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LALOUETTE Jacqueline : La libre pensée en France. 1848-1940 (1997)

Paris, Albin Michel, 1997, 636 p., préface de M. Agulhon


Bernard Desmars  |  1997 / n° 8 |  décembre 1997



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Personnes : Lalouette, Jacqueline

Pour citer ce document

DESMARS Bernard , « LALOUETTE Jacqueline : La libre pensée en France. 1848-1940 (1997)  », Cahiers Charles Fourier , 1997 / n° 8 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article157 (consulté le 3 octobre 2017).

Texte intégral

La libre pensée a joué un rôle important dans la vie politique de la Troisième République, dans les combats qui mènent aux lois sur l’enseignement laïque et à la séparation de l’Église et de l’État ; pourtant, son développement a été peu étudié, et son activité souvent caricaturée. Partant de ce constat, Jacqueline Lalouette, dans un ouvrage issu d’une thèse d’État, restitue d’abord le mouvement qui mène de la première société connue (en 1848) et du premier essor, à la fin du Second Empire, jusqu’au déclin de l’entre-deux guerres et à son interdiction en 1940, en passant par la période 1880-1914 qui constitue son apogée. Elle présente ces libres penseurs (un recrutement principalement masculin, et assez populaire) et leurs associations. Une seconde partie est consacrée à leurs attitudes envers les religions et les Églises. Enfin, l’auteur étudie les combats menés pour laïciser l’État et la société. Appuyé sur une impressionnante documentation complétée par des interviews d’acteurs de cette histoire et... par des visites dans les cimetières, ce travail analyse les discours (journaux, brochures de propagandes) et les pratiques (en particulier les cérémonies civiles : baptêmes, mariages et surtout obsèques), en multipliant exemples et citations qui rendent la lecture savoureuse.

Les liens entre la libre pensée et le fouriérisme, qui justifient cette note de lecture, ne vont pas de soi : la cosmogonie de Fourier, les liens entretenus par certains disciples avec le christianisme (montrés par J.-B. Duroselle, Les Débuts du catholicisme social. 1822-1870) semblent d’abord éloigner les fouriéristes d’une libre pensée que l’on considère le plus souvent à travers sa version athée et matérialiste. Or, en 1848, Charles Pellarin appartient au bureau de la première association connue, la Société démocratique des libres penseurs. Et dans les décennies suivantes, on retrouve au sein de la libre pensée les noms de Wladimir Gagneur, de François Cantagrel, qui bénéficie, p. 492 de l’une des notices biographiques consacrées aux principaux libres penseurs. Ainsi, au moins jusqu’aux années 1880, des fouriéristes sont également actifs parmi les libres penseurs. En fait, la plupart d’entre eux participent à la tendance spiritualiste et déiste de la libre pensée, active surtout à la fin du Second Empire et représentée par le groupe de l’Alliance religieuse universelle ; celle-ci est animée par Henri Carle, lui-même disciple de Cabet et Leroux, et s’exprime dans La Libre conscience, publiée de 1866 à 1870, puis qui reparaît brièvement en 1873 ; collaborent notamment à cet hebdomadaire Hippolyte Renaud, Éd. de Pompéry, Lemoyne. Ce courant affirme l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme, mais refuse les autres croyances, rejette les pratiques cultuelles de l’Église ainsi que l’autorité de ses clercs. J. Lalouette consacre un chapitre (chap. IV, « Entre déisme et athéisme », pp. 143-182) à ces débats et indique, brièvement, la part prise par les fouriéristes ; part limitée sans doute pour l’histoire de la libre pensée, mais intéressante pour l’histoire des fouriéristes.

On pourrait ajouter à ce que dit J. Lalouette que la question de la libre pensée suscite des débats à l’intérieur du mouvement sociétaire lui-même : on en retrouve un écho dans La Science sociale, en 1869, quand Désiré Laverdant, fouriériste rallié au catholicisme, critique Cantagrel « qui a cru devoir présider au fameux Banquet gras du Vendredi Saint » (numéro du 16 septembre) ; ce à quoi répond Pellarin dans un article intitulé « Pourquoi je reste libre penseur » (numéro du 1er octobre).

Sous la Troisième République, ces liens entre fouriérisme et libre pensée s’affaiblissent rapidement. En 1882 encore, Cantagrel se joint à d’autres députés pour déposer un projet de loi laïcisant le serment prêté par les témoins devant les tribunaux ; mais les deux courants divergent désormais profondément : au déclin de l’École sociétaire répond l’expansion de la libre pensée, une libre pensée dominée par l’athéisme et investie par les radicaux et les socialistes (broussistes, allemanistes,...) à partir des années 1880.


Bernard Desmars

Bernard Desmars

Bernard Desmars est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Lorraine. Après avoir étudié la délinquance des premières décennies du XIXe siècle, il s’intéresse depuis quelques années déjà aux militants fouriéristes, et surtout à ce qu’ils deviennent après la Seconde République, aux voies qu’ils empruntent pour réaliser leurs ambitions et concrétiser leurs idéaux. Il participe depuis une quinzaine d’années aux activités de l’Association d’études fouriéristes. Il a récemment publié Militants de l’utopie ? Les fouriéristes dans la seconde moitié du XIXe siècle (Dijon, Presses du Réel, 2010)


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