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Fabian Scharf  |  mise en ligne : mars 2013

La conception fouriériste des personnages féminins dans Travail d’Émile Zola






Dans le système des personnages de Travail, deuxième volet du cycle inachevé intitulé Les Quatre Évangiles (1899-1903) et dernier roman publié du vivant d’Émile Zola, les femmes jouent un rôle important. En 1901, l’écrivain, marqué d’une part par l’expérience douloureuse que représente l’exil de Londres, où il avait dû s’enfuir entre juillet 1898 et juin 1899 après avoir été condamné à un an de prison et une amende de 3000 francs pour avoir publié J’accuse… !, et imbu d’autre part du rêve technique que l’Exposition universelle de l’année précédente lui avait inspiré, est désireux d’entamer le XXe siècle par une vision optimiste de l’avenir [1].

L’œuvre consacrée à la femme

Après avoir créé la famille dans Fécondité (1899), « “Travail” est l’œuvre que [Zola] voudrai[t] faire avec Fourier, l’organisation du travail, le travail père et régulateur du monde ». C’est ainsi que l’écrivain imagine Luc Froment, son héros fondateur, avec qui il « crée la Cité » heureuse du XXe siècle, qu’il considère, dans l’Ébauche du roman [2], comme « une ville de l’avenir, une sorte de phalanstère » que représente la métaphore de « la ruche en travail ». Puisque Zola est désireux de faire « un livre vivant et humain », l’enjeu sera de « redouter l’idylle, le fleuve de lait ». Pour ne pas lasser ses lecteurs, l’écrivain est conscient de « la nécessité de loups dans la bergerie [3] » et semble désormais viser un public féminin : « […] je fais un roman, il faut surtout que je passionne les femmes. Tout un drame nécessaire, d’une intensité décuplée. [4] » Afin de dramatiser l’action du roman, Zola crée des antagonismes dans le système des personnages, où s’opposent Luc et Ragu, le créateur et le destructeur, ainsi que Josine et Fernande, l’ouvrière victime des conditions du travail inique et la bourgeoise jouisseuse que le narrateur identifie à une louve.
À l’instar de son créateur, qui adopte plus que jamais dans ses dernières œuvres un ton lyrique et poétique, Luc Froment dédie son œuvre à la femme, comme Zola se le rappelle maintes fois dans les dossiers préparatoires : « C’est par la femme et pour la femme que Luc crée la Cité. [5] » Dans cet univers inspiré par et consacré à l’amour, les idées fouriéristes s’allient à une imagination débridée. On lit dans l’Ébauche de Travail que dès le début du roman, Luc est « gros d’une création à faire, très nourri déjà de lectures, ayant lu tous les ouvrages des précurseurs Saint-Simon, Fourier (surtout), Comte, etc. » Dans la cité ouvrière de l’avenir, le héros réunit les divers penseurs socialistes, il est conscient des « points qui leur sont communs, [et] n’a pas peur de l’utopie [6] ». En double de Zola, Luc Froment est exalté par les idées fouriéristes, et c’est l’amour d’une femme qui l’incite à l’œuvre sociale, à la création d’un monde nouveau – nous faisons allusion à Jeanne Rozerot, que l’écrivain a connue à la fin des Rougon-Macquart et avec qui il a eu deux enfants, Denise et Jacques. On sait que l’amour de Jeanne est une source d’inspiration du Docteur Pascal et qu’il a incité Zola à s’engager pour la vérité dans l’Affaire Dreyfus. Travail reflète la vie passionnelle de l’écrivain, car l’amour de Josine est également l’élément initiateur de l’œuvre de Luc. Lorsque ce dernier voit Josine affaiblie au chapitre premier, il comprend que la condition de la classe ouvrière entière se conjugue dans cette jeune fille et que le monde sera menacé de succomber dans la révolution sanglante qu’annonce Lange, le prophète anarchiste, s’il ne réalise pas l’œuvre rédemptrice de solidarité que représentent les idées fouriéristes. C’est ainsi que Zola écrit au sujet de Josine dans l’Ébauche de Travail :

Elle peut à peine manger, sa faiblesse. Tout ce qu’il vient de voir se résumant pour Luc dans cette malheureuse. Le drame terrible du salariat aboutissant à cette jeune femme mourant de faim. La prophétie de Lange avenant, remontant de la rumeur maudite de Beauclair. Toute la crise ainsi posée. [7]

La typologie féminine dans « Travail »

On peut distinguer dans Travail trois types féminins : d’abord, nous avons affaire à l’adversaire de la Cité heureuse dont la bourgeoise Fernande est le meilleur exemple. C’est une égoïste incapable de partager son bonheur avec autrui et insensible aux idées solidaires de Luc. Ensuite viennent les camarades du héros fondateur, Suzanne et Sœurette, qui soutiennent Luc inlassablement dans son œuvre. Finalement, Josine est l’inspiratrice dont le rôle est indispensable à la fondation de la Cité.

L’adversaire de la Cité heureuse : Fernande, la bourgeoise jouisseuse

Nous observons dans Travail une intrigue amoureuse assez compliquée, nouée, ramifiée. Alors que Fernande, que le narrateur considéra maintes fois comme la pervertisseuse, est l’épouse de Delaveau, du patron qui est trop autoritaire mais qui reste au fond un homme d’action, elle est la maîtresse de Boisgelin, du propriétaire oisif marié à Suzanne, la camarade de Luc. D’emblée, Fernande, « la femme de l’usinier » se distingue par « un caractère de chien [8] » qui la fait ruiner son amant et qui pousse son mari au suicide collectif à la fin du Livre second. L’Ébauche de Travail souligne l’impact qu’auront les idées fouriéristes sur l’éducation dans la Cité heureuse. On lit que les enfants des Delaveau seront éduqués selon le modèle du Familistère, de la colonie fouriériste que Jean-Baptiste Godin a fondée dans l’Aisne : « Un garçon et une fille qui iront au familistère, la génération de demain conquise. [9] », note Zola. Même si « son nom ne figure pas au livre d’or », « Zola est probablement venu à Guise sans s’y faire connaître de la direction de l’Association [10] ». Dans les dossiers préparatoires de Travail, il a consacré sept pages de notes au Familistère [11]. Lors de la préparation du roman, l’écrivain s’était renseigné sur l’expérience fouriériste auprès de Jean-Baptiste Noirot, qui lui avait prêté la septième édition de Solidarité : vue synthétique sur la doctrine de Charles Fourier, rédigée par un adepte du fouriérisme, Hippolyte Renaud [12]. Zola n’a probablement pas connu Fourier de première main mais s’est contenté de s’initier au fouriérisme en s’entretenant avec le libraire phalanstérien [13] et en lisant le résumé médiocre d’Hippolyte Renaud [14].
Contrairement à ses enfants, Fernande ne sera pas admise dans la Cité heureuse : elle n’est « pas mère », mais l’« amoureuse [15] » égoïste qui ne vit que pour le plaisir éphémère de sa jouissance décadente. C’est la femme que Zola tient pour responsable de la débauche sociale et des crimes que commettent les adversaires de Luc en faisant retomber sur Fernande toute sa misogynie latente :

Elle défend l’usine, pousse l’ouvrier [Ragu] à assassiner Luc. Elle peut finir par dire elle-même son adultère à son mari. Mais pour ne pas diminuer son mari, il n’en faut pas faire une virago. Lui je le garde l’homme fort et têtu, le patron < l’autorité >. Elle je la garde mince et amoureuse, la perverse, la jouisseuse qui ne veut rien lâcher de la fortune ; et elle agit sournoisement, chatte, égoïste, aimant les caresses, sacrifiant tout à ses joies. Petite femme jolie et empoisonneuse. Jouant avec le capitaliste comme [368] avec une souris. Son mari : l’autorité. Elle : la jouissance. [16]

Fernande mourra dans l’incendie qui ravage l’usine de l’Abîme à la fin du Livre second, enfermée chez elle par son mari. D’une façon inconsciente, Zola fait d’elle la sorcière d’un monde débauché que la loi moraliste condamne au supplice du feu. La Cité heureuse de Beauclair n’admet pas l’adultère, puisque ce n’est pas Le Nouveau Monde amoureux selon Charles Fourier [17] ni la Malaisie selon Paul Adam [18] mais un univers inspiré par les idées moralistes qu’Hippolyte Renaud développe dans Solidarité.

Suzanne et Sœurette : les camarades du héros fondateur

Suzanne est la femme qui devra s’émanciper dans la société nouvelle, car avec son mari Boisgelin, elle n’ose aborder le sujet de l’adultère dont elle est la victime. C’est ainsi que Zola définit son rôle dans l’Ébauche de Travail : « La femme du capitaliste a fini par s’apercevoir que son mari la trompait ; et elle n’en parle pas d’abord. [19] » C’est « une bonne femme sacrifiée », dévouée à son mari débauché, « une femme simple, qui lui paraît insignifiante [20] ». Suzanne est la petite fille de Jérôme Qurignon, descendant de la dynastie des fondateurs de la métallurgie de l’Abîme qu’il fera transformer en coopérative de production et de consommation en la rendant aux ouvriers. Enfin, Paul, le fils de Suzanne qui épousera une fille ouvrière, incarne « l’avenir, l’utopie [21] », la disparition des classes, le passage du monde civilisé au monde solidaire que les habitants de Beauclair réalisent en quelques générations seulement. Zola revient sur le personnage de Suzanne à la fin de l’Ébauche pour définir sa relation amicale avec Luc. Ce dernier a fait la connaissance de l’inventeur Jordan, qui l’initiera au fouriérisme et dont les fours électriques lui permettront de réaliser son utopie technique, chez les Boisgelin à Paris. Luc n’est pas le rêveur, l’utopiste que Fourier dénonce dans son œuvre mais un homme d’action qui a, tout « comme ses trois frères, Mathieu, Marc et Jean, appris un métier manuel, en dehors de ses études spéciales d’ingénieur ; il [est] tailleur de pierre, architecte constructeur, bâtisseur de maisons [22] ».
C’est grâce à Suzanne, Zola le souligne dans l’Ébauche de Travail, que Luc peut mettre en œuvre ses compétences professionnelles [23]. D’ailleurs, c’est à travers Suzanne que le personnage du héros fondateur et l’action romanesque s’esquissent. Zola considère le passé commun de Luc et de Suzanne à Paris, où ils se sont engagés pour secourir des familles ouvrières, comme une période formatrice et décisive dans la vie du jeune héros dont le fondateur du nouveau Beauclair gardera le souvenir [24]. L’œuvre de Luc n’est pas le fruit de lectures et de théories qu’accumule un rêveur utopique, mais le résultat concret de l’expérience que fait un philanthrope aguerri aux côtés de sa bonne camarade. L’œuvre de charité que Suzanne réalise à Paris prépare Luc à sa mission sainte de secourir les ouvriers de Beauclair. À Paris, note Zola dans l’Ébauche du roman, Luc est

Déjà gros de réflexions et de rêves, ayant entendu parler de Fourier et des précurseurs (il ne les lira qu’à la Crêcherie), enfin prêt à une mission, par ses courses à travers les misères du salariat de Paris. Ensuite, cela me donne une Suzanne bonne, la digne petite fille du vieux Qurignon, prête pour plus tard à l’abnégation, s’entendant très bien avec Luc. Et élevant son petit Paul, dans le sens voulu, pour le mariage avec Antoinette Bonnaire. Ménager le saut dans l’utopie. [25]

En imaginant Suzanne, Zola réussit à embrasser l’idée fouriériste d’une évolution harmonique et à rejeter l’idée anarchiste d’une révolution sanglante, car l’épouse du propriétaire Boisgelin montre que la classe industrielle entière cédera finalement à l’œuvre généreuse de Luc en s’alliant au mouvement phalanstérien de Beauclair. Le dénouement heureux des conflits sociaux s’annonce à travers Suzanne Boisgelin et la solidarité que cette femme d’industriel témoigne à Luc malgré la guerre économique que mènent les usines fouriériste et capitaliste [26]. Même si le héros se voit contraint de combattre l’usine des Boisgelin afin que s’impose à Beauclair le système fouriériste que l’usine de Jordan a adopté, il peut compter sur la loyauté de Suzanne. Grâce à cette dernière, qui lui sauve la vie en l’avertissant du complot que Ragu trame contre lui, dont le point culminant sera le coup de couteau que l’ouvrier donne au martyr de la foi nouvelle, Luc peut achever son plan de construire la Cité heureuse dans laquelle les classes sociales se réconcilient. Dans l’Ébauche de Travail, Zola définit le rôle décisif que joue Suzanne dans l’action du roman et souligne le fait qu’elle incarne l’idée de la réconciliation sociale [27].

Lorsque Zola imagine Sœurette, dont il fait d’abord la fille de l’inventeur Jordan et qui sera sa sœur dans le roman, il ébauche, avant même de trouver le nom motivé de la bonne camarade aidant le héros à transformer le vieux bourg en un monde heureux, le drame d’amour de la jeune femme amoureuse du héros mais qui n’est pas aimée de ce dernier. Ce qui caractérise le personnage de Sœurette, c’est le dévouement, le renoncement, l’abnégation lorsqu’elle s’aperçoit que Luc aime Josine. On pourrait donc qualifier, en termes psychanalystes, son engagement pour la Cité heureuse aux côtés de Luc d’une sublimation de sa pulsion sexuelle. Le roman présente d’une part un monde naissant de la solidarité, et il semble anticiper d’autre part sur les Trois essais sur la théorie de la sexualité que Freud ne publiera qu’en 1905. Jordan est le propriétaire de la Crêcherie, usine métallurgique que Luc transformera en usine modèle de l’avenir. C’est grâce aux inventions techniques de Jordan que Luc peut fonder et développer son utopie fouriériste :

Je vois bien la première partie, l’enfer du travail actuel. Mais pour la seconde partie, l’action qui modifiera, Luc ne suffira peut-être pas, il faudra peut-être un vieux professeur qu’il trouvera retiré là, lisant Fourier, avare, assez riche, ayant l’argent nécessaire aux premiers besoins de la cité naissante, et propriétaire d’un vaste terrain où l’essai commencera, et qui deviendra le centre de la future Cité. Ce savant pourrait avoir une fille avec lui, qui se mettrait à aimer Luc, mais [357] dont elle ne serait pas aimée. Un type très haut, et qui travaillerait à côté de lui. Toute une lutte et tout un renoncement, quand elle verrait que Luc aime la femme de l’ouvrier. Voir surtout, s’il n’y a pas un commencement de bâtisse sur les terrains du vieux professeur, soit une tentative qu’il a commencée près du bourg, soit simplement des maisons pour les ouvriers pauvres qu’il a fait bâtir dans un but de négoce. [28]

Au moment où Zola ébauche le système des personnages de son roman, les rôles symboliques que jouent les femmes dans l’intrigue collective sont plus importants que leurs noms et leur psychologie individuels. C’est pour cela que lors de la genèse de Travail, Sœurette n’est que « la fille du savant » et Josine est nommée simplement « la femme » ou « la femme de l’ouvrier ». Alors que cette dernière n’a pas de fonction intellectuelle dans la construction de la Cité heureuse, Sœurette sort de son chagrin d’amour emplie d’une vision solidaire. Au terme de sa souffrance passionnelle, elle devient la compagne spirituelle, la collaboratrice de Luc avec qui elle noue un lien intellectuel jusqu’à devenir une théoricienne de l’éducation nouvelle. Alors que Zola décline dans Travail toutes sortes de liens passionnels, en allant de l’amour charnel jusqu’à l’amitié spirituelle et platonique, le vieux patriarche qu’il est devenu ne peut s’empêcher de constater le fait que son héros ait plusieurs femmes :

– J’ai parlé de la fille du savant. Elle aime Luc, et elle espère bien l’épouser. Puis son effondrement, lorsqu’elle voit Luc aimer la femme. Elle est déjà avec lui, de tous ses rêves, plus intelligente que la femme. Et alors, son abnégation, elle continuera à être la compagne spirituelle de Luc, elle restera son amie et sa collaboratrice. Elle s’entend très bien cérébralement avec lui. Mais lui ne l’aime pas charnellement, toute sa tendresse et toute sa pitié sont allées à la femme : il l’aime, la caresse, tandis qu’il cause et agit avec la fille du savant. Il a deux femmes. Peindre donc l’amitié entre un homme et une femme. Ce serait assez original. Puis, à la fin, [364] la mort heureuse de la fille du savant, contente de son œuvre ; ou le contraire, la mort de la femme, dans le bonheur d’avoir été aimée, laissant ses enfants à la fille du savant qui les élèvera. Une fin très touchante, dans la Cité créée et glorieuse. [29]

Dans la Cité heureuse de Travail, Sœurette ne s’occupera pas seulement des enfants de Josine, mais cette « femme amie de Luc, l’aidant dans sa tâche, dans sa fondation d’une Cité parfaite […] sera la féminité bonne, chargée des questions de maternité, d’élevage, d’écoles enfantines, etc. [30] » C’est elle qui dirigera la crèche et les écoles fouriéristes qui remontent au modèle du Familistère de Guise.

Josine : l’inspiratrice de la Cité heureuse

Dans l’Ébauche de Travail, Zola maintient d’abord le mariage, qu’il remplacera dans le roman par l’union libre dans laquelle vivent Luc et Josine, mais il prévoit déjà l’organisation du travail suivant le modèle fouriériste. Dans la Cité heureuse du XXe siècle, l’oisiveté aura disparu au profit de l’homme cédant librement à ses passions. Au début du roman, Beauclair ressemble encore à une cité industrielle du monde civilisé, à une ville empestée par le travail mal organisé où règnent la faim, l’alcoolisme, la prostitution. C’est dans ce milieu ouvrier que Luc rencontre Josine, la victime du travail inique, l’ouvrière dont la main mutilée symbolise l’aliénation d’une classe entière [31].
Au moment où Zola définit les âges des personnages dans l’Ébauche de Travail, le drame d’amour s’esquisse. C’est l’intrigue reprise de Germinal, où s’affrontent Étienne Lantier et l’ouvrier Chaval luttant pour l’amour de Catherine, mais dénouée cette fois d’une manière heureuse. Au début du roman, l’obstacle consiste dans le fait que Josine vive d’abord avec Ragu, le mauvais ouvrier, avant de rencontrer Luc. Zola note dans l’Ébauche :

Voir si le [406] drame ne serait pas dans le fait qu’elle succombe avant le départ du mari, et qu’elle est grosse de Luc. Faire qu’elle ne soit pas grosse de Ragu, par antipathie physiologique naturelle. L’effroi qu’il lui cause. Elle a pu être violentée par lui, vivre avec lui sans être mariée. Alors, un peu ma Catherine de “Germinal”, mais reprise et développée. Une ouvrière de la fabrique, restée à 16 ans avec son frère Nanet qui en [a] 4. Personne, ni père ni mère. Une histoire à créer. Puis violentée par Ragu et gardée par lui. Souffrante, ne peut plus aller à la fabrique. Et c’est ainsi que le soir de paie, elle meurt de faim, lorsque Luc la rencontre. Donc pas d’enfant. Ragu la violente ou la dédaigne, jusqu’au jour où il s’aperçoit que Luc la veut. Alors, il la lui dispute. Et [407] je peux très bien faire que la grossesse de Josine soit le point déterminant de la querelle. [32]

Ragu ne veut pas d’enfant avec Josine parce qu’il est « malthusien [33] » et prône, avec l’économiste britannique Thomas Robert Malthus mais d’une manière superficielle, une natalité réduite à un minimum. C’est un personnage égoïste qui s’oppose à la solidarité qu’incarne Luc et au fouriérisme que le héros met en œuvre à Beauclair. Cette œuvre naît du fait que Luc « trouve le premier soir la femme de l’ouvrier dans la rue, qu’il la plaint et qu’il se met à l’aimer [34] ». En se donnant tout entière à Luc, Josine fait de lui l’apôtre de la solidarité qui doit affronter l’égoïsme de son époque menaçant l’avènement de l’ordre nouveau [35]. Par l’attentat que Ragu commet contre Luc, le rôle de ce dernier se transforme de celui d’un apôtre en celui du rédempteur de la Cité heureuse, qui, convalescent de sa blessure, des stigmates que reçoit le sauveur de l’humanité, ressuscite en créateur du bonheur sur terre. Ce bonheur, Zola le souligne dans l’Ébauche de Travail, consiste dans la solidarité entre les hommes, dont l’ouvrier gâté par le salariat n’est pas capable. Puisque Luc échoue dans la rééducation, dans la réhabilitation physique, psychique et sociale de l’ouvrier colérique et alcoolique, ce dernier ne sera pas admis dans la Cité heureuse :

Elle se donne. Jamais elle n’a eu d’enfant avec l’ouvrier. Celui-ci, dans un guet-apens, arrangé par l’usine, surprend Luc et lui donne un coup de couteau. Puis, il prend la fuite. Luc guérit et vit avec la femme. Je puis faire qu’on croie le mari mort et qu’on dresse un acte de décès. Ou bien, il a simplement disparu, et Luc vit avec la femme maritalement, respecté de tous. Ce que je veux, c’est qu’à la fin, dans [362] le triomphe l’ouvrier reparait (il est le symbole de l’ouvrier du salariat, ni bon ni mauvais, gâté par le salariat, c’est pour cela qu’il ne peut pas s’entendre dans le phalanstère, trop gâté déjà pour s’améliorer. Il y apporte donc le trouble, il s’en va, et quand il revient, il est le passé, son étonnement, son respect, sa terreur sacrée. Il part, sans rien demander, rejeté par la cité heureuse. C’est lui qui est le trouble dans le phalanstère. Il s’en ira. [36]

Pour son roman utopique, Zola adopte la théorie des passions selon Fourier afin d’accentuer l’opposition existant entre l’amour infécond des personnages débauchés et l’amour créateur qui caractérise Luc et Josine. Puisque l’idéal de la famille nombreuse influe sur l’esthétique du roman, la femme féconde, qui ressemble à la Bacchante chez Fourier, l’emportera enfin sur la vierge décadente [37]. Comme le prônent d’abord l’École sociétaire et ensuite les anarchistes Pierre Kropotkine et Jean Grave, dont Zola a lu (et résumé) plusieurs ouvrages lors de la préparation de son roman [38], la Cité heureuse fera table rase des institutions du monde civilisé telles que le mariage, ce que reflète la vie passionnelle des personnages qui vivent « l’utopie prochaine, l’avenir, […] le libre amour [39] ». C’est ainsi que Zola décide à la fin de l’Ébauche de donner un rôle précurseur à ses personnages par lesquels la morale nouvelle s’imposera à Beauclair et au monde entier : « Luc et Josine ne se marient donc pas. Ils vivent < ensemble >, le mariage libre. Plus tard, tous ainsi. [40] »

Dans Travail, c’est à travers la femme que s’expriment non seulement l’histoire industrielle de la France et la condition ouvrière au XIXe siècle, mais encore les idées utopiques que Zola développe dans ses dernières œuvres. Les personnages féminins représentent d’une part les tares de l’humanité, qui ne sont plus héréditaires mais qui ne sont plus qu’ataviques : il suffit pour l’homme de s’affranchir moralement et intellectuellement, de vaincre son égoïsme et de s’éduquer, afin de fonder la société future. D’autre part, la féminité idéale selon Zola incarne les qualités requises pour habiter la Cité heureuse de l’avenir : l’amour, la solidarité, le talent industriel mis au service de la société entière pour réaliser l’œuvre fouriériste et libertaire dont rêve Luc Froment.

Fabian Scharf


Notes

[1C’est notamment dans ses dernières œuvres, entre Paris (1898) et Vérité (1903), que Zola développe sa pensée utopique. Cf. notre recherche intitulée Émile Zola : De l’utopisme à l’utopie (1898-1903), Paris, Honoré Champion, 2011, 616 pages.

[2L’Ébauche de Travail est conservée par le département des Manuscrits à la Bibliothèque nationale de France. Le document, auquel nous nous référerons par le sigle N.A.F. 10333 (folios 347-444), fait partie des « Nouvelles acquisitions françaises ».

[3N.A.F. 10333, fo 349.

[4Ibid., fo 351.

[5Ibid., fo 362.

[6Ibid., fo 372.

[7Ibid., fo 434.

[8Ibid., fo 365.

[9Ibid., fo 366.

[10René Rabaux, « Document : causerie du 2 mai 1980 », dans Thierry Paquot (éd.), Le Familistère Godin à Guise : habiter l’utopie, Paris, Les Éditions de la Villette, 1998, p. 191.

[11N.A.F. 10334, fos 388-394, cf. Michel Lallement, Le Travail de l’utopie : Godin et le familistère de Guise, Paris, Les Belles Lettres, 2009, p. 430.

[12Paris, Bibliothèque phalanstérienne, 7e édition, 1898.

[13Cf. le dossier préparatoire intitulé « Notes Noirot » (N.A.F. 10334, fos 483-499).

[14Cf. le dossier préparatoire intitulé « Fourier » (N.A.F. 10334, fos 264-272).

[15N.A.F. 10333, fo 366.

[16Ibid., fos 367-368. Nous citons entre chevrons (< >) les passages manuscrits que Zola a ajoutés en interligne.

[17Charles Fourier, Le Nouveau Monde amoureux, 1816 (première publication 1967).

[18Paul Adam, "Lettres de Malaisie", La Revue Blanche, Paris 1898.

[19N.A.F. 10333, fo 366.

[20Ibid., fo 368.

[21Ibid., fo 438.

[22Travail, Livre premier, chapitre I, dans Henri Mitterand (dir.), Émile Zola, Œuvres complètes, t. 19 : L’utopie sociale (1901), [Paris,] Nouveau Monde Éditions, 2009, p. 23.

[23« Il y a encore un point à régler, c’est le lien qui unit Suzanne à Luc. Il est absolument nécessaire pour les besoins de l’action. Ils doivent s’estimer, avoir une grande sympathie l’un pour l’autre. Et où ont-ils pu se connaître. Suzanne a trois ans de plus que Luc. Elle est mariée depuis quatre à cinq ans à Boisgelin. Et celui-ci est venu s’installer à la Guerdache depuis trois ans. Donc ils n’ont pu se connaître que pendant deux ans à Paris, après le mariage de Suzanne, lorsqu’elle avait 24 et 25 ans et lui 21 et 22 ans. Il a dû fréquenter chez eux, pendant ces deux hivers, dans leur salon de Paris, où il a connu Jordan. Il était alors [440] dans une école spéciale d’ingénieurs. Travaillant beaucoup, suivant aussi des cours d’architecture, gagnant déjà sa vie (les fils de Pierre et de Marie Froment ayant tous un métier, gagnant tous leur vie). » (Ibid., fos 439-440).

[24« Il faut spécifier pour Luc, le mettre dans une petite chambre, déjà très studieux, dévoré du besoin de savoir, gros d’une mission future ; cela dans un quartier très pauvre, la rue de Bercy. Suzanne faisant des charités, une famille voisine, un père veuf avec six enfants, quatre fillettes < et deux garçons > en bas âge, mourant de faim. On les a signalés à Suzanne, elle est allée les voir, s’est rencontré [sic] avec Luc, et il est venu pour des communications. Ainsi invité chez elle, il a été son intermédiaire pour d’autres ménages de meurt-de-faim. Cela a plusieurs avantages. Donner un passé à Luc. Le [441] montrer mêlé à toutes les misères du travail dès sa jeunesse, lui faire évoquer ce qu’il a vu à Paris, lorsqu’il se trouve à Beauclair. » (Ibid., fos 440-441).

[25Ibid., fo 441.

[26« – Il reste encore ce fait à régler, l’attitude de Luc vis à vis de Suzanne, lorsqu’il [442] combat l’Abîme. Cela n’est pas très gênant. Dès leur première entrevue, à la Guerdache, je montre leur sympathie, leurs idées communes, dans lesquelles ils se retrouveront naturellement plus tard, lors de l’abandon du vieux Qurignon aux ouvriers. Lorsque Luc combat “l’Abîme”, il pense bien à Suzanne, la plaint, car il la sait malheureuse ; mais il doit accomplir sa mission ; et, quoiqu’il marche contre ses intérêts matériels, à elle, il la sent quand même avec lui. Cela est délicat mais possible. Et, même, sans qu’il y ait une explication entre eux, ils peuvent sentir qu’ils continuent à être d’accord. Ils ne se parlent plus, ils se rencontrent, et leurs regards d’entente [443] quand même. » (Ibid., fos 441-443).

[27« Je puis pousser cela plus loin, Suzanne peut avertir Luc, lorsqu’elle le sait menacé d’un guet-apens par Ragu. Elle n’ignore plus la trahison par son mari avec Fernande. Et tout ce qu’elle souffre elle-même de la crise, et l’amitié dont elle accompagne Luc même lorsqu’il est leur adversaire. Puis, la réconciliation, le retour de Luc à la Guerdache, le jour où le vieux Qurignon fait son abandon. » (Ibid., fo 443).

[28Ibid., fos 356-357.

[29Ibid., fos 363-364.

[30Ibid., fo 385.

[31« – Je vois volontiers Luc faisant son tour de France, ayant constaté partout la misère et la honte du travail mal organisé ; et tombant sur une jeune fille qui meurt de faim et va se donner à la prostitution. C’est le premier chapitre. C’est cette fille qu’il veut sauver, et en la sauvant il crée la cité. Plus tard, il l’épousera, dans le triomphe. Cela ne donnerait qu’une idylle, et il faut un drame. La misérable fille peut être déjà mariée, tout en étant très jeune. Et son mari est un ouvrier ivrogne [355] et débauché, vingt-cinq ans, le même âge que Luc. Cela dès lors permet un combat. Lutte entre les deux hommes. Le paresseux éliminé. Luc ayant plus tard la femme, et des enfants d’elle, dans la création de la cité. Ce qu’il y a de bon, c’est que dès le premier chapitre, j’ai de l’amour, le lien entre Luc et la femme, qui peut devenir une grande passion. Puis, cela est saisissant, toute la misère et toute la honte du travail mal organisé se résumant dès le premier chapitre dans une pauvre femme jetée à la rue, battue, tandis que son homme est au cabaret. Une peinture saisissante du bourg pourri, où la société croule. » (Ibid., fos 354-355).

[32Ibid., fos 405-407.

[33Ibid., fo 407.

[34Ibid., fo 360.

[35« Donc une scène où elle se jette dans ses bras, se donne, mais de cœur, quelque chose de chaste, mais de définitif. Et cette femme qu’il veut sauver, c’est le point de départ de tout son apostolat. Elle peut être assez affinée, voir à la créer. Et peut-être la femme d’un jeune contremaître de l’usine. Non, plutôt d’un ouvrier. Mais il faudrait tout de suite les grandes lignes du drame entre eux. Pendant la 1ère partie, Luc ne voit que sa misère, son désir de la sauver. Pendant la deuxième partie, l’organisation du travail, c’est la lutte, mais quelle lutte ? Luc essaye naturellement de prendre l’ouvrier avec lui, pour le sauver de l’ivrognerie, de la paresse, et sauver ainsi [361] la femme avec lui. L’ouvrier, pas méchant, mais fou quand il a bu, très paresseux. Intelligent. Il peut écouter d’abord, s’en trouver bien, son ménage va mieux, puis débauché par l’usine, il retombe et met la Cité en péril par son action perverse. Ne fait rien […]. La femme malheureuse. Luc avec elle, et là elle doit être sur le point de se donner. » (Ibid., fos 360-361).

[36Ibid., fos 360-362.

[37« L’amour bon et fécond de Luc. Ne tient pas à la vierge. Mais heureux qu’elle n’ait pas eu un enfant d’un autre : elle n’a donc rien eu, elle [408] est une mère neuve pour lui. Et tout est là. Faire porter toute la femme, tout l’amour sur la maternité. Cela est très bon. » (Ibid., fos 407-408).

[38Pierre Kropotkine, La Conquête du pain, Paris, Tresse et Stock, 1892 (cf. N.A.F. 10334, fos 274-304) ; Jean Grave, La Société future, Paris, Stock, 1895 (cf. N.A.F. 10334, fos 306-330), et L’Anarchie : son but, ses moyens, Paris, Stock, 1899 (cf. N.A.F. 10334, fos 332-348).

[39N.A.F. 10333, fo 397.

[40Ibid., fo 408.




Fabian Scharf

Né à Göttingen en 1977, Fabian Scharf, docteur en littérature et civilisation françaises, est professeur d’allemand dans l’Académie de Rouen. Sa thèse intitulée "Emile Zola : de l’utopisme à l’utopie (1898-1903)" a été publiée chez Honoré Champion à Paris en 2011.


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