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SCHERER René : Charles Fourier ou la contestation globale (1996)

Paris, Séguier, réédition corrigée et augmentée, 244 p.


Louis Ucciani  |  1996 / n° 7 |  décembre 1996



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Personnes : Schérer, René

Pour citer ce document

UCCIANI Louis , « SCHERER René : Charles Fourier ou la contestation globale (1996)  », Cahiers Charles Fourier , 1996 / n° 7 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article142 (consulté le 7 septembre 2017).

Texte intégral

L’utopie serait-elle morte avec ses essais malheureux ? Y aurait-il encore place pour une pensée de l’utopie, voire pour une pensée utopique ? Si le monde semble plonger dans une résignation des plus soumises, si les jeunes générations ne brillent guère qu’à être relais du résigné en faudrait-il conclure à une extinction définitive de toute volonté critique et de tout rêve d’un autre monde ? - Et comme s’il suffisait d’attendre qu’un jour, à nouveau lève le grain de la révolte et du rêve, nous aurions, nous, mission de préparer le terrain en vue que les générations futures s’accrochent à ces bases que la pensée et la politique d’aujourd’hui laissent en friche. Parmi ces gardiens de la révolte et du rêve René Schérer trace inlassablement les sillons en vue d’un monde autre. La question était celle de la place d’une pensée de l’utopie, l’œuvre de Schérer répond par sa présence et sa ténacité, par sa générosité et sa critique. A l’autre question sur la pensée utopique il trace les contours de cette constellation qui devrait permettre de la cerner. Il développe une généalogie de l’utopie. Mais, et c’est en cela qu’il est philosophe, il ne s’occupe guère de restituer les tracés académiques et les linéarités historiques. Il s’exprime dans l’urgence de ne pas laisser sombrer ce qui a émergé. Mais par delà ce souci c’est bien autre chose qui transparaît : il s’agit de repenser l’utopie afin de donner possibilité à une pensée utopique d’éclore. Sans doute alors le déplacement qu’il opère prend-il tout son sens : l’utopie n’est pas à comprendre comme ce lieu du rêve réalisé qui donne à toute institution une illusion utopique. Les porteurs de l’utopie n’ont pas des semelles de plomb, ils sont, dans un monde clos, nomades et errants. C’est à eux que l’utopie parle, c’est à travers eux qu’elle se dessine : « l’utopie est nomade dans son déploiement et son sens, avant même de concerner les déplacements humains du nomadisme proprement dit de l’être humain en son errance. Aussi, dans sa nature intime et secrète, leur est-elle particulièrement appropriée, en affinité avec eux, en osmose. Nulle utopie ne peut, à l’heure présente, se concevoir qui ne s’adresserait pas aux nomades, peuples et individus, aux sans-logis, aux exclus » [1]. Le glissement vers le nomadisme introduit une dimension habituellement délaissée en la matière. L’utopie traditionnellement se laisse cerner, même si c’est en évoquant son impossible localisation, dans des catégories d’espace. Or, et c’est bien ici que tient l’originalité de Schérer, l’utopie relève plus des catégories de la temporalité que de la spatialité : « Délaissant l’espace des îles bienheureuses, l’utopie s’introduit dans la dimension d’un devenir. Non seulement celle d’un futur, projetée dans l’à-venir, mais dans le mouvement même de l’histoire se faisant, pour opposer sa résistance à son apparente inéluctabilité » (14). En quoi l’utopie n’est pas un objet d’étude mort réservé aux historiens des idées, ni même un mot sésame ouvrant sur les flots de l’imaginaire, elle est actualité : présence et projection. « Elle n’est pas à chercher ailleurs, mais ici et maintenant, présente sans être actuelle, à l’état de virtualité ». Le propos n’est plus alors pour le philosophe de construire et d’élaborer des constructions qui pourraient bien passer pour chimériques, mais de déceler dans l’aujourd’hui les ferments de son éclosion « dans le présent elle correspond à ce qui est le plus familier tout en restant encore lointain et momentanément inaccessible dans sa réalisation : l’ordre des désirs ».

C’est par et dans le désir qu’est possible un retour au réel dont il est la force motrice. Le monde alors décrit n’est pas que celui qui a trouvé matérialité, mais aussi celui porté par les désirs et les rêves qui n’ont pas su trouver leur réalisation : « la réalité, ce n’est pas seulement l’ensemble des possibles actualisés, mais les virtualités dites “impossibles”, laissées pour compte par l’histoire se faisant dans son imperturbable et aveugle avancée dominatrice ». Nomade, en quête d’une réalisation, vaincue mais cependant écrite, l’utopie hante comme un arrière monde celui des réalisations. C’est dans la figure de l’étranger qui fait cohabiter en lui « le proche et le lointain » qu’on pourrait la déceler : « Elle agit comme l’étranger dans une contrée bornée et chauvine (...) Il vient d’ailleurs, installé parmi nous dont il fait éclater les mesquineries et les travers ». Ironique et révélatrice, la pensée nomade est la forme que prend l’utopie quand s’extrayant de l’espace elle conquiert la temporalité. Si cette pensée prend racine en Fourier (« exemple même d’une utopie non arrogante et nomade ») elle n’en est point cependant morte avec lui. Plus encore, si Fourier se méfiait du terme même d’utopie dont il ne faisait pas usage pour lui, il ouvrait à sa modernité la plus radicale. Contre la localisation et dans le sens du nomadisme (« loin de se laisser enclore, comme on l’a trop longtemps interprétée, dans le cloître d’un phalanstère, elle n’a de sens que par l’occupation de la terre entière qu’elle sillonne avec des bandes industrielles et amoureuses, entretenant à sa surface un incessant va-et-vient ») [15] l’utopie de Fourier « revendique (...) le réel à l’inverse des leurres que les sciences politiques et morales, économiques, présentent à une humanité abusée ». Alors face au constat de Debord sur le spectacle généralisé, à celui de Baudrillard sur le monde devenu simulacre, la perspective ouverte par Fourier pourrait bien apparaître comme un retour du réel, ou comme un retour vers le réel. En ce sens en effet Schérer montre combien Fourier est lucide de la dérive prise par le monde vers sa déréalisation : « avec son ironie accoutumée, son inimitable naïveté, sincère ou feinte, Fourier met au compte de “l’oubli” l’incapacité des modernes à résoudre les problèmes politiques, économiques et sociaux qui les assaillent » [16]. L’oubli guérit du problème qui ne peut se poser, l’oubli permet au monde de se déréaliser en mettant entre parenthèse le monde du concret.

C’est dans cette perspective que Schérer parcourt un tracé de l’oubli levé et donne à lire quelques ponctualités de retour de concrétude. Parmi celles-ci il est intéressant de remarquer la conjonction Fourier-Deleuze. Si ce dernier n’a jamais “travaillé” Fourier qui n’entre pas dans ses références explicites, il n’en subsiste pas moins, comme le pressent Schérer, qu’il pourrait très bien être vu comme un héritier de Fourier, ou encore comme un fouriériste contemporain. Sa conceptualisation du multiple retrouve les rêveries de Fourier autour de ce même multiple. Et cette phrase épigraphe utilisée par Schérer viendrait expliciter la correspondance : « le concept est le contour, la configuration, la constellation d’un événement à venir ». Or ces contours que Schérer trace fonctionnent comme des points dans une généalogie dont Fourier est l’origine(« “l’utopie qui vient” dont Fourier a tracé les lignes d’orientation et les contours », p. 220) et dont Deleuze pourrait être l’aboutissement théorique. Même si, pour cela, il s’agit, pour Schérer, de « forcer le ton, quitte à être infidèle à la rigueur conceptuelle, en détournant à mon profit vocabulaire et concepts, les transformant en éléments de ma propre “philosophie portative” » [183]. En ce sens l’Utopie nomade pourrait être née de la rencontre de la vision du multiple selon Fourier et de la théorie du nomadisme développée par Deleuze et Guattari, dans la préoccupation propre de Schérer, déjà développée dans Zeus Hospitalier, autour des notions d’errance et d’hospitalité. Que ce livre paraisse en même temps que la réédition de son Charles Fourier ou la contestation globale, vient comme pour montrer le lien tissé depuis cette rencontre avec Fourier, qui lie l’origine à ses aboutissements, en une diffraction sans cesse dédoublée ou multipliée par d’autres rencontres. C’est ainsi que se tisserait la voie du multiple.

Si les utopies nomades montrent avec clarté les enjeux contemporains ouverts par la pensée de Fourier on peut regretter que la réédition « corrigée et augmentée » de Charles Fourier ou la contestation globale ne soit pas accompagnée de quelques lignes sur la permanence des études fouriéristes, ou d’une bibliographie plus complète.


Louis Ucciani

Louis Ucciani

Louis Ucciani enseigne la philosophie à l’Université de Franche-Comté. Il collabore depuis leur création aux Cahiers Charles Fourier. Ses axes de recherche récents interrogent la genèse et la structure de l’art contemporain. Il a notamment publié Charles Fourier ou la peur de la raison (Paris, Kimé, 2000) ou encore de Saint-Augustin ou le livre du Moi (1998). Dernier ouvrage paru : Le geste du peintre (2003).


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Notes

[1Utopies nomades, p. 10.



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