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Bernard Desmars  |  mise en ligne : décembre 2012

Forest, Prudent


Né le 25 novembre 1813 à Saint-Boil (Saône-et-Loire), décédé le 23 avril 1890 à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire). Avocat, rédacteur de journaux républicains. Animateur du groupe phalanstérien de Chalon-sur-Saône dans les années 1840.


Fils d’un propriétaire, Prudent Forest fait des études de droit. Dès 1837 au moins, il est un disciple de Fourier : en août, il est l’un des signataires d’une lettre envoyée par les fouriéristes de Mâcon, qui déclarent participer à la souscription lancée en juillet par Considerant dans La Phalange et destinée à financer les plans d’un future phalange d’essai. [1].

Du fouriérisme dissident à l’Ecole sociétaire

Les signataires de la lettre de 1837 expriment avec enthousiasme leur foi dans la possibilité d’une « réalisation immédiate de la théorie sociétaire », ce qui n’est pas tout à fait la voie suivie par Considerant. Aussi retrouve-t-on d’abord Forest du côté des dissidents qui se réunissent en août 1839 à Cluny autour de Stanislas Aucaigne. Le Journal de Saône-et-Loire ayant publié un article très ironique sur « le congrès phalanstérien » de Cluny et la théorie fouriériste, Forest proteste vivement contre ce compte rendu et défend la doctrine phalanstérienne : « pour réaliser la fraternité, l’accord entre les hommes, il faut donc réaliser l’association, associer les familles entre elles, les peuples entre eux, c’est-à-dire les unir d’intérêt, et non seulement d’intérêt matériel, ms aussi d’intérêt moral. Or, la loi de cette association, ne vous en déplaise, c’est Fourier qui l’a découverte. Il en recommande l’application à tous les hommes, à tous les peuples ; et il est certain que, dès que les peuples auront suivi ses recommandations, et mis en pratique ses enseignements, la fraternité sera réalisée sur la terre ». Le Journal de Saône-et-Loire ayant refusé d’insérer dans ses colonnes les lettres d’Aucaigne et de Forest, ce dernier se charge de les publier [2].

Forest publie en 1840 son premier ouvrage, Organisation du travail, d’après les principes de Charles Fourier, dans lequel il critique les conditions de travail des ouvriers, ainsi que le mépris dans lequel la société tient les travailleurs, avant de proposer la solution phalanstérienne comme remède à ces maux. Cet ouvrage est réédité cinq ans plus tard par la Librairie de l’École sociétaire. En effet, en 1842 au plus tard, Forest s’est rallié au courant « orthodoxe » dirigé par Victor Considerant auprès duquel il a été recommandé en ces termes par Jean-Claude Oudot, de Dijon : « Vous avez dû avoir la visite de P. Forest, au nom de notre cause je vous prie de bien l’accueillir, il va à Paris avec la ferme intention de se réunir à vous, et de travailler à la rédaction de La Phalange ce que je verrais avec plaisir [...] » [3].

D’ailleurs, il fait partie des collaborateurs réguliers de La Phalange à partir de janvier 1842 ; il écrit sur les questions politiques et débat avec des journaux parisiens, mais publie aussi de nombreuses critiques sur les spectacles parisiens pendant le premier semestre de 1842, ce qui suggère, sinon une résidence complète, du moins des séjours fréquents dans la capitale ; il est alors un familier des bureaux de La Phalange rue de Tournon [4]. Ces critiques théâtrales cessent dans le second semestre 1842, et l’on ne trouve plus ensuite dans le périodique fouriériste que des articles politiques ainsi que des comptes rendus d’ouvrages. En 1843, l’École sociétaire publie La Démocratie pacifique  ; Forest figure dans la liste des rédacteurs jusqu’en 1845. Il fait paraître cette même année une seconde brochure fouriériste, Défense du fouriérisme, où il répond à divers auteurs (Louis Reybaud, Michel Chevalier, Lamartine, etc.) ayant critiqué la doctrine phalanstérienne ; comme dans d’autres textes, il met en avant les liens entre christianisme et fouriérisme, et récuse les affirmations selon lesquelles la théorie de Fourier saperait la famille et la propriété [5].

Fouriériste à Chalon-sur-Saône

Inscrit au barreau de Chalon-sur-Saône, mais séjournant aussi à Saint-Gengoux-le-Royal, dans l’arrondissement de Mâcon [6], Forest apparaît comme l’un des principaux correspondants de l’École sociétaire du département de Saône-et-Loire. Il est en relations avec Cantagrel auquel il indique le nombre d’électeurs phalanstériens sur lesquels un éventuel candidat de l’École pourrait compter en Saône-et-Loire [7].

À Chalon même, Forest semble être le principal animateur du groupe phalanstérien local, avec des conférences et des réunions de propagande. En 1846, il envisage la création d’un hebdomadaire fouriériste à Chalon-sur-Saône ; Le Patriote de Saône-et-Loire, généralement accueillant pour les articles fouriéristes, vient de refuser le compte rendu d’une conférence faite par Victor Hennequin à Chalon. Notant l’essor des forces fouriéristes dans le département (trois ou quatre phalanstériens il y a une dizaine d’années, une cinquantaine en 1846, « sans parler des personnes assez nombreuses dont les sympathies nous sont acquises »), Forest et quelques condisciples souhaitent alors disposer de leur propre organe, « soit pour augmenter le nombre des adhérents à l’Ecole, et celui des abonnés à la Démocratie [pacifique], soit pour appuyer une librairie sociétaire locale, soit enfin pour intervenir nous-mêmes dans toutes les questions qui intéressent la localité » [8]. D’ailleurs, ajoutent les auteurs de l’Appel, certains groupes locaux disposent d’un journal phalanstérien (à Lyon) ou de journaux sympathisants à la cause (L’Impartial à Besançon).

L’on ignore la réaction de Considerant et des dirigeants de l’École sociétaire à cette initiative, qui, d’une certaine façon, renoue avec la volonté de certains dissidents de l’École de consolider l’activité des groupes de province. De toute façon, ce projet de publication n’a pas de suite.

Républicain et socialiste

En juillet 1847, Forest est l’un des commissaires du banquet organisé à Mâcon en l’honneur de Lamartine [9]. Mais c’est surtout la chute de la monarchie de Juillet et l’avènement d’un régime républicain qui lui permettent d’accroître son influence et son rôle à Chalon et en Saône-et-Loire. Avec ses amis chalonnais, il fonde un bi-hebdomadaire, La Démocratie de Saône-et-Loire, publié sous sa direction, mais qui cesse de paraître en juillet 1848, à la suite du rétablissement du cautionnement [10].Il intervient également dans le cadre des clubs : il est l’un des membres du club du salon d’Idalie (dit aussi club d’Idalie), club socialiste dont il est élu vice-président en janvier 1849 [11].

Après la disparition de La Démocratie de Saône-et-Loire, il collabore au Patriote de Saône-et-Loire, l’organe du parti montagnard à Chalon, puis en 1850 au Démocrate de Saône-et-Loire, qui prolonge Le Patriote pendant quelques mois. La police le recense parmi les « individus suspects de l’arrondissement de Chalon » et le met en tête d’une liste indiquant les « noms des individus signalés particulièrement comme les principaux meneurs du parti démagogique à Chalon » [12].

En 1850, il s’éloigne de Chalon et de l’activité politique et s’installe à Saint-Gengoux-le-National, dans l’arrondissement de Mâcon ; il ne figure pas parmi les victimes de la commission mixte installée en Saône-et-Loire après le coup d’État du 2 décembre 1851. Le commissaire de police de Saint-Gengoux le considère pourtant avec suspicion, et en fait « le plus chauffeur [sic] démocrate du département » sous la Seconde République ; « cet individu doit être surveillé comme il l’a était [sic] par moi pendant son séjour à Saint-Gengoux », écrit-il au préfet en 1855, quand Forest quitte la commune pour retourner à Chalon (ou « s’installer à Paris pour y rester », croit savoir, à tort, le même commissaire) [13].

De surcroît, Forest a sans doute rompu toute relation avec ses anciens amis fouriéristes ; en 1868, il dit vivre « dans l’isolement […] depuis plus de quinze ans », isolement qu’il essaie de rompre en cette fin de Second Empire [14].

Soutien à la librairie des sciences sociales

A ce moment, Forest vient de se réinstaller à Chalon-sur-Saône, avec sa mère et ses deux sœurs, après un séjour à Charolles (il y réside lors du recensement de 1866). En 1867, il a repris contact avec ses condisciples parisiens ; le Centre sociétaire lui ayant expédié les premiers numéros de La Science sociale, il les a « lus […] avec le plus vif intérêt » et décide de s’y abonner [15]. Lui-même envoie à la Librairie des sciences sociales plusieurs exemplaires d’une brochure qu’il vient de publier sur la méthode d’apprentissage musical Galin-Paris-Chevé, très appréciée dans les milieux fouriéristes. En 1869, La Science sociale publie un long article de lui [16]. Parallèlement, il collabore de juin 1869 à février 1870 au Progrès de Saône-et-Loire. Dans les Annuaires et les recensements, il est toujours mentionné comme avocat.

Vers 1870-1872, il prend une action de la Société anonyme qui exploite la Librairie des sciences sociales, et, alors que certains s’interrogent sur l’utilité de la Librairie, il se prononce pour son maintien, malgré ses déficits chroniques et les sacrifices financiers que cela demande aux militants [17]. Mais en 1880, il annonce que sa subvention sera faible car il est dans une grande gêne (dans les recensements, on ne voit pas de domestique à son domicile) ; comme beaucoup de ses condisciples, il cesse son versement en 1883, alors que la Librairie est à la veille de sa fermeture définitive [18].

Son décès en 1890 n’est pas mentionné dans La Rénovation. Et à Chalon même, où il était une figure connue dans les années 1840 et sous la Seconde République, son décès semble passer inaperçu. Il ne fait l’objet d’aucune nécrologie dans la presse locale.


Bernard Desmars

Dernière mise à jour de cette fiche : décembre 2012

Notes

[1Archives nationales, fonds Fourier, 10 AS 30 (681 Mi 49), lettre collective du 12 août 1837. Il est donc peu vraisemblable qu’il ait fait partie en 1838 et 1839 de la Société des saisons (société secrète républicaine fondée par Blanqui et Barbès) comme l’indique A. Jeannet, « Forest, Prudent », Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, Paris, éditions de l’Atelier, 1997, CD-Rom.

[2Loyauté du Journal de Saône-et-Loire envers quelques phalanstériens, Chalon-sur-Saône, Imp. Duchesne, 2 p. ; on y trouve des lettres d’Aucaigne et de Forest, ainsi que la réponse, commentée par Forest, de la rédaction du Journal de Saône-et-Loire.

[3Archives nationales, 10AS41 (2) (681Mi71), vues 263-264, lettre de Oudot à Julien Blanc, 8 décembre 1841.

[4On le voit notamment à travers une description d’un bureau où, ayant égaré un texte, il indique très précisément le lieu (« dans le tiroir d’une armoire placée entre les deux fenêtres de la chambre qui avoisine le salon ») où son correspondant parisien pourrait le retrouver. Archives nationales, 10 AS 38 (681 Mi 63), lettre du 19 septembre 1842.

[5Défense du fouriérisme M. Reybaud et l’Académie française – MM. Rossi, Michel Chevalier, Blanqui, Wolowski – M. de Lamartine, Paris, 1845, XI-90 p.

[6Les lettres que l’on a de lui, en 1839 et 1842, sont datées de Saint-Gengoux.

[7Archives nationales, 10 AS 38 (681 Mi 63), lettre du 19 septembre 1842.

[8P. Forest et A. Bazin, Appel aux phalanstériens du département pour la création à Chalon S.S .d’un journal politique, social et littéraire, paraissant une fois par semaine sous le titre de Phalange de Saône-et-Loire, Chalon-sur-Saône, imp. Montalan, 1846, p. 2.

[9Notice « Forest, Prudent », Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, op. cit.

[10La création, puis la disparition de La Démocratie de Saône-et-Loire sont signalées par La Mouche, journal républicain de Mâcon (8 avril et 29 juillet 1848) et par La Tribune de Beaune (15 août 1848). D’après une note de Pierre Lévêque, communiquée par Michel Cordillot.

[11Archives départementales de Saône et Loire, M 115, surveillance des clubs, 1848-1849, lettre du 31 janvier 1849 indiquant la composition du bureau du club.

[12Archives départementales de Saône et Loire, M 115, listes de suspects, 1849.

[13Archives départementales de Saône et Loire, M 128, dossier Forest, lettre du 25 janvier 1855.

[14La Science sociale, 16 décembre 1868, « Correspondance ».

[15Archives nationales, 10 AS 38 (681 Mi 63), lettre de Forest, 21juin 1867.

[16« Fourier et son école. Lettre à Jules Simon », La Science sociale, 16 janvier et 1er mars 1869.

[17École normale supérieure, carton 3, dossier 3, chemise 1, réunion du conseil d’administration où Tallon indique les acquéreurs d’action depuis la fin 1869 ; et compte rendu de l’assemblée générale extraordinaire du 9 juillet 1872.

[18Archives nationales, 10 AS 32 (681 Mi 53), documents sur les assemblées générales, les souscriptions, le versement des subventions ; 10 AS 38 (681 Mi 63), lettre du 8 juillet 1880 ; École normale supérieure, carton 13, lettre de Pellarin à Tallon, 22 juillet 1880, qui indique le contenu d’une lettre de Forest, et en particulier « sa gêne ».


Ressources

Œuvres
Loyauté du Journal de Saône et Loire envers quelques phalanstériens, Chalon-sur-Saône, Imp. Duchesne, 2 p.
Défense du fouriérisme. M. Reybaud de l’Académie française – MM. Rossi, Michel Chevalier, Blanqui, Wolowski – M. de Lamartine, Paris, Librairie sociétaire, 1845, 92 p.
Appel aux phalanstériens du département pour la création à Chalon S.S .d’un journal politique, social et littéraire, paraissant une fois par semaine sous le titre de Phalange de Saône-et-Loire (par P. Forest et A. Bazin), Chalon-sur-Saône, imp. Montalan, 1846, 6 p.
Exposé sommaire de la méthode Galin Paris Chevé [publication signalée par son auteur dans une lettre à la Librairie des sciences sociales en 1867, mais absente des différents catalogues consultés, dont ceux de la Bibliothèque nationale et de la Bibliothèque municipale de Chalon-sur-Saône].
Articles dans La Phalange, La Démocratie pacifique, La Science sociale, Le Patriote de Saône-et-Loire, La Démocratie de Saône-et-Loire, Le Démocrate de Saône-et-Loire, Le Progrès de Saône-et-Loire.

Sources
Archives nationales, fonds Fourier, 10 AS 30 (681 Mi 49), lettre de fouriéristes de Mâcon, 12 août 1837.
Archives nationales, 10 AS 32 (681 Mi 53), assemblées générales et souscriptions de la société de la Librairie des sciences sociales.
Archives nationales, 10 AS 38 (681 Mi 63), lettres de Prudent Forest (19 septembre 1842, 21 juin 1867, 8 juillet 1880).
École normale supérieure, carton 3, dossier 3, chemise 1, société en commandite, puis société anonyme exploitant la Librairie des sciences sociales.
École normale supérieure, carton 13, dossier 2 (lettre de Pellarin à Tallon, 22 juillet 1880).
Archives départementales de Saône-et-Loire, M 115 (surveillance politique, listes de suspects, 1849) et M 128 (dossier de personnes surveillées, sous-dossier Forest).
Notes de Pierre Lévêque sur Prudent Forest et les fouriéristes de Chalon-sur-Saône, communiquées par Michel Cordillot.

Bibliographie
A. Jeannet, « Forest Prudent », Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, Paris, éditions de l’Atelier, 1997, CD-Rom.


et sur ce site...

Annie Bleton-Ruget , Michel Cordillot , Bernard Desmars , Pierre Levêque À propos du groupe fouriériste de Chalon-sur-Saône (1840-1849)
Cahiers - 2012 / n° 23 - octobre 2016
résumé | abstract | article en texte intégral


Index

Lieux : Châlon-sur-Saône, Saône-et-Loire - Cluny, Saône-et-Loire - Paris, Seine

Notions : Dissidents - Groupe local - Politique - Presse

Pour citer cette notice

DESMARS Bernard, « Forest, Prudent », Dictionnaire biographique du fouriérisme, notice mise en ligne en décembre 2012 : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1101 (consultée le 21 août 2017).

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