laquelle le Vieux Monde doit nécessairement s’effacer pour laisser la place à un Monde Nouveau. Le changement avait le caractère inéluctable de tout processus naturel. Il n’était pas davantage possible pour les États ou les dirigeants d’empêcher une « rénovation radicale de la société européenne », que pour les parents d’empêcher leurs enfants de devenir pubères, ou pour la neige de ne pas fondre au printemps. La seule question était de savoir si ce changement inéluctable se ferait pacifiquement ou par la violence.

Ce grand changement à venir, c’était l’émancipation du prolétariat. Considerant se faisait Cassandre pour dire que toute tentative d’empêcher les classes ouvrières de réclamer leurs droits conduirait à terme à une guerre civile « horrible », à côté de laquelle « la sanglante insurrection de Juin n’aura été que la PREMIÈRE ESCARMOUCHE D’AVANT-GARDE ». Quelles avaient été les causes de l’insurrection de Juin ? Il concédait certes que la presse extrémiste et les clubs révolutionnaires y avaient indéniablement contribué en créant un climat de mécontentement, mais la dissolution des Ateliers nationaux avait constitué une provocation autrement sérieuse. Les causes principales de l’insurrection de Juin étaient toutefois bien plus profondes. À l’instar des excès et des folies de la première Révolution française, le soulèvement de Juin pouvait être analysé comme une réaction « à LA RÉSISTANCE AVEUGLE des hommes de l’Ancien Régime à des réformes dont le temps avait sonné » [3].

La thèse développée par Considerant était que la révolution n’était pas encore terminée. Le mouvement révolutionnaire, commencé en 1789, ne s’était pas achevé avec l’accession aux droits politiques des adultes de sexe masculin. Aussi, expliquait-il, « la révolution restera EN PERMANENCE jusqu’à l’entrée en voie d’organisation d’une société capable de substituer [...] l’Association au Morcellement, l’accord à la lutte, la paix à la guerre, la liberté de tous à l’esclavage du grand nombre, la richesse générale enfin à tous les degrés de la misère » [4].

Le terme utilisé par Considerant pour définir la société de type nouveau, qui allait inéluctablement émerger victorieuse de la lutte révolutionnaire, était celui de « socialisme ». Ce mot était entré dans son vocabulaire en 1838 [5]. Il faut toutefois noter à quel point restait flou - et ce à l’évidence délibérément - l’usage qu’il en faisait. Qu’entendait Considerant par socialisme ? Lui-même posait la question dès le début de son livre, mais c’était pour répondre que le socialisme n’était pas une « doctrine déterminée », mais plutôt une « aspiration immense, irrésistible » à l’émancipation des ouvriers du salariat et à l’établissement d’une société pacifique et harmonieuse. En réalité, insistait-il, le mouvement en faveur de l’émancipation des ouvriers constituait seulement « la première formule de l’aspiration socialiste ». Une formule plus complète et plus exhaustive s’attacherait à définir le but du socialisme dans des termes s’appliquant à tous les membres de la société. Le socialisme, dans cette définition élargie, rechercherait « l’amélioration du sort de TOUS par l’établissement de rapports fraternels et harmoniques entre toutes les classes ; par l’Association libre et volontaire du Capital, du Travail et du Talent ; par l’accroissement indéfini de la richesse publique ; par la multiplication et l’universalisation de la propriété et de l’éducation ; par la bonne et libre combinaison de toutes les forces sociales ; par le libre développement et l’utile emploi de toutes les facultés humaines dans l’œuvre du bonheur commun et du perfectionnement individuel et collectif de l’espèce ». Ainsi, loin d’être une idéologie de classe, le socialisme, dans sa formule la plus large, était pour Considerant universel dans ses aspirations [6].

Considerant insistait cependant sur le fait que, si le socialisme s’efforçait bien de créer un Monde Nouveau, il avait ses racines dans le Vieux Monde. Envisagée dans une perspective historique, la lutte pour le socialisme pouvait être vue comme l’épisode ultime d’une série de luttes menées par les groupes opprimés. L’émancipation de l’esclave avait produit le serf, et l’émancipation du serf avait produit la bourgeoisie et le prolétariat. La bourgeoisie, déjà socialement émancipée par sa fortune et son éducation, avait achevé de se libérer par la conquête de ses droits politiques, conquête concrétisée aux yeux de Considerant par l’extension du droit de vote en 1830. Le prolétariat avait pour sa part conquis son émancipation politique lors de l’établissement du suffrage universel masculin en février 1848. Restait la lutte pour l’émancipation sociale du prolétariat, la lutte de l’ouvrier salarié pour se libérer de sa dépendance vis-à-vis des propriétaires des instruments de production et pour s’assurer une part équitable des fruits de son travail.

Mais Considerant soulignait que le socialisme allait bien au-delà de l’émancipation de la classe ouvrière. La « formule définitive » du socialisme était l’établissement d’une « société de paix, d’harmonie, de travail convergent, de fusion et d’accord de toutes les forces sociales de toutes les classes ». Considerant avançait l’idée que c’était dans le Christianisme qu’il convenait d’aller chercher les racines de cette vision élargie du socialisme. L’enseignement des Évangiles et des premiers Pères de l’Église, voilà quelles étaient les sources authentiques de l’idéal socialiste dans son sens le plus large et le plus riche. Les premiers chrétiens s’étaient efforcé de créer un monde nouveau de paix et d’harmonie, pour échapper aux éléments disparates et conflictuels des sociétés dans lesquelles ils vivaient. Cette vision d’un monde nouveau était rapidement devenue partie intégrante de la conscience qui était le bien commun de l’humanité ; affaiblie durant la période de la barbarie médiévale, cette conscience avait été réveillée par les philosophes et les « enthousiasmes sublimes de la Révolution française » [7].

Considerant concevait donc le socialisme comme l’héritier à la fois de la tradition chrétienne et de la tradition révolutionnaire. Dans des termes rappelant ceux de son contemporain Michelet, il identifiait le socialisme aux luttes et aux aspirations de l’humanité toute entière. « Le socialisme aujourd’hui, écrivait-il, c’est l’humanité qui travaille, qui souffre, qui gémit, qui pense, et qui veut être libre, riche, morale et heureuse ». Finalement, et là encore, comme Michelet, Considerant avait recours à une métaphore géologique pour rendre le fond de ses idées. Le socialisme, affirmait-il, était bien davantage qu’une idéologie, davantage même qu’une aspiration, c’était « la lave brûlante de l’humanité élaborée depuis cinq mille ans dans la fournaise du progrès », faisant alors éruption pour couler dans « le grand moule que Dieu [avait] préparé pour elle », le moule du « Peuple universel » [8].

Après s’être efforcé de caractériser les idéaux et les aspirations du socialisme moderne dans les termes les plus larges possible, Considerant consacrait l’essentiel de son livre à un examen des diverses écoles et doctrines, puis des penseurs socialistes de Babeuf à Proudhon. Il notait ce faisant que, contrairement à ce que prétendaient les adversaires du socialisme, rares étaient les grands penseurs socialistes favorables à l’abolition du système de la famille, alors que quelques-uns (y compris lui-même) défendaient en revanche la propriété privée. Il mettait l’accent sur l’importance que revêtaient les valeurs et les idéaux chrétiens pour la plupart des socialistes de l’époque. Dans le même temps, il soulignait à quel point lui-même était loin d’adhérer de manière littérale et dogmatique à l’ensemble des idées de Fourier.

Dans son long passage en revue des différentes écoles socialistes, Considerant posait la question suivante : quelles étaient les conditions du ralliement, de l’action unifiée de tous les socialistes ? Il défendait l’idée qu’il était important pour les membres des différentes écoles à la fois de respecter les différences qui les séparaient et de rechercher des bases communes sur lesquelles une alliance pourrait être édifiée. Il y avait toutefois deux points sur lesquels il demeurait intransigeant. En premier lieu, il s’élevait contre ceux qui, comme Cabet, prétendaient que l’édification d’une société socialiste nécessiterait l’abolition de la propriété privée. En deuxième lieu, il rejetait le recours à la violence pour fonder une société juste. Il était d’ailleurs convaincu qu’il existait un rapport direct entre ces deux points :

« La Propriété était bien trop fondée dans la nature humaine comme principe, trop vivante, trop énergique et trop puissante comme intérêt et institution, pour se laisser supprimer bénévolement. Il est donc certain que si cette suppression était la condition formelle, nécessaire, de la solution de problème social [...] ce problème pourrait difficilement se résoudre autrement qu’au moyen d’une grande guerre civile terminée par l’écrasement du parti propriétaire » [9].

Considerant rejetait avec véhémence l’idée que les socialistes devaient être prêts à s’armer en vue du combat de classe inévitable. De fait, il croyait que seul un socialisme de type non-violent et non-dogmatique pourrait jouer le rôle unificateur et réconciliateur qu’il estimait devoir être le sien. Le socialisme, écrivait-il, ne deviendra pas un

« parti étroit et violent. Il restera la grande et irrésistible aspiration du temps, le grand courant des sentiments et des idées appelées à rendre applicables la Philosophie, la Démocratie et le Christianisme, à en réaliser les grandes formules. [...] Et le Socialisme ne serait que l’Anti-Socialisme s’il ne possédait pas cette puissance de socialisation, de conciliation, d’union universelle » [10].

Définissant le socialisme de la manière la plus large possible, Considerant se disait convaincu que « le socialisme est aujourd’hui partout », qu’il s’emparait de l’opinion publique et de l’esprit de tous, qu’il était dans l’air que respirait le peuple. Ainsi pouvait-il dire que le socialisme était « plus fort » que les idéologies du monde politique traditionnel. Certains pensaient que le socialisme avait perdu du terrain avec la défaite de la « brutale et aveugle insurrection de Juin » et avec le refus de l’Assemblée nationale d’inclure le Droit au travail dans la Constitution. Pour lui, au contraire, le socialisme avait engrangé « des gains énormes ». Il avait même gagné du terrain au sein de l’Assemblée nationale. « Le socialisme est plus fort que vous, déclarait-il à l’adresse du Parti de l’Ordre. Il est vivant et vous êtes des morts » [11].

Où le socialisme puisait-il donc sa vitalité et sa force ? Sur quoi Considerant pouvait-il s’appuyer pour dire que le socialisme était « vivant », tandis que les dirigeants et les idéologues du monde politique traditionnel étaient des morts ? Sa conviction était que la vision et la « foi » des socialistes allaient dans le sens de l’histoire. Le Parti de l’Ordre ne comprenait rien aux besoins et aux passions de la société moderne, ni aux « idées qui se développaient en son sein ». Au contraire, les socialistes pouvaient percevoir « l’idée » naissante et ils avaient foi dans l’avenir. « Le socialisme a foi dans la société nouvelle, écrivait-il, dans la jeune société qu’il porte dans ses flancs » et qu’il aime d’un amour dévoué et maternel ». Considerant concédait que, dans ses errements et dans ses haines, le socialisme pouvait lui aussi devenir « criminel » - cela avait par exemple été le cas lors de l’insurrection de Juin. Mais « ses haines, ses violences, l’énergie et ses révoltes elles-mêmes » prouvaient qu’il était vivant. Et en apportant à la classe ouvrière la démonstration qu’elle n’avait rien à gagner à recourir à la violence, la défaite de juin avait été salutaire. « Fort comme il l’est, écrivait Considerant à propos du socialisme, maître comme il l’est de l’avenir, c’est par le calme, par la raison, par l’idée, non par la force brutale qu’il doit conquérir les âmes, organiser la société nouvelle » [12].

Ce qui frappe le plus dans le raisonnement de Considerant est la nature radicalement idéaliste de sa démarche. Il ne présentait pas le socialisme comme étant l’expression d’une société industrielle naissante, mais au contraire la société nouvelle comme étant une émanation des idées socialistes. « Le socialisme, écrivait-il, a foi dans la société nouvelle qu’il porte dans ses flancs ». À l’inverse, il affirmait que l’écrasement de l’insurrection de Juin avait marqué le triomphe non pas d’une idée, mais d’intérêts particuliers, et que faute d’une idée unificatrice, les intérêts particuliers s’opposaient rapidement les uns aux autres jusqu’à s’anéantir mutuellement. Il disait à ses adversaires que dans la mesure où ils étaient motivés par leurs seuls intérêts particuliers et non pas par une Idée ou une Foi, ils étaient comme morts. « Sans Idée et sans Foi, vous n’êtes que de purs intérêts, des faits, des agrégations friables de matière mortelle ». Le postulat sous-tendant sa démonstration était explicite dans l’insistance de Considerant sur le rôle déterminant et novateur des idées dans l’histoire : « Les idées qui montent sont les forces vives des nations, comme la sève au printemps est la force vive de la nature. Rien n’y résiste » [13]

Si Considerant avait parfois recours à des métaphores biologiques pour définir la foi « des Vivants », l’analyse qu’il faisait de la situation fâcheuse « des Morts » était de manière plus frappante encore exprimée par le recours à des images zoologiques ou géologiques. Obéissant à une pulsion semblable à celle qui avait inspiré Marx dans ses écrits sur 1848, Considerant parlait des représentants du Parti de l’Ordre comme d’une espèce préhistorique ayant survécu à son époque. Ils étaient traités de « fossiles de l’évolution politique », de « pétrifications de la politique pure », de « crustacés politiques » que leurs écailles avaient rendus imperméables au rayonnement de la lumière [14]. Derrière ces images, Considerant avançait deux idées principales dans son analyse des « Morts ». La première était qu’à l’ère du suffrage universel, ces derniers ne pourraient plus compter très longtemps sur les forces matérielles - leurs armées et leur Garde nationale - qu’ils avaient à leur disposition. Ainsi qu’il l’écrivait, « une Armée, dans une république démocratique, une Armée qui vote, est une Armée qui a le droit de penser » et donc de contester ceux qui lui donnent des ordres. La deuxième était que la force morale sur laquelle pouvaient s’appuyer ses adversaires était inexistante. Ils n’avaient ni unité, ni bonne foi. Les désaccords qui opposaient les légitimistes, les orléanistes et les bonapartistes au sein du comité de la rue de Poitiers reflétaient les conflits existant au sein du parti de l’Ordre en général. D’ailleurs ce dernier n’était rien d’autre que la somme des « ambitions éreintées, des partis éteints, des aveuglements, de vieilles haines mal plâtrées, des peurs, des intrigues plus ou moins doucereuses et tortueuses, [...] des éléments usés qui se méprisent les uns les autres » [15].

Pour ce qui était des individus, Considerant voyait en Thiers l’illustration de la vacuité morale des « Morts ». Pour lui Thiers était un homme dont les valeurs et les qualités d’esprit étaient à l’opposé de celles des « Vivants ». Il représentait « le matérialisme incarné, le fatalisme théorique et pratique, la négation absolue de l’Idéal ». C’était un homme qui « ne comprend pas que les mots Foi, Espérance et Charité puissent appartenir à la langue politique et sociale d’un grand peuple ». C’était également un homme capable de faire étalage d’une auto-satisfaction, quelqu’un qui n’était jamais aussi content que quand il pouvait cyniquement donner libre cours à son mépris pour les « principes » et les « droits » et à son « horreur » du progrès, de l’innovation et de tout ce qui pouvait se rattacher à un Idéal. La seule chose que Considerant avait du mal à comprendre au vu de « la pensée fataliste et athée » d’un homme comme Thiers était ce qu’un cynique de cet espèce pouvait espérer accomplir en politique à travers l’exercice du pouvoir. Considerant posait la question directement à Thiers, et par-delà lui, à tous « les Morts » :

« Ah ! Si j’avais comme vous l’âme aride et desséchée par le vent glacé du scepticisme, si je ne croyais à rien, à rien !, si mon cœur était hermétiquement fermé, comme les vôtres, à toute foi, à toute espérance, à toute grande charité sociale, Dieu m’est témoin que je quitterais à l’instant l’arène de cris et de poussière où glapissent vos voix criardes, pour aller dans quelque coin où ne viendraient pas les journaux, planter des pommes de terre dans un bout de jardin, pêcher tranquillement à la ligne, et faire à de pauvres paysans un peu de bien s’il m’était possible ».

Considerant n’arrivait pas à comprendre ce que des « âmes sans boussole » comme Thiers s’imaginaient faire au « milieu des combats de la vie nouvelle » [16].

Considerant concluait son ouvrage en adressant quelques mots à ses alliés républicains intransigeants ou Montagnards. Il soulignait que l’« odieuse » campagne contre les communistes durant l’été et l’automne avait visé les « républicains rouges » tout autant que les socialistes. Et tout en reconnaissant les « écarts et les extravagances » de « certains exaltés », il n’hésitait pas à prendre la défense des Montagnards en tant que groupe :

« La plupart des Représentants que l’on désigne sous le nom fâcheux et rétrospectif de Montagnards, sont des hommes pleins de cœur, de bons sentiments et d’amour de l’humanité. On les fait passer pour des tigres altérés de sang : ils ont tous voté l’abolition absolue de la peine de mort.

Ils forment un parti qui a le tempérament et l’ardeur bouillante de la jeunesse, ses emportements, ses fouges souvent peu réfléchies. Ils manquent de maturité ; ils ne sont point encore un parti de gouvernement j’en conviens ; mais ils sont animés de bons, d’excellents désirs » [17].

En les approuvant, Considerant prenait acte des professions de foi développées par nombre de dirigeants montagnards à l’occasion de la campagne des banquets qui venait d’avoir lieu à l’automne. Il y voyait un « signe d’intelligence et d’avenir ». Il les invitait à étudier les écrits des penseurs socialistes et à encourager leurs adhérents à faire de même. Car il y avait une grande œuvre à mener à bien.

« La première Révolution avait à détruire l’ordre ancien. Celle-ci a à organiser l’ordre nouveau. Trêve aux formules, au ton et aux allures violentes de 93. Les fortes études de l’avenir doivent remplacer les souvenirs du passé. Que la conversion de la Montagne ait cette heureuse influence sur les esprits ardents et jeunes qu’elle représente et dont elle a la confiance, et elle aura bien mérité de la France et de l’Humanité » [18].

Considerant écrivait ces mots en novembre 1848, à quelques semaines de l’élection présidentielle. Le triomphe de Louis Napoléon à l’issue du scrutin allait davantage encore le rapprocher des Montagnards et raffermir ses liens avec le mouvement démoc-soc.

(Traduit de l’anglais par Michel CORDILLOT)


Jonathan Beecher

Jonathan Beecher

Jonathan Beecher est professeur d’histoire à l’Université de Californie à Santa Cruz (UCSC). Il est notamment l’auteur de Fourier. Le Visionnaire et son monde (Fayard, 1993) et de Victor Considerant and the Rise and Fall of French Romantic Socialism (Univ. of California Press, 2001, traduction en 2012 aux Presses du Réel sous le titre Victor Considerant, grandeur et décadence du socialisme romantique français) ; il habite une cabane de bois dans un forêt de séquoias pas loin du Pacifique, et il participe depuis longtemps aux activités de l’Association d’études fouriéristes.


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Notes

[1Ce texte est extrait de la biographie consacrée par Jonathan Beecher à Victor Considerant (Victor Considerant and the Rise and Fall of French Romantic Socialism, University of California Press, 2001). La revue Luvah publie dans son n° 16 l’introduction de son ouvrage sur Charles Fourier.

[2. Le Socialisme devant le vieux monde, p. 2.

[3. Ibid., p. 4-5.

[4. Ibid., p. 9.

[5. L’usage fait par Considerant des termes « socialiste » et « socialisme » à la fin des années 1830 sera développé dans un autre chapitre de sa biographie.

[6. Le Socialisme devant le Vieux Monde, p. 28 et 19.

[7. Ibid., p. 23.

[8. Ibid., p. 30.

[9. Ibid., p. 125.

[10. Ibid., p. 126.

[11. Ibid., p. 132-133.

[12. Ibid., p. 134-135.

[13. Ibid., p. 135-136.

[14. Ibid., p. 145.

[15. Ibid., p. 159 et 163.

[16. Ibid., p. 167-168.

[17. Ibid., p. 201.

[18. Ibid., p. 202.



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