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François DAGOGNET : Trois philosophies revisitées : Saint-Simon, Proudhon, Fourier (1997)

Hildesheim, Zurich, New York, Georg Holms Verlag, 1997, 171 p.


Louis Ucciani  |  1997 / n° 8 |  décembre 1997



Index

Personnes : Dagognet, François - Proudhon, Pierre-Joseph - Saint-Simon (de), Claude-Henri

Pour citer ce document

UCCIANI Louis , « François DAGOGNET : Trois philosophies revisitées : Saint-Simon, Proudhon, Fourier (1997)  », Cahiers Charles Fourier , 1997 / n° 8 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article151 (consulté le 15 août 2017).

Texte intégral

Ce livre est un événement non pas tant par son contenu que par son existence même. La personnalité de l’auteur y est bien sûr pour beaucoup. En effet s’il y a un philosophe qui a pu marquer de son empreinte l’institution philosophique en France en cette seconde moitié du vingtième siècle c’est bien François Dagognet qui a exercé toutes les fonctions officielles présidant au devenir de la philosophie comme discipline scolaire, universitaire et de recherche. Que ce philosophe qui a façonné nombre de listes d’auteurs pour les différents concours se tourne aujourd’hui vers Fourier, l’éternel oublié, n’est pas sans effet. Faut-il voir ici un retour vers le refoulé, ou quelque chose d’autre ?- Retour vers le refoulé, cela viendrait comme signe d’un revirement, d’un remords, d’une rétractation en quelque sorte où le philosophe comme institution, une fois qu’il se décolle d’elle, retrouverait avec sa liberté ces hommes et ces œuvres que, pris dans l’institution, il murait dans le silence. S’il y a sans doute de cela c’est néanmoins un autre axe de compréhension qui s’impose, il tient en deux directions, l’une générale, l’autre liée l’auteur.

De la première nous pourrions énoncer comme un principe qui dirait que l’institution n’est pas ignorante de ce qu’elle refoule. Pourrions-nous en conclure que l’exclus le serait à juste titre et qu’il représente un réel danger, ce qui prouverait sa force subversive et d’une certaine façon sa vérité ? Subsiste que cette conscience de ce que je refoule pourrait bien être une constante. Il n’est pas anodin de remarquer pour ce qui concerne Fourier que tel semble être son destin d’être à la fois ignoré et connu, en quoi les philosophes généralement guère fouriéristes l’auraient lu au contraire de beaucoup de ceux qui se réclament de lui [1]. Rappelons que Ravaisson, alors Inspecteur général de l’Enseignement supérieur, à qui fut commandé un rapport sur l’état de la philosophie en France (1867, seconde éd. 1895), consacre des développements à Saint-Simon, à Proudhon et à Fourier. Et sur ce dernier il montre un esprit de synthèse accompli en résumant, comme définitivement, le teneur du système : « le monde physique, dit Fourier, s’explique, depuis Newton, par l’attraction mutuelle de toutes les parties de la matière ; le monde moral doit s’expliquer par ce qu’on peut appeler l’attraction passionnelle, laquelle rapproche et associe les individus doués d’inclinations analogues et harmoniques. Toutes les misères, toutes les fautes sont le résultat de passions contrariées. Qu’on laisse à toutes les passions de tous un libre cours, et comme les molécules qui composent le monde physique s’harmonisent d’elles-mêmes selon leurs affinités, ainsi s’harmoniseront en se groupant, selon l’expression favorite de Fourier, dans de libres phalanges, ainsi formeront de pacifiques et fortunés phalanstères tous les individus qui forment les molécules constituantes du monde social » [2]. Rappelons encore Renouvier qui fut le premier philosophe à consacrer une étude conséquente et sérieuse à Fourier. Guéri, de son aveu même, du saint-simonisme par son professeur Auguste Comte, il consacrera une cinquantaine d’années après quatre articles de sa revue La critique philosophique à la philosophie de Charles Fourier (1883). Chez lui sans doute pouvons-nous dire que Fourier répond à une interrogation profonde qui ne l’a sans doute jamais abandonné et qu’a sûrement aiguisée sa collaboration avec Charles Pellarin au sein de la Critique Philosophique [3]. Cependant le penchant n’est pas adhésion et derrière Renouvier trône l’institution, même si l’ironie n’est pas absente : « Mais Fourier, dans l’extrême naïveté de son illuminisme anthropomorphique, s’est fait le plus grand tort, et n’a pu que se fermer à lui-même l’entrée du panthéon des philosophes et grands rêveurs de tous les âges, faute d’habiller ses conceptions de grands termes abstraits dont l’inaccessible généralité revêt des apparences sérieuses, en communique même de telles aux affirmations les plus hasardées sur le passé et l’avenir » [4]. Discrédité au yeux des gens sérieux, Fourier, interdit donc de panthéon, s’offre à second rejet, celui des gens de bien, « Fourier a mis contre lui les défenseurs de la morale du devoir et de l’institution familiale monogamique » [5]. Entre ces deux exclusions la voie ouverte par Renouvier joue d’ambiguïté, tout d’abord par la nature même de son texte qui se ramène à un choix de citations ordonné articulé autour de propositions qui à la fois dégagent une certaine cohérence et ne laissent de montrer ce qui serait aberration. Ceci par exemple : « Peut-être avons-nous besoin d’excuses, à cet endroit comme à certains autres de cette étude, pour avoir conduit le lecteur à travers des détails qui ne doivent lui paraître que billevesées » [6], et de justifier ce voyage dans les méandres de la pensée de Fourier : « Les spéculations d’un génie ignorant ou extravagant sont instructives, tant pour les méthodes, que pour la nature des solutions des problèmes supérieurs, auxquelles un tel génie parvient de lui-même, ou des conséquences qu’il en tire » [7]. C’est, finalement, en philosophe que Renouvier lit Fourier en recherchant ses propres lignes de cohérence dans l’exploitation de sa propre grille conceptuelle. Il y a donc abandon dans la non-adhésion (« il a été impossible de séparer le jugement à porter sur l’utopie, à laquelle, naturellement, on ne croyait pas ») et accroche dans l’enjeu conceptuel (« de cet autre jugement qui s’applique à des idées émises, à un système proposé qu’on rapporte, non moins naturellement, à l’état présent des choses, en songeant à l’enseignement immoral qui en découle et aux effets de dissolution qu’il ne manquerait pas d’y produire s’il était accueilli avec faveur » [8]). S’agirait-il de veiller à comprendre l’enjeu subversif ou tout simplement d’alimenter le concept ? Subsiste ceci comme méthode : « nous allons maintenant passer à cette partie de la doctrine de l’harmonie. Elle partage avec les autres l’intérêt philosophique qui appartient à l’imperturbable déduction des conséquences du principe de la passion et de celui du sériisme universel » [9], et de cette méthode qu’elle inscrit bien Fourier dans le monde du concept. Voire plus Renouvier, par delà les réticences retrouve dans l’étrangeté les bases d’une conceptualité digne de réactiver la philosophie telle qu’elle est, en quoi son introduction de Fourier dans le monde de la philosophie, opérerait comme une introduction c’est-à-dire comme une mise dans le moule philosophique. De ceci que ce n’est point à proprement parler une trahison, en ce que rien ne saurait échapper au domaine de l’investigation philosophique, mais que ce n’est, sans doute pas non plus, une adhésion tant les précautions épuratrices sont marquées. En quoi l’attitude de Renouvier n’est finalement guère différente de celle de Ravaisson qui temporise sa restitution de précautions pour le moins explicites. Si, rappelle-t-il, il y a bien innovation chez Fourier (« une telle conception supposait des opinions plus ou moins nouvelles et particulières sur la nature des passions et, plus généralement, sur la nature humaine ») et si cette innovation relève bien de la philosophie et d’une opportunité (« c’est la part qui revient au fouriérisme dans le travail philosophique du temps où il apparut »), il n’en demeure pas moins que tout cela serait gâché d’un défaut majeur : « Mais cette part fut petite ; le fouriérisme se signala par des hypothèses sur l’avenir du monde et de l’humanité aussi étranges que peu justifiées plutôt que par des observations justes et utiles » [10]. Certes et sans doute faudrait-il, ici, relever ces deux dernières caractéristiques de justesse et d’utilité qui éclairent en négatif la perception de la philosophie par elle-même. Là où elle se dit suivre la voie balisée de l’observation vérifiée et de l’utilité immédiate elle rejette ce qui lui semble saut et prospective aberrante, c’est-à-dire dérive. C’est en un tel jugement que l’on peut comprendre l’écart qui, plus tard certes, mais néanmoins dans cette logique viendrait heurter le champ de la pensée sous la forme de l’expérimentation, notamment agencée par les artistes et qui pourrait prendre slogan dans cette directive sur toile du très fouriériste Debord : « réalisation de la philosophie ». Fourier viendrait comme indiquer la voie de l’expérimental contre celle du dérivé. Pour lui la philosophie, à ranger au nombre des sciences incertaines, est bien ce qu’il s’agit d’extraire de la logique des dérivations déductives et donc des élaborations purement abstraites, afin de la confronter au réel et à sa manifestation sociale. Debord encore illustre son panégyrique du célèbre article de foi de Fourier où celui-ci marque sa démarche en rupture : « j’avais présumé que le plus sûr moyen d’arriver à des découvertes utiles c’était de s’éloigner en tout sens des routes suivies par les sciences incertaines, qui n’avaient jamais fait la moindre invention utile au corps social, et qui, malgré les immenses progrès de l’industrie, n’avaient pas même réussi à prévenir l’indigence » [11].

Rupture d’intérêt méthodologique, rupture dans la définition même des valeurs. L’utilité à la Ravaisson, n’a rien à voir avec ce que Fourier comprend sous ce terme. On le comprend, ce que Fourier adopte d’écart (« je pris donc à tâche de me tenir constamment en opposition avec ces sciences ; en considérant la multitude de leurs écrivains, je présumai que tout sujet qu’ils avaient traité devait être complètement épuisé, et je résolus de ne m’attacher qu’à des problèmes qui n’eussent été abordés par aucun d’eux » [12]) le porte ailleurs des préoccupations exclusivement théoriques et logiques des philosophes. Plus encore le pas à côté que tente Fourier se devrait d’entraîner avec lui la philosophie enfin extraite du nombre des sciences incertaines. Ce qui est mis en avant par Fourier à savoir l’utilité objective de changer la vie et non l’utilité d’accommodement à ce qui brime la vie, heurterait la philosophie ramenée à n’être que théorie réactionnaire. Par delà le simplisme de l’opposition autre chose se profile et qui a trait au statut de la philosophie. S’il s’agit tant pour Ravaisson que pour Renouvier de maintenir une exigence de rationalité, le propos n’est plus le même chez Fourier qui voit dans la raison des philosophes une forme condamnée de la raison qui ne serait qu’une justification théorique du désordre du monde. A cette rationalité rétrospective il oppose une rationalité prospective toute tournée vers la modification du monde.

C’est sur ce point que prend toute sa pertinence le texte de Dagognet. Guidé vers les pensées utopiques par une curiosité constante qui articule une œuvre polymorphe, Dagognet pose ici ce qui pourrait être la figure de base des constructions utopiques émergées au XIXe siècle. Certes tous les commentateurs ont noté combien ces utopistes, Fourier en tête, ont construit leurs élaborations à partir de ce qu’ils considéraient comme un acquis de la raison, à savoir les lois de Newton, or là où ils les lâchent en les renvoyant à un scientisme superficiel, Dagognet inverse et prend au sérieux l’allégeance. Son parcours des trois systèmes de Saint-Simon, Proudhon et Fourier, auquel colle en arrière-fond la figure tutélaire d’Auguste Comte, s’énonce comme une revisitation. Qu’est-ce que serait revisiter une philosophie ?, le terme est étrange et sonne comme un anglicisme. Optons pour deux sens, celui d’une réinterprétation et celui d’un retour sur ce qui a pu être auparavant visité et où, comme si l’on était pris de regret, on reviendrait. On y verrait alors quelque chose de ce type où la philosophie institutionnelle reviendrait sur ce qu’elle a rejeté et en tenterait l’introduction. L’entreprise de Dagognet serait alors de ramener dans le giron ce qu’on a tenu à l’écart. De cette mise à l’écart peut-être qu’elle était mauvaise lecture, de la réintroduction peut-être de ce qu’il en est temps. L’opportunité viendrait ici effacer une erreur.

Devient alors intéressant de voir comment la philosophie intègre, comment elle efface ce long temps entre Renouvier et Dagognet tout juste parsemé de quelques exceptions comme Vergez qui agrémente sa prolixe production de manuels de philosophie de deux petits joyaux sur Marcuse et sur Fourier où il s’agissait de montrer que derrière les manifestes aberrations il y avait la trame d’une pensée aboutie. Pour le reste les universitaires s’étant attelés à la philosophie de Fourier sont dans les marges de l’institution, comme Barthes ou Schérer. Là où ceux-ci pensent avec, où ceux-là décryptent une pensée malgré, Dagognet innove dans la revisitation qui lui permet de jouer sur deux axes. 1) celui d’une relecture de l’histoire de la pensée, 2) celui d’une modélisation prospective. En interface il y aurait un schème mis au jour chez Saint-Simon, Proudhon et Fourier, qui mériterait sans doute d’être réinterrogé aujourd’hui et que Dagognet nomme le "carré philosophique".

. Une redéfinition de l’histoire de la philosophie

Que ces trois auteurs permettent de réinterroger l’histoire de la philosophie n’est pas le dernier des étonnements, ici, sous la plume de Dagognet. « Nous souhaitons, écrit-il, instituer une sorte d’"histoire de la philosophie" franchement attachée aux architectures communes, elle se consacrerait, entre autres champs d’étude, aux Cartésiens (le XVIIe siècle), aux idéologues (XVIIIe siècle), aux spiritualistes français de la fin du XIXe siècle ; et, pour le début de ce même siècle, le XIXe, les théoriciens du socialisme ou les réformateurs lui offrent la nébuleuse la plus propice à une telle approche » [13] Saint-Simon, Proudhon et Fourier deviendraient ainsi les prototypes d’une investigation qui ne s’attacherait plus à la singularité d’un système mais à la mise au jour de constantes sur lesquelles ces singularité fleurissent : « Nous devons admettre qu’une même assise conceptuelle suppose plusieurs constructions étrangement voisines, semblables ou presque. Nous ne sommes plus en présence d’"un palais d’idées", propres à un système donné, mais plutôt d’une rue, aux habitations élevées par un même architecte, à partir d’un plan commun ». Cette vision urbanistique de la philosophie en venant casser l’habitude des historiens de la philosophie enfermés dans l’illusion de la singularité radicale, serait propre à redéfinir le travail de "l’historien -philosophe". Celui-ci, en effet, « peu enclin en principe à la simple monographie ou à l’examen des prétendues influences, (les antécédents), trouvera, avec ces socialistes, un archipel de choix : en dépit de quelques distances entre les éléments (à la manière dont Saint-Simon et Comte à la fois divergent et se fondent), il discernera antérieurement un socle qui les relie tous en profondeur »

Que Fourier et les autres "utopistes" viennent apprendre quelque chose à la philosophie n’est pas sans étonner, qu’ils viennent donner un ton autre à la philosophie est somme toute idée assez admise puisque c’est bien là-dessus que se fonde leur mise à l’écart, Dagognet y voit cependant une qualité (« avec eux la philosophie prend un tour ou un ton inédit, autant par la manière dont elle est présentée que par les difficultés qui sont exposées, ainsi que par le feu des solutions retenues. Tous trois d’ailleurs admettent qu’un grain de folie sied au philosophe, s’il veut tant soit peu avancer. La vraie méthode consiste à ne pas refouler le délire. Ils entendent signifier par là qu’il faut savoir quitter les chemins trop aplanis ou trop fréquentés » [14]). Détonnants dans la philosophie, parcourant avec fantaisie les voies de traverse, Saint-Simon, Proudhon et Fourier viendraient en quelque sorte authentifier le parcours très ouvert et disparate décrit par Dagognet écrivain et philosophe. Ou encore là où l’institution rigidifie l’écriture libérerait, là où l’institution se ferme sur un panthéon celui de l’écriture et de la pensée serait tout autre. Et sans doute Dagognet se reconnaît-il dans cette défense du mineur (« tous entrent dans des questions qu’il ne faut pas juger mineures, d’autant qu’ils les élèvent à la hauteur de problèmes principiels : où doit passer la ligne nouvelle qui réunifiera deux centres éloignés ? Quelle forme donner au logement du travailleur ? ») En quoi là où Dagognet voit une nouvelle investigation pouvant renouveler le champ de l’histoire de la philosophie nous pouvons y ajouter qu’un penseur se livre à travers ses sympathies, et que donc ici, c’est le rationalisme de Dagognet qui prend un tour ou un ton nouveau.

2. Le carré philosophique

De nombreuses fois la notion transparaît dans l’essai qui peut être lu comme une tentative de sa mise en place. A l’historien de la pensée incomberait de dégager dans une nébuleuse de penseurs ce qui serait socle commun. Ici Dagognet inverse ce qui serait une lecture habituelle. Quand on réunit Saint-Simon, Proudhon et Fourier, c’est en les désignant socialistes utopistes, en quelque sorte Dagognet fait un sort à cette désignation : « rien selon nous, ne justifie cette appellation, destinée à les dévaluer. Tous trois, en effet, ont explicitement défendu la propriété, les bénéfices personnels, la thésaurisation, l’argent (...) Ils souhaitaient tous trois rémunérer le capital mais à un taux non-spéculatif. Pire ou plus, ces trois philosophes ont ouvertement condamné les révolutions (...) Ils ont raillé 89... » [15]. Le versant utopiste ne serait qu’une erreur due à une mauvaise orientation de la perspective de l’historien de la philosophie. En se polarisant sur la tendance de chacune de ces pensées il en déborde le projet réel ou pour le moins la lettre. L’inversion que propose ici Dagognet vise à s’échapper des constructions prospectives pour se tourner vers les bases. Si celles-ci sont difficilement déchiffrables, en ce que chacun des trois penseurs a échappé à l’université et se définit comme autodidacte, elles ne s’en laisseraient cependant pas moins circonscrire. On peut même extrapoler et reconnaître qu’ici Dagognet éclaire le paradoxe de l’autodidacte. En effet que cela soit à partir de Saint-Simon à la généalogie certes riche mais à la jeunesse aventureuse et peu dirigée vers l’étude, de Proudhon « autodidacte comme Saint Simon (qui) écrit souvent sous le coup de la colère » [16], ou de Fourier qui se désigne lui-même comme un "illitéré", l’impasse autodidacte du vide de lien est résolue dans un effet système. Le carré philosophique accomplit la liaison de l’épars et structure ce qu’il faut bien lire comme un système. L’intérêt de la thèse de Dagognet tient dans la reconnaissance de ce qui souvent n’est vu que comme un alibi théorique : « ces philosophes se sont tous et inlassablement réclamés de la marche de la science : celle-ci fonde et anime leur réflexion. Toutefois, ils n’ont été que faiblement initiés à son développement (...) ; ils ne retiennent souvent d’elle que des généralités creuses ; parfois ils l’interprètent de façon arbitraire, la tirant trop à eux : elle ne peut servir de caution. Aussi cette référence a-t-elle été rarement prise au sérieux » [17]. Le renversement opéré par Dagognet, tout investi de sa légitimité d’épistémologue incontestable, réside dans ce contre-pied qui comprend cette référence comme "décisive" : « nous montrerons que ces philosophies trop rangées du côté des rêveries ou des utopies ou des emballements imaginaires, ont su (à l’égal du positivisme d’Auguste Comte), même si elles ont parfois gauchi telle ou telle discipline, en saisir "l’esprit" et s’en inspirer de façon heureuse » [18]. Dès lors l’utilisation de présupposés scientifiques ne serait plus à voir comme une illustration mais bien comme un fondement : « tous ceux que nous étudierons (...) se sont appuyés sur les sciences de leur temps : loin de tomber dans l’utopie, ils se sont souciés des structures du réel ; ils ont cherché à s’en inspirer, pour mieux le réformer » [19].

De ce point de départ qui vise à prendre au sérieux ce que traditionnellement les historiens de la philosophie rejettent dans la rêverie, Dagognet dégage le carré philosophique. Il le dessine et le met au jour chez Saint-Simon. Il y voit tout d’abord une succession d’états qui, selon les registres adoptés, articulent le cognitif au socio-économique et au chrétien, ou, sur un autre registre, l’intellect, l’actif et l’affectif, ou encore, l’épistémologique, le politique et enfin le religieux [20]. Cette succession lui permet de déterminer dans l’œuvre de Saint-Simon une progression selon trois grandes phases : « il a fondé ses propres réflexions à partir du savoir de son temps. A la science et à son histoire, il demandera l’idée qui va commander ensuite tout le reste (une épistémologie tremplin) » [21]. Cette épistémologie dans laquelle on reconnaît Vicq d’Azyr, Cabanis et surtout Lamarck, s’articule autour de la théorie des fluides. Elle est ensuite transposée : « il s’agira dorénavant de transposer dans le monde physico-politique ce qui a prévalu dans l’univers soit mécanique soit organique (d’ailleurs assimilés) : instituer une communauté sans fracture, où cessera la domination, l’écrasement de la majorité par quelques privilégiés » [22]. La construction s’achève dans une perspective religieuse : « dans un troisième temps, que nous ne minimisons pas, Saint-Simon entre dans de vastes considérations religieuses, ce dont témoigne son Nouveau Christianisme » [23].

C’est quand il aborde Proudhon que la succession des états prend une forme exemplaire et trouve formulation : « pour nous, fonctionne sous nos yeux un carré philosophique qui joint entre eux : a) la science d’abord, du moins l’une de ses provinces -b) le "faire" ou le travail -c) la nouvelle société -d) la religion consécutive, ou la fraternité réelle » [24]. Ce sera chez Fourier que le carré philosophique trouvera finalement vérification. Si d’emblée, Dagognet envisage la difficulté de faire entrer Fourier dans le moule en remarquant sa singularité extrême : « d’une part il vérifie moins que les deux précédents le "carré philosophique", qui décide de leur œuvre (il comprend lui-même la séquence : la science nouvelle, le travail, l’industrie, enfin une religion réactualisée). D’autre part, le texte de Fourier enferme tant d’arguments délirants ou de visions étranges qu’il semble ne pas pouvoir entrer dans le cadre de notre analyse » [25]. La Lecture alors entreprise tente de repérer comment chez Fourier existerait une trame structurante qui, en deçà de ce qui peut paraître délire, donne à l’œuvre une forme ordonnée. Et certes si trop souvent Fourier oublie au cours de ces argumentations ce qu’il avait annoncé (« Fourier annonce solennellement ce qu’il développera ultérieurement, un essentiel qu’il doit renvoyer à plus tard [...] mais il l’oubliera, prisonnier de ses précautions » [26]), si, néologismes, cabalisme et manie numérologique viennent bien obscurcir son discours, il en use néanmoins avec une certaine opiniâtreté (« Fourier ne manque surtout pas, un terme étant avancé ou fabriqué, de le déployer et de nous donner tous les rameaux de sa famille arborescente » [27]), et de toute façon à l’unisson d’une pratique littéraire de l’époque, comme on la trouve à l’œuvre chez Owen ou chez Restif de la Bretonne. Il s’agirait donc de décrypter sous l’apparente dispersion le fameux socle commun ou carré philosophique. Dagognet trouve alors son axe de lecture : « puisque nous avons décidé de fermer les yeux, en partie du moins, sur les analyses les plus déroutantes, est-il vrai alors que Fourier puisse se réclamer des sciences expérimentales ? Et de quelle discipline peut-il bien s’agir, chez un auteur aussi fantaisiste ? » [28]. L’approche se fera en suivant les préceptes mêmes de Fourier qui, rappelle Dagognet, demandait qu’on aborde les problèmes « par la négative » [29]. Ce négatif est à la fois le « bagne industriel » ou état actuel de la Civilisation, ses mœurs, et sa justification par toutes les pseudo-sciences, au rang desquelles la philosophie n’occupe pas la moindre des places : « le négatif de Fourier prend peu à peu des allures d’apocalypse (nous vivons en effet, dans ce que le philosophe nomme "l’enfer social" ou encore le "bagne industriel") ; mais, par son paroxysme, il ouvre le chemin à la modification que Fourier tient pour inévitable, et même en cours » [30]. Après avoir parcouru tout ce que dénonce Fourier, contre la civilisation, la philosophie, la famille, la ville... Dagognet inverse l’axe de lecture : « le négatif de Fourier nous est connu : le positif, au cœur de son œuvre, en propose l’inverse, sans restriction. Il va nous suffire de retourner ce qui précède » [31]

Le parcours achevé, une première estimation tombe, « Fourier s’égare toutefois moins qu’on ne l’a cru » [32] ouvrant à la vérification de l’hypothèse de lecture : « Finalement Fourier n’est pas sorti des limites du "carré philosophique" dans lequel nous avons cherché à l’inscrire : une science première (la combinatoire assurant la réalisation maximalisée des possibles, ainsi que les liens entre leurs éléments, ce qui les consolide) lui permet d’éviter les maux d’un monde qui se déséquilibre et accumule les contradictions. Et le travail, au cœur des ateliers aménagés dans le Palais social, en sort renouvelé et attrayant ; enfin se met en place une société harmonieuse, aux couleurs d’un christianisme véridique, les fêtes, les processions et les cérémonies entretiendront l’âme de cette communauté christique » [33].

3. Une possible réponse aux problèmes contemporains

Il y a dans ce livre, en arrière-fond comme une réponse au vide actuel de la pensée politique. Certes ça n’apparaît jamais explicitement tout au plus pouvons-nous relever dans ce sens cette remarque : « comment se désintéresser ou ignorer leurs interrogations, à l’heure où le chômage s’est amplifié (tous trois réclament que soit d’abord institué le premier des droits, le droit au travail) et alors que les conditions du labeur usinier sont tant modifiées ? » [34]. Subsiste néanmoins par delà l’ouverture du panthéon philosophique à ces trois exclus, qui tout au long des développements de Dagognet endossent le titre de philosophe, que toute cette entreprise semble imposer un axe pour une réponse aux errances de la pensée politique. Dagognet œuvre bien dans le sens que nous avons déjà signalé dans ces Cahiers d’une refondation de la pensée. Aller voir non plus tant du côté de Marx que vers ce qu’il a éclipsé. Sans doute alors faut-il bien prendre une autre mesure : « il convient d’entraver la marche du prétendu "sérieux", de briser la morale restrictive ou même sournoise qui installe une domination individuelle frustrante, évinçant le corps et préparant la tyrannie sociopolitique » [35]. En même temps que cette relecture vienne de Dagognet teinte d’épistémologie la pensée politique qui serait à fonder dans un après la science. La perspective serait ouverte pour aujourd’hui et se tourner vers Saint-Simon, Fourier ou Proudhon, serait plus que d’adhérer à une rêverie utopique, construire un monde à partir de la science. Ce serait dessiner le carré philosophique d’aujourd’hui.


Louis Ucciani

Louis Ucciani

Louis Ucciani enseigne la philosophie à l’Université de Franche-Comté. Il collabore depuis leur création aux Cahiers Charles Fourier. Ses axes de recherche récents interrogent la genèse et la structure de l’art contemporain. Il a notamment publié Charles Fourier ou la peur de la raison (Paris, Kimé, 2000) ou encore de Saint-Augustin ou le livre du Moi (1998). Dernier ouvrage paru : Le geste du peintre (2003).


Les autres articles de Louis Ucciani



Notes

[1Voir L. Ucciani, « Fourier et les avant-gardes », in Cahiers C. Fourier, n° 3, 1992.

[2« La Philosophie en France au XIXe siècle », in Ravaisson, de L’habitude, Paris, Fayard,1984, “Corpus”, p. 95.

[3Notons que dans le numéro de La Critique Philosophique daté du 15 décembre 1883, Charles Pellarin publie un article consacré à la sociologie de Spencer, dans lequel il fait référence à Fourier, et que le suivant, daté du 22 décembre de la même année lui est entièrement consacré, c’est sa notice nécrologique.

[4La Critique Philosophique, 18 août 1883.

[5Ibid.

[6Ibid.,11 août 1883.

[7Ibid.

[8Ibid., 18 août 1883.

[9Ibid., sur ce s’achève le travail de Renouvier, un à suivre abandonné...

[10Ravaisson, op. cit., p. 95.

[11Fourier, Théorie des quatre mouvements, cité par Debord, in Panégyrique 2.

[12Id.

[13p. 60.

[14p. 4.

[15p. 162.

[16p. 61.

[17p. 2.

[18Ibid.

[19p. 6.

[20Ibid.

[21p. 37.

[22p. 41.

[23p. 49.

[24p. 59.

[25p. 111.

[26Ibid.

[27p. 112.

[28p. 117.

[29Fourier, Théorie de l’Unité universelle, cité par Dagognet, p. 117.

[30p. 128.

[31p. 133.

[32p. 155.

[33p. 161.

[34p. 3.

[35p. 170.



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