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Bollerey Franziska, Architekturkonzeptionen der utopischen Sozialisten - Alternative Planung und Architektur für den gesellschaftlichen Prozeß, Berlin, Ernst & Sohn, 247 p., ill.

Laurent Commaille  |  2013 / n° 24 |  janvier 2014



Pour citer ce document

COMMAILLE Laurent , « Bollerey Franziska, Architekturkonzeptionen der utopischen Sozialisten - Alternative Planung und Architektur für den gesellschaftlichen Prozeß, Berlin, Ernst & Sohn, 247 p., ill.  », Cahiers Charles Fourier , 2013 / n° 24 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1270 (consulté le 20 octobre 2017).

Texte intégral

L’ouvrage de Franziska Bollerey est intéressant à plus d’un titre. D’une part, parce que c’est une somme d’exemples, de textes, d’illustrations qui nous font entrer de plain pied dans le sujet. Le lecteur a la sensation d’être en prise directe avec le thème du livre. La très riche iconographie y est pour quelque chose puisqu’elle permet d’être au plus près de l’époque d’Owen et de Fourier qui sont les deux colonnes soutenant le tout. On peut ainsi y voir, entre autres, la reproduction de pages du journal de Karl-Friedrich Schinkel – l’architecte du Berlin monumental du début du XIXe – lors de son passage à Lanark, avec les croquis dessinés sur place. Huit cent vingt-trois notes et plus de sept cents références bibliographiques apportent leur renfort à cette somme. Le principe, on l’aura compris, est de se pencher sur les conceptions architecturales des socialistes utopiques, préalables à une planification urbanistique alternative entrant dans un processus de socialisation général. L’intérêt du travail de Franziska Bollerey est de mettre en regard la théorie et la pratique. En effet, une analyse approfondie des écrits d’Owen et de Fourier trouve son prolongement dans l’étude des réalisations, qu’elles soient du fait de l’auteur (Owen) ou de ses épigones (Considerant et Godin, par exemple, pour les plus connus). C’est ainsi que l’on apprend, au détour des pages, qu’une quarantaine de colonies fouriéristes ont été fondées aux États-Unis dans les années 1840. Mais, puisque le propos de l’ouvrage est de faire en quelque sorte le pont entre la réflexion urbanistique et architecturale et un processus de transformation de la société, des allers-retours sont proposés au lecteur entre le premier XIXe siècle et les tentatives, projets, expérimentations menées au début du XXe sous la conduite des constructivistes soviétiques ou de Le Corbusier. Si Architekturkonzeptionen der utopischen Sozialisten peut être considéré comme une référence incontournable sur ce thème, ce qui en fait la richesse en constitue aussi, d’une certaine manière, le défaut. En effet, la profusion de l’information aurait mérité une organisation plus poussée. Si des liens sont proposés, pour reprendre ce qui est écrit plus haut, entre les projets des « utopistes » et les constructivistes, ils sont un peu éparpillés, au gré des thématiques abordées. Et, d’ailleurs, pourquoi s’arrêter aux exemples utilisés ? Si l’on considère le projet du « socialisme réel » comme avorté et donc à raccrocher à l’utopisme, il y a sans doute là matière à étude, que l’on pense à des villes comme Dunaujvaros en Hongrie ou que l’on se penche sur le rôle de l’entreprise dans la construction sociale en Allemagne de l’Est. L’auteur s’en rend compte comme l’attestent les quelques lignes qu’elle consacre à cette question dans sa postface et que l’on peut comprendre dans le contexte d’une réunification allemande encore fraîche.
Bien sûr, les lecteurs des Cahiers Charles Fourier seront particulièrement sensibles aux pages qui sont directement consacrées aux fouriéristes. Signalons d’emblée qu’elles sont moins nombreuses que celles qui concernent Owen et posées, en quelque sorte, en regard de ce dernier. Classiquement, l’auteur place tout d’abord le décor avec un contexte qui est tout autant le paysage économique et social de la France du XVIIIe siècle et du début du XIXe que le terreau intellectuel dont se nourrit la pensée de Fourier (en battant le rappel d’à peu près tout le monde). S’ensuit une réflexion sur la ville où l’on balance entre les maux de la cité « moderne », les visions du fouriérisme, Haussmann et ses œuvres, et même Ebenezer Howard (sa ville concentrique rappelant celle de Fourier). Des théories urbanistiques le texte passe à la question des caractères forgeant l’identité humaine, le développement personnel et l’émancipation de la femme, ce qui permet à Franziska Bollerey d’établir des passerelles avec l’école Montessori et les projets de Le Corbusier en la matière (en partie par le biais de l’iconographie). C’est ainsi que l’on en arrive au Phalanstère et à ses différentes déclinaisons dont le Familistère bien sûr, ce qui offre à l’auteur la possibilité de faire quelques allusions à l’Unité d’Habitation (encore Le Corbusier) et à la maison collective des constructivistes soviétiques (l’analyse de l’une et l’autre restant cependant assez rapides). Le caractère « épi-rural » du projet fouriériste et ses aspects de « retour à la terre » sont clairement posés mais il aurait été intéressant de les mettre en parallèle avec le développement industriel de la France qui, au XVIIIe siècle et au début du XIXe, se fait essentiellement dans les campagnes. Les pages traitant de Godin auraient pu en fournir l’occasion mais l’auteur est prisonnière de sa bibliographie (ses ouvrages de référence datant des années soixante) qui lui fait reprendre tous les clichés anciens sur le développement tardif de la France par rapport au « modèle anglais ».
Par ailleurs, cette même bibliographie aurait pu être classée car elle additionne pêle-mêle, selon le seul ordre alphabétique, sources et travaux de recherches sur la question, essais et littérature. C’est ainsi que l’on peut rencontrer Eugène Sue et Herbert Marcuse aussi bien que Wladimir Ormesson, Eric Hobsbawm ou Étienne Cabet. C’est aussi, comme nous le suggérons plus haut, une bibliographie qui a vieilli ; l’édition date de 1991 et ignore les travaux postérieurs aux années soixante-dix du XXe siècle. Pour conclure brièvement, le livre de Franziska Bollerey est un outil indispensable pour qui s’intéresse aux utopistes du XIXe siècle et à leurs héritiers sous l’angle du projet urbanistique et architectural mais d’un emploi difficile pour qui souhaite obtenir rapidement une information. En revanche, chacun peut y trouver, par les exemples évoqués, par les rapprochements proposés, matière à nourrir sa propre réflexion.


Laurent Commaille

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