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Jonathan Beecher  |  mise en ligne : février 2013

La libération de la femme dans la Théorie des quatre mouvements et dans le Nouveau monde amoureux de Charles Fourier






Lorsque Charles Fourier livre le manuscrit de la Théorie des quatre mouvements à son imprimeur, celui-ci exprime une certaine stupéfaction. Fourier le rassure : « Le titre vous paraît étrange. Il faut que cela soit ainsi. Vous en saurez quelque jour la cause. » Réaction similaire de son libraire parisien : Fourier se contente cette fois de répondre que le titre de l’ouvrage, comme d’ailleurs son contenu, est une « énigme qu’il expliquera plus tard ». Une énigme : c’est bien l’impression que l’ouvrage a dû faire à ses rares lecteurs contemporains.

L’énigme de la Théorie des quatre mouvements commence dès sa page de titre qui ne mentionne pas de nom d’auteur et donne pour lieu de publication Leipzig. Un sous-titre parle de « prospectus et annonce », mais on ne saura rien de plus. Et dès qu’on ouvre le livre, on s’y perd. Les quatre mouvements du titre ne sont pas utilement définis, et l’ouvrage lui-même est un mélange bizarre de préambules, de notes et d’épilogues dans lesquels une critique perspicace du commerce, du mariage, et de la politique en France voisine avec des spéculations sur la copulation des planètes. Plus tard, Fourier déclarera que l’étrangeté du livre était calculée : c’était un travestissement voulu, une œuvre d’une « bizarrerie étudiée ». Son objectif avait été double : d’abord, il avait voulu « sonder l’opinion » afin de mieux connaître la profondeur des préjugés auxquels se heurterait une révélation totale de ses idées, et en même temps il avait voulu confondre les plagiaires. En présentant sa théorie de manière bizarre et visionnaire, en jouant à l’idiot, il avait tendu un « piège aux zoïles ».

En 1808, Charles Fourier avait 36 ans. Pendant dix ans, il avait mené une double vie. Employé en tant que commis marchand dans l’industrie de la soie à Lyon, il se croyait l’inventeur du « calcul géométrique de l’attraction passionnelle », qui était selon lui en « complet accord » avec les lois de la gravitation universelle formulée par Newton. Newton avait déterminé les lois de l’attraction matérielle, mais il restait à Fourier à découvrir les moyens de satisfaire et d’harmoniser toutes les passions. Son ouvrage était effectivement l’annonce de sa découverte et le prospectus d’un grand traité qu’il avait l’intention de publier en six volumes.

Rien d’étonnant à ce que ses Quatre mouvements se soient mal vendus. En janvier 1809, son libraire à Paris écrit Fourier qu’après avoir distribué seize exemplaires gratis, il en a vendu exactement neuf. Il faudra attendre beaucoup plus tard pour que ce livre soit reconnu comme un document fondateur de la pensée socialiste et féministe.

I

Rétrospectivement, il est évident que la Théorie des quatre mouvements était un des premiers ouvrages à définir de façon moderne « la question sociale » et « la question de la femme ». « L’anarchie industrielle » créée par le système de la concurrence libre, la misère endémique des sociétés les plus avancées, le manque de pertinence des droits de l’homme sans un droit au travail – tous ces problèmes sont soulevés avec force dans cet ouvrage. Fourier aborde également des questions qui seront au cœur de la critique sociale féministe : « l’esclavage conjugal » dans un monde fait par et pour les hommes, la tromperie et l’hypocrisie du mariage moderne, et le refoulement des instincts des femmes peu enclines par nature à la domesticité. La Théorie des quatre mouvements offre également quelques « aperçus » de ce que pourrait être un monde meilleur, un monde organisé conformément aux « exigences » des passions. C’est un monde d’abondance dans lequel le travail se fera par goût, et où les femmes jouiront de possibilités sociales, économiques et sensuelles impensables dans un monde dominé par les hommes.

En exposant sa vision d’une société libre et totalement non-répressive, Fourier commence avec la critique du système conjugal et matrimonial. Si la pauvreté est source première des souffrances physiques, Fourier soutient que les contraintes émotionnelles les plus intolérables sont celles qu’imposent l’institution du mariage et la vie de famille. Tous les moyens sont bons pour ébranler ces véritables clés de voûte du monde civilisé, depuis l’énumération des « vices » du système familial, jusqu’aux évocations satiriques des « joies » de la vie domestique. Une même idée sous-tend toute la critique : la civilisation est une structure destinée à réprimer les instincts humains, et le mariage monogame en est la pierre angulaire.

Le mariage monogame symbolise pour Fourier l’incapacité de l’homme civilisé à concevoir des institutions capables de satisfaire les besoins les plus élémentaires ; c’est pourquoi il ne se lasse jamais d’en énumérer les calamités. Parfois, comme dans sa magnifique « Hiérarchie du cocuage », il peint le mari comme une victime. Mais il insiste bien sur le fait que les premières victimes du mariage sont les femmes. Selon Fourier, le mariage n’est qu’un « calcul mercantile », et la femme n’est guère plus qu’une « marchandise exposée en vente à qui veut en négocier l’acquisition ». L’affaire conclue, elle devient au regard de la loi la propriété exclusive de son mari. En attendant, la société civilisée l’oblige à rester chaste et, dans le cas où ni sa dot ni son charme ne parviendrait à attirer quelque honorable prétendant, on la laisse sécher sur pied. « Quels sont les moyens de subsistance pour les femmes privées de fortune ? » demande Fourier. « Oui, la prostitution plus ou moins gazée, voilà leur unique ressource (…) voilà le sort auquel les réduit (…) l’esclavage conjugal de la civilisation. »

Fourier est le premier socialiste européen à faire une analyse rigoureuse de la situation féminine comme étant le pivot d’une critique fondamentale de la société. Ses écrits sur « la question des femmes » ont fait l’admiration de Flora Tristan, de Désirée Véret et de bien d’autres pionnières du féminisme en France. Cela dit, il convient de souligner un point essentiel. Si les socialistes dans les années 1840 prônent la libération de la femme au nom d’une certaine éthique humanitaire, les arguments de Fourier sont avant tout utilitaires : l’asservissement des femmes est pour lui une « bourde » qui handicape la société dans son ensemble et en retarde manifestement le développement économique. Ainsi, il conclut son étude sur « l’avilissement des femmes en civilisation » par cette thèse générale : « Les progrès sociaux et changements de période s’opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté, et les décadences d’ordre social s’opèrent en raison du décroissement de la liberté des femmes. »

Convaincu que « l’extension des privilèges des femmes est le principe général de tous les progrès sociaux », Fourier soutient que la période de la Barbarie est marquée par « la servitude absolue des femmes », celle de la Civilisation par « le mariage exclusif et les libertés civiles de la femme », alors que la période suivante sera caractérisée par une sorte de « corporation amoureuse » où les femmes jouiront d’une grande liberté sexuelle. « Si les Barbares adoptaient le mariage exclusif, écrit-il, ils deviendraient en peu de temps civilisés par cette seule innovation ». Et si seulement les révolutionnaires avaient osé s’attaquer sérieusement à l’institution du mariage, on aurait pu dépasser le stade de la civilisation.

La publication de la Théorie des quatre mouvements valut à Fourier un moment de célébrité à Lyon. Un ami écrivit « avec plaisir » à Fourier que « les femmes trouvent un appui dans votre ouvrage » et que « toutes les dames de Lyon en raffolent ». Mais si quelques Lyonnaises en étaient ravies, leurs époux semblent avoir ignoré l’existence même de l’ouvrage. Aucune critique dans les revues locales. À Paris il y a bien quelques comptes-rendus, mais ils sont caustiques, consistant surtout en des invitations à Charenton.

II

Pendant des années, Fourier allait être hanté par le fiasco de son ouvrage. Quand il se mettait à écrire, ce n’était que pour cataloguer la « kyrielle de brocards » qui avait salué la parution de son livre, et pour fulminer contre l’esprit de raillerie dominant en France, et surtout à Paris. Durant six ans, il cessa d’écrire et vivota chichement à Lyon dans « le bagne du commerce ». C’est seulement en 1815 qu’il fut en mesure de prendre sa retraite à la campagne pour consacrer tous ses efforts à la composition de son grand traité.

Les cinq ans que Fourier passa à la campagne, chez des nièces dans le Bugey, constituèrent la période la plus productive de sa vie intellectuelle. Il trouva enfin le temps et l’énergie nécessaires pour coucher sur papier un exposé complet de sa doctrine.

Il attachait une importance toute particulière aux problèmes de l’amour et de la sexualité. Dans cinq épais carnets, il élabora la vision d’un nouveau monde amoureux évoquée dans la Théorie des quatre mouvements. Ici Fourier décrivait dans les moindres détails les institutions et les activités d’une société non-répressive, une société capable d’assurer aux hommes et aux femmes une vie sentimentale et érotique plus riche et plus libre qu’on pourrait même le concevoir en civilisation. Dans une telle société, dit-il, les relations humaines revêtiront un caractère nouveau : la passion amoureuse connaîtra une merveilleuse métamorphose. L’amour ne sera plus un simple divertissement ou une affaire purement privée, mais un élément essentiel de la vie collective, une force d’harmonie sociale dont le pouvoir de cohésion se fera sentir partout. Dans le nouveau monde, écrit Fourier, « l’amour n’est plus, comme chez nous, une recréation qui détourne du travail ; il est au contraire l’âme et le véhicule, le ressort principal, de tous les travaux et de l’attraction universelle. »

Pour transformer cette vision en réalité, il faut un nouveau corpus de lois et d’institutions à même de favoriser la plus grande diversité dans les modes de jouissance, comme à tisser l’impulsion érotique dans la trame de la vie collective. Parmi les institutions imaginées par Fourier figurait l’établissement d’une Cour d’Amour, qui serait régie par une hiérarchie complexe : pontifes, chefs de sacerdoce, Haute Matrone, confesseurs, fées, génies et fakirs. À la fois corps judiciaire et institution récréative, cette cour d’amour se réunirait chaque soir, une fois les enfants et les chastes vestales partis se coucher. Elle serait présidée par une pontife, toujours une dame d’âge canonique et forte experte en intrigue amoureuse. Il lui reviendrait d’organiser divertissements et bacchanales pour toute la Phalange.

Fourier prévoyait trois conditions pour la réalisation de son utopie amoureuse. Tout d’abord la pleine émancipation de la femme : sur ce point, il n’avait rien à ajouter aux arguments développés dans les Quatre mouvements. Deuxième condition : reconnaître l’immense diversité des penchants en matière sexuelle. Si l’homme civilisé avait lamentablement échoué à définir un « régime amoureux » tolérable, c’était pour s’être figuré que tous les hommes et femmes sont identiques dans leurs penchants et affinités. Croire une telle chose était pour Fourier une forme de « jacobinisme érotique », encore aggravé par le corollaire que seul le couple hétérosexuel pratique une sexualité « naturelle ». Forcer tout le monde à entrer dans le même carcan ne pouvait qu’engendrer douleur et frustration. Ainsi l’organisation du Nouveau Monde Amoureux permettrait l’assouvissement de maints désirs que la civilisation condamnait. Lesbiennes, sodomites, fétichistes, flagellants, tous ont leur place dans la description que Fourier fait de la vie amoureuse en Harmonie. Bien plus, les grades supérieurs de la hiérarchie érotique imaginée par Fourier ne sont accessibles qu’aux individus animés d’une attraction passionnée pour l’un et l’autre sexe.

La troisième condition pour la réalisation de l’utopie amoureuse est l’octroi à chacun et chacune d’un minimum de jouissance sexuelle. Quel que soit son âge et si bizarres que soient ses penchants, aucun individu ne serait totalement frustré. Ce serait en matière de sexualité l’équivalent du salaire minimum pour le travail. Le travail ne devient un instrument de liberté pour le genre humain que lorsqu’on est libéré de l’obligation de gagner sa vie. De même, l’amour ne jouera son rôle libérateur d’extension de lien social que lorsqu’il pourra s’exprimer en dehors de toute entrave.

La sollicitude de Fourier envers les vieux, les pauvres, et tous ceux que la civilisation exclut du plaisir sexuel, l’amène à créer toute une variété de corps et d’institutions spécialisés dans la philanthropie sexuelle. Les fakirs et les fakiresses, par exemple, ont pour mission d’accorder leurs faveurs sexuelles à tous les laissés-pour-compte lors de l’assortiment érotique. Il y a aussi les bacchantes, qui suivent les armées industrielles et apportent la consolation aux soupirants éconduits des Vestales. Il y aura aussi dans chaque communauté une « noblesse amoureuse », qui aura pour tâche d’apporter la jouissance érotique à tous ceux qui, de par leur vieillesse ou un physique disgracieux, seraient dans la civilisation condamnés à la solitude.

Fourier n’a jamais essayé de publier le Nouveau monde amoureux. Cédant à la peur d’alarmer ses lecteurs par une révélation trop complète de son utopie sexuelle, il fut amené à publier en 1822 sous le titre modeste de Traité de l’association domestique-agricole, une version abrégée et expurgée de sa doctrine où étaient soigneusement omis les aspects les plus susceptibles de choquer ses contemporains. On trouve nulle part dans cet ouvrage, ou dans ses œuvres ultérieures, une histoire détaillée des transformations radicales que subiraient les rapports amoureux. Et dans les exposés plus tardifs de sa doctrine, le statut des femmes a perdu sa fonction de catalysateur des mutations sociales au profit des relations économiques. Cela veut-il dire que Fourier a cessé de croire que la libération de la femme était la clef à tout progrès social ? Je ne le crois pas. Il est plus probable que Fourier cacha ses réflexions sur l’importance historique de la liberté des femmes pour la même raison qui l’empêchait de publier le Nouveau monde amoureux : la crainte de ne pas trouver de public, ni surtout de mécène, s’il se présentait trop ouvertement comme un prophète de la libération sexuelle.

C’est seulement en 1967 – 150 ans après sa composition et grâce au travail éditorial héroïque de Simone Debout-Oleszkiewcz – que Le Nouveau monde amoureux fut enfin publié. Mais les réflexions de Fourier sur « la question des femmes » avaient été bien élaborées dans son premier ouvrage. Ce n’est donc pas étonnant que beaucoup de ses premiers disciples aient été des femmes attirées vers ses idées du fait de sa connaissance des souffrances de la femme dans la société contemporaine. Curieusement, quelques-unes de ces premières fouriéristes féminines – et notamment Clarisse Vigoureux et Zoé Gatti de Gamond – étaient des femmes d’une grande pudeur, qui auraient été choquée par les fantaisies sexuelles baroques du Nouveau monde amoureux. Mais elles étaient émues par la déclaration de Fourier affirmant que « l’extension des privilèges des femmes est le principe général de tous progrès social ». Et cette déclaration fut reprise par des féministes et des socialistes des années 1840. Il restait aux générations futures à reconnaître toute l’étendue de l’attachement de Fourier à un idéal de libération sexuelle dont il n’y avait que des traces dans la Théorie des quatre mouvements.

Jonathan Beecher



Jonathan Beecher

Jonathan Beecher est professeur d’histoire à l’Université de Californie à Santa Cruz (UCSC). Il est notamment l’auteur de Fourier. Le Visionnaire et son monde (Fayard, 1993) et de Victor Considerant and the Rise and Fall of French Romantic Socialism (Univ. of California Press, 2001, traduction en 2012 aux Presses du Réel sous le titre Victor Considerant, grandeur et décadence du socialisme romantique français) ; il habite une cabane de bois dans un forêt de séquoias pas loin du Pacifique, et il participe depuis longtemps aux activités de l’Association d’études fouriéristes.


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