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Un pressentiment

Victor Considerant  |  1996 / n° 7 |  décembre 1996



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Personnes : Considerant, Victor

Pour citer ce document

CONSIDERANT Victor , « Un pressentiment  », Cahiers Charles Fourier , 1996 / n° 7 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article140 (consulté le 24 septembre 2017).

Texte intégral

C’était la femme de son oncle, c’était une tante de seize ans ; et, malheureusement, il aimait son oncle comme on aime un père.

Il avait dix-sept ans, lui, et malheureusement encore il aimait sa jeune tante comme on aime une sœur chérie ; car, vraiment, il y avait quelque chose de l’enfance dans leur affection ; ils se cherchaient, puis se prenaient la main, se regardaient d’un long regard en souriant, et, pressant leurs mains, l’un disait à l’autre : M’aimes-tu ?...

Puis il arriva qu’ils se dirent moins souvent : Oh ! oui, je t’aime. Alors leur long regard et leur sourire furent emprunts de quelque chose de mélancolique.

Il se destinait à l’École Polytechnique. Souvent les yeux fixés sur son livre d’algèbre, il en tournait plusieurs feuilles, et, après il revenait au milieu du premier feuillet, parce que là une image était venue devant ses yeux, parce que là une vision l’avait possédé tout entier.

Quelquefois une jeune femme s’était glissée près de lui, gracieuse et légère ; elle avait écrit un mot sur l’un des cahiers épars autour de lui ; puis, elle avait disparu comme une ombre : elle n’aurait pas osé troubler une étude savante, un travail si profond.

Et le jeune homme avait entendu dans son rêve un frôlement rapide, un bruit faible comme le battement d’aile d’un oiseau qui s’envole. Un souffle, une douce haleine avaient erré autour de ses cheveux, un parfum de violette était resté dans la chambre ; puis, il trouvait, fraîchement écrit sur une feuille, un mot. Ce mot, il le regardait, et le regard long-temps attaché à ce mot, il voyait toujours une image.

Et pourtant, quand il n’était pas sous cette magique influence ; quand, au milieu d’un groupe de joyeux compagnons, le charme, suspendu pour un temps, n’agissait plus, alors il était bien différent. Il fallait le voir à l’ouvrage dans des orgies de jeunesse ! Comme il travaillait avec ardeur et facilité dans ces instans où c’est à qui prodiguera cette surabondance de force et de vie qui obsède à vingt ans ! Comme il travaillait bien ! A lui la palme dans tout excès Au milieu des débris de verres et de bouteilles, des tabourets renversés, des tables inondées de liqueurs écumantes, de morceaux de pipes épars, des bouts de cigarres s’éteignant avec frémissement dans tout ce qui roule à terre ; au milieu des jeunes gens qui buvaient, qui fumaient, et criaient tous pêle-mêle, tous trébuchant, tournant, tombant, qu’il était beau, lui !...

Aussi, dans cette atmosphère chaude, lourde, chargée de vapeurs spiritueuses, épaissie par la fumée du tabac ; au bruit des acclamations, des chants, des juremens, des verres qui se choquaient, des bouteilles qu’on débouchait ou qu’on brisait ; à la lueur de chandelles à demi-cassées, des punchs à flamme bleue et pétillante, réfléchie par des yeux humides de vin, lumineux de folie et de vie ; dans ce sabat, dans cette fête bizarre de toutes les ivresses, il était salué chef, roi, pape. Et il l’était pour ses œuvres et sa capacité ; car, là aussi, chacun est récompensé suivant sa capacité et ses œuvres.

Son âme et ses sens brûlaient. Le repos, l’ennui l’eussent rapidement consumé, tandis qu’une vie accentuée par les excès les plus opposés lui fournissait vigueur et santé.

Il avait goût de choses aventureuses, hardies, bizarres. Bien jeune, son esprit indépendant avait fait justice de tous les préjugés, et traité comme tels et foulé avec dédain bien des croyances, bien des préceptes de la vie sociale, rebelle qu’il était à la séduction des souvenirs d’enfance, car il avait eu une tendre et pieuse mère. Pour lui, rien n’existait que la passion ; pour lui, le plus impérieux besoin était le mouvement. Il voulait que sa vie fût comme un tourbillon qui emporte ; il fallait qu’il la sentit par toutes les facultés de son âme et de ses sens, pour qu’il vécut. Le danger lui plaisait même, et c’était peut-être une volupté.

Mais, voyait-il sa jeune tante, ou son image lui apparaissait-elle, alors toutes les forces de son être étaient enchaînées, hors une seule, ou plutôt toutes se concentraient dans la seule puissance d’aimer. Il ne vivait plus de sa vie tumultueuse, ou plutôt elle ressemblait à une eau noire, agitée, qui, subitement calmée par la force d’un charme, aurait soudain réfléchi purement toutes les teintes d’un beau ciel.

Cette âme, naguère indépendante, forte et battue par la débauche, sympathisait tout à coup avec les plus délicates nuances d’une âme douce, timide et tendre.

Il souriait au sourire de la jeune tante, car elle souriait encore, quoiqu’un mal fût dans son cœur. Le sourire est un attribut des anges ; mais ce sourire amenait une larme. Quelquefois alors un soupir s’échappait de son sein, soupir léger, soupir triste comme un souffle de la bise entendu le soir, au milieu d’une histoire de mélancolie.

Dans ces instants, il était pur comme elle.

Elle lui dit un jour : - Prions Dieu ensemble ? comme aurait dit cet ange de la dernière heure, cet ange de tendresse et de pitié qui voulut vivre d’une vie humaine, souffrir pour savoir mieux consoler.

A genoux l’un à côté de l’autre, leurs mains étaient unies, et son bras passé autour d’une taille aérienne, enveloppa timidement la taille de sa jolie tante, comme le convolvulus qui a roulé avec amour sa gracieuse spirale jusqu’à la jeune rose qu’il caresse ; sa cloche bleuâtre semble venir y respirer d’enivrans parfums. Leurs haleines se confondaient ainsi que leurs regards levés aux cieux, ainsi que leur tendresse et leurs prières. Il priait, lui, il priait avec une effusion immense. L’esprit du mal eut prié, car il y a tant de puissance dans la trinité humaine que Dieu nous a faite avec la foi, l’amour et la douleur.

Ils étaient unis comme deux âmes, mais qui saura les voluptés et les douleurs de cette union ?

Souvent ils prièrent ainsi ; et c’était devenu pour eux, quand ils étaient ensemble, un besoin comme celui de respirer.

Un jour, dans une de ces extases d’amour et de foi, il avait cru voir un ange dans sa tante.

- Dis-moi, oh ! dis-moi, n’es-tu pas mon bon ange ? N’as-tu pas revêtu cette forme divine de femme et de beauté pour me conduire à l’éternelle félicité ?

- Non, avait répondu une voix pure comme une vibration de crystal, non, je ne suis pas un ange. Les anges ne meurent pas, et moi je mourrai.

- Tu mourras... Oh ! s’écria-t-il avec exaltation, oh ! la mort est trop faible pour nous séparer. Promettons-nous que nos âmes traverseront ce qui sépare ce monde et l’autre, promettons-nous que le premier mort de nous deux reviendra près de l’autre.

Et souvent depuis ils se répétèrent, mais en riant, cette promesse.

Par un bel après-midi, dans les premiers jours d’octobre, la famille et quelques amis étaient réunis dans un salon de plain pied avec un beau jardin. C’est une charmante chose qu’un jardin près d’un salon, dans une grande ville comme Rouen.

Ce jour-là, toutes les plantes, respirant avec volupté les rayons d’un soleil d’automne, semblaient assister à une fête sans pressentir l’hiver qui s’approchait. Quelques roses de plates-bandes balançaient encore leurs têtes riantes, et projetaient des ombres mobiles dans les prismes de lumière qui pénétraient à travers le salon par les portes et les croisées ouvertes. Les dalias s’élevaient superbes et fiers de leurs vives couleurs au-dessus des reines-marguerites, plante laborieuse et féconde, symbole de la bonne ménagère. Les teintes des feuilles variaient du vert au jaune, et quelques-unes étaient déjà d’un rouge éclatant.

- Que la vue serait belle sur la montagne Sainte Catherine, et qu’il serait bon d’y aller nous promener !...

- Allons-y, car bientôt nous aurons la neige, le froid, et il faudra dire adieu à toutes les promenades, dit une jeune femme.

- La promenade sera charmante, répétèrent toutes les voix.

Et déjà les chapeaux de paille étaient posés sur la tête des dames, le voile rejeté de côté avec grâce, le coup-d’œil donné à la glace, et du bout de leurs légers parasols les plus jeunes frappaient, à petits coups précipités, sur le parquet, pour hâter le départ.

Toutes les espérances furent dépassées par la perspective qui s’offrait, au pied des montagnes, la ville avec son port, ses vaisseaux, les flèches aiguës de ses vieilles églises et la campagne qui, sous la lumière dorée du soleil d’automne se développait avec amour ; cette campagne riche, variée, immense, emportant avec elle les sinuosités brillantes de la Seine, qui vont s’amincissant, et qui se perdent au loin en courant du côté du Havre, sous un horizon vaporeux, aux teintes chaudes et bleuâtres, aux lignes indécises et confuses.

La jeune tante et lui étaient gais, heureux, épanouis ; ils étaient ensemble, ensemble sous un beau ciel ! on n’aurait pas vu dans leurs regards le moindre nuage : et dans ce moment surtout, leur affection apparaissait purement enfantine.

Ils étaient souvent séparés du groupe des promeneurs.

Lorsqu’il fallut revenir à la ville, la jeune femme se trouva fatiguée ; elle était dans un commencement de grossesse. Comme elle paraissait un peu souffrir, il la prit dans ses bras et la porta en courant avec légèreté sur le dos incliné de la montagne, jusqu’au petit plateau, à mi-côte, où sont les ruines de l’église Sainte Catherine. Là, il s’assit sur une pierre blanche et polie, taillée en forme de croix : elle était tombée d’un arceau voisin. Elle y est encore ; je l’ai vue comme il me l’avait dépeinte : c’est la seule pierre blanche au milieu de ces ruines. En écartant de longues touffes de chiendent qui ont poussé contre la partie qui regarde la montagne, on y aperçoit encore deux noms, une petite croix, et au-dessus le mot ici, gravé avec la pointe d’un couteau.

Après avoir repris haleine un moment, ils regardèrent en arrière, et virent loin d’eux les promeneurs qui revenaient lentement, comme on revient, vous savez, quand la soirée est belle, l’air pur, et que les nuages semblent de longues vagues empreintes de mille couleurs.

Ils se mirent alors à admirer les pompes du soleil couchant. La voûte du ciel au-dessus d’eux était sombre : les étoiles y brillaient déjà ; puis la teinte allait s’éclairant doucement, elle arrivait au bleu, effaçait toutes les étoiles, excepté Vénus ; puis se fondait dans les nuances si variées de l’occident ; puis là c’était une fournaise de nuages incendiés, au milieu desquels les rayons réfractés de lumière et de feu se brisaient dans tous les sens.

La jeune tante et lui admiraient cette fin du jour, et regardaient le soleil dans ses langes de pourpre et d’or. Les ruines de Sainte Catherine étaient en avant d’eux, un peu à droite, et s’enlevaient sur le clair de l’horizon. Quelques rayons de lumière égarés jouaient le long des ogives, des pans de murs et des fûts de colonnes qui subsistent encore, ils glissaient dans les trous et les angles des sculptures en broderies dentelées, et relevaient, par des lignes brillantes, la sombre masse des ruines. Elles n’étaient pas nues et décharnées, ces ruines ; car la nature avait pris soin de les parer, comme elle savait faire de toutes ses œuvres, avec des touffes de grande ortie, d’églantine, de ronces ; avec des lierres acharnés à grimper partout, des gueules-de-lion, des giroflées, des œillets sauvages, et toutes les longues herbes qui pendent aux crevasses, et tremblent ou se balancent au vent.

Ces naïfs ornemens de la vie végétale imprimaient aux restes du monument une harmonie religieuse et mélancolique. Ils la comprirent tous deux, quand leurs regards vinrent se reposer sur ce premier plan du paysage.

- Comme ce lieu serait bien pour revenir... Tiens ! prenons-là pour celui du rendez-vous. Tu verras, ajouta-t-elle avec un timbre de voix et un accent dont la vibration était singulière ; tu verras que j’y serai fidèle.

Et alors, avec une pointe de couteau, ils gravèrent quelque chose, à la lumière crépusculaire, sur une pierre blanche taillée en forme de croix.

A quelque temps de là, elle dut faire avec son mari un voyage dans le midi de la France. Sa santé, délicate et frêle, fut pour quelque chose dans cette détermination.

Le jour des adieux fut triste, comme on pense bien. Eux pourtant, cherchaient à être gais. Ils se répétaient que le voyage serait court ; mais le visage de la jeune femme trahissait une souffrance. Ses joues ordinairement pâles, étaient colorées comme par la fièvre ; ses yeux noirs brillaient d’un feu sec. Elle lui disait ces choses par lesquelles on cherche à se consoler, à deux, d’une absence qui va commencer. Elle était déjà en voiture qu’elle lui répétait, peut-être pour la vingtième fois, et avec un sourire angélique :

- Ne sois pas triste ; le voyage sera court, je reviendrai bientôt.

- Et comme elle disait ces mots, il frissonnait, car il crut entendre le timbre de voix et l’accent singulier avec lequel fût prononcé le rendez-vous près des ruines de la vieille église.

Il fut si frappé de cette coïncidence, qui lui parut fatale qu’il resta là, immobile et comme pressé par ce lourd cauchemar qui nous enveloppe quelquefois pendant le sommeil, et paralyse tout mouvement, toute force. Il resta dans cet état long-temps encore après que la voiture, entraînée au galop, eût disparu avec le long nuage de poussière qu’elle laissait après elle, et c’est à peine s’il se souvint d’avoir vu, en la suivant machinalement des yeux, un mouchoir blanc qui s’agitait à la portière pour dire encore : adieu, adieu.

Peu à peu cependant, cette impression s’effaça. Le lendemain, sa raison, vaincue d’abord par une terreur superstitieuse, avait repris le dessus. De fait, il oublia cette circonstance de l’adieu, et puis il se mit à combler le vide qu’il ressentait, et ne fut sobre d’aucun des plaisirs et des excès, où le poussaient la vigueur de son organisation, l’exubérance de ses forces, et l’orgueil d’exercer sur ses compagnons d’orgie l’empire de sa supériorité.

Il travailla aussi, et en peu d’heures d’études, il faisait plus que les autres en plusieurs jours.

Ainsi le temps allait pour lui.

Il y avait déjà près de deux mois qu’il était éloigné de sa tante. Elle était bien toujours dans son cœur ; son souvenir se réveillait souvent encore ; il retrouvait encore ces méditations profondes, ces extases pendant lesquelles certains êtres séparés par une longue distance sont mis en rapport par des mystérieuses communications, par des magnétismes inconnus, obéissant à des élans d’amour, et confondant, malgré l’espace des âmes qui se veulent.

Pourtant, il faut le dire, l’éloignement avait agi déjà sur lui. Il subissait moins souvent l’influence de cette affection. L’image de sa jeune tante était moins céleste qu’autrefois ; elle lui apparaissait moins fréquemment. Le charme existait toujours, mais il avait perdu de sa puissance.

Ainsi va le monde, ainsi sont faits les cœurs d’homme, ainsi tendent-ils tous à calmer le temps et l’absence.

Si bien qu’il était souvent rieur et d’une gaîté peu soucieuse.

Tel il fut le 27 février 18.. ; je n’oublierai pas ce jour. La veille on avait reçu des voyageurs de bonnes et heureuses nouvelles, et dans la journée son humeur fut charmante.

Arrivé la soirée, on causa d’eux beaucoup dans le salon de son père : on pensait au plaisir de les revoir bientôt. On les disait heureux d’échapper à l’hiver, de vivre sous un beau ciel, d’avoir une douce température, des arbres verts et non des brouillards d’un blanc froid, de la neige, des arbres enveloppés par les cristaux du givre et dessinés par des aiguilles glacées. On disait que le printemps allait les ramener, et, comme on les aimait bien, on se réjouissait.

Mais lui ne se réjouissait pas. Il n’était pas là, avec sa famille, devant le bon feu du salon, devisant et causant de l’ange qu’il aimait.

La gaîté du jour avait cessé subitement. Il était allé sans rien dire à personne, et plein de tristesse, au près de l’église Sainte-Catherine.

Il s’était appuyé contre un pan de mur que la lune éclairait d’une lumière froide et blafarde. La pierre blanche, taillée en forme de croix était à quelques pas devant lui.

Je ne sais quelle influence, quelle force, quelle raison soudaine ou surnaturelle l’avait attiré. Je ne sais ce que son imagination put lui montrer pendant cette nuit ; je ne sais ce qu’il vit, ce qu’il entendit, ni dans quel monde d’idées il se trouva. Jamais il n’en parla que d’une manière vague et inintelligible. Encore ne le fit-il que deux fois ; et moi-même, je n’osai jamais lui rappeler cette nuit. - Ce que je sais, ce que j’affirme, c’est que le lendemain il dit à son père : Elle est morte.

Pour lui, sa douleur fut profonde, mais empreinte d’une résignation que j’avais peine à concevoir. Dès lors, son caractère fut bien changé, car jusqu’à sa mort, arrivée sept années après cette catastrophe, qui laissa sur son front comme un signe incompréhensible, il fut d’une humeur grave, taciturne, mais toujours égale et douce.

J’ai dit catastrophe, car la jeune femme le 27 février au soir, avait été renversée de sa voiture, et était morte quelques instants après, en mettant au jour un enfant mort comme elle.

Victor Considerant [1]


Victor Considerant

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Notes

[1Quoique Considerant tient à ce qu’aucun accent ne fut ajouté à son patronyme, la Revue des Deux Mondes n’en a pas tenu compte.



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