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Paul RICOEUR : L’idéologie et l’utopie (1997)

Paris, Seuil, 1997, 432 p.


Louis Ucciani  |  1997 / n° 8 |  décembre 1997



Index

Personnes : Ricoeur, Paul

Pour citer ce document

UCCIANI Louis , « Paul RICOEUR : L’idéologie et l’utopie (1997)  », Cahiers Charles Fourier , 1997 / n° 8 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article152 (consulté le 11 décembre 2017).

Texte intégral

La mise entre parenthèse de l’espace utopique est aussi ce qui meut la démarche de Ricœur. Si, ici aussi, nous voyons un des philosophes les plus importants de l’époque quitter son domaine d’investigation habituel, pour investir celui du politique et consacrer un chapitre à Saint-Simon et un autre à Fourier, réunis sous le chapeau de l’utopie, le propos n’est plus d’inféoder celle-ci à la science mais de l’articuler sur l’idéologie. Le texte de Ricœur reprend des cours prononcés à l’Université de Chicago en 1985, déjà publiés en anglais en 1996, et donnés ici pour la première fois en français [1]. Si comme le souligne George H. Taylor dans son introduction, « jusqu’au présent ouvrage, nous ne disposions pas d’une analyse plus large de Ricœur sur les implications de son œuvre en matière de pensée sociale et politique » [2] que cela passe par le détour de Saint-Simon et Fourier n’est pas sans intérêt. La thèse de l’ouvrage qui part de du livre de Mannheim, idéologie et utopie paru en 1929 où les deux tendances sont définies comme en décalage avec la réalité (« je partirai de la suggestion de Mannheim : leur commune non-congruence avec la réalité » [3]), développe l’idée que si l’idéologie a besoin de l’utopie pour se réanimer, celle-ci n’est possible qu’à partir du socle de l’idéologie. Après avoir noté comment chez Marx le procès fait à l’idéologie évolue (le jeune Marx l’oppose à la réalité tandis que celui de la maturité l’oppose à la science), et aboutit à une exclusion et de l’idéologie et de l’utopie : « à ce point, le concept d’idéologie englobe celui d’utopie. Toutes les utopies - et en particulier les utopies socialistes du XIXe siècle, celle de Saint-Simon, Fourier, Cabet, Proudhon, etc.- sont traitées par le marxisme comme des idéologies » [4]. Après avoir relevé la position de Engels, en fort décalage avec ce que nous avons vu plus haut, « aussi dans cette approche, l’utopie est-elle idéologique à raison de son opposition à la science. L’utopie est idéologique dans la mesure où elle est non scientifique, préscientifique ou même anti-scientifique » [5]. Ricœur achève son parcours à travers Marx, Althusser, Weber et Habermas en proposant de considérer que les destins liés de l’utopie et de l’idéologie se dialectisent, non plus tant par rapport à une science que par rapport à l’imagination : « je résumerais donc ainsi ma problématique : n’est-ce pas la fonction excentrique de l’imagination (la possibilité du "nulle part") qui implique tous les paradoxes de l’utopie ? En outre, cette excentricité de l’imagination utopique n’est-elle pas le remède à la pathologie de la pensée idéologique, qui se trouve précisément aveugle et étroite en raison de son incapacité à concevoir un "nulle part" » [6].

Dans cette perspective Fourier, plus que Saint-Simon, incarne la fonction utopique. En effet si celui-là voit finalement aujourd’hui son utopie quasiment réalisée (« la seule différence majeure entre notre époque et l’utopie de Saint-Simon est qu’il pensait que le monde industriel satisferait principalement les intérêts des plus nécessiteux, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui » [7]), Fourier impose une utopie radicale (« l’utopie de Fourier est beaucoup plus radicale. Nul, plus que Charles Fourier, ne met clairement en évidence la nature de l’utopie »). Pour aborder celle-ci il n’est pas question ici de "carré philosophique", l’accroche à Newton est considérée comme un artifice (« ce qu’il produit, c’est une théorie des passions qui est déduite d’une cosmologie prétendument newtonienne. C’est déjà le début de quelque chose de très saugrenu » [8]) et la perspective religieuse comme un retour (« toutes les utopies ne sont-elles pas des religions sécularisées qui prennent aussi toujours appui sur la prétention à avoir fondé une nouvelle religion ? » [9]) quant à la politique elle est elle aussi minorisée (« son utopie ne fournit pas de réponse politique mais elle récuse plutôt l’idée que la politique soit la question ultime » [10]), tout comme le travail (« l’élément utopique récuse la problématique du travail » [11]). La méthode adoptée par Ricœur, si elle ne méconnaît pas l’intérêt et l’originalité du propos de Fourier (« il écrit et lit à la frontière du réalisable et de l’impossible » [12]), le maintient sans cesse dans la fonction utopique (« l’une de mes conclusion d’ensemble à propos de l’utopie sera que toutes les utopies sont ambiguës : elles prétendent à la réalisation en même temps qu’elles sont des œuvres de fiction et revendiquent l’impossible » [13]). En cela Fourier ne serait pas attaché au réel mais se maintiendrait dans la sphère imaginative. C’est peut être ici qu’on pourrait le mieux saisir la subtilité de la lecture de Dagognet qui tient dans une tentative de prendre au mot ce que la philosophie traditionnellement confine au rang d’idée. En ce sens la lecture de Ricœur se maintient dans une approche classique qui voit, par exemple, dans ce qui serait l’originalité de Fourier la résurgence de vieilles tendances philosophiques. C’est ainsi que sa philosophie des passions ne serait qu’une resucée de Hobbes : « cette utopie pourrait être rapportée à Hobbes, puisque ce dernier a été le premier à élaborer ce qu’il appelait une "mécanique des passions" et qu’il a dérivé son système politique de cette perspective. Donc, la question posée par Fourier-comment les institutions politiques sont-elles reliées au système des passions sur lequel repose la vie sociale ?- a une longue histoire » [14]. De même c’est Rousseau qu’il prolongerait (« Fourier poursuit l’héritage de ce dernier : sa tâche est de dévoiler la nature, qui a été masquée par la civilisation » [15]) ou encore Platon auquel il est assimilé (« lorsque Platon présente des idées nouvelles, il dit qu’il propose un palaios logos, un discours ancien. Le nouveau logos est toujours un ancien logos » [16].

Ainsi cadrée, la portée conceptuelle de l’inversion Fouriériste, analysée à l’aune de Heidegger, ne serait qu’un renversement simple de valeur, une banalisation, que seule l’ironie saurait lever : « il nous faut alors nous demander si l’utopie fouriériste n’est qu’un renversement au sens littéral, un simple retournement des vices en vertus, ou bien si elle est ironique » [17].


Louis Ucciani

Louis Ucciani

Louis Ucciani enseigne la philosophie à l’Université de Franche-Comté. Il collabore depuis leur création aux Cahiers Charles Fourier. Ses axes de recherche récents interrogent la genèse et la structure de l’art contemporain. Il a notamment publié Charles Fourier ou la peur de la raison (Paris, Kimé, 2000) ou encore de Saint-Augustin ou le livre du Moi (1998). Dernier ouvrage paru : Le geste du peintre (2003).


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Notes

[1Lectures on ideology and utopia, New York, Columbia University Press, 1986.

[2p. 7.

[3p. 19.

[4p. 23.

[5Ibid.

[6p. 38.

[7p. 395.

[8p. 398.

[9p. 401.

[10p. 405.

[11Id.

[12p. 395.

[13p. 396.

[14p. 395.

[15p. 399.

[16p. 403.

[17p. 404.



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