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SCHARF Fabien : Émile Zola : de l’utopisme à l’utopie (1898-1903) (2011)
Paris, Honoré Champion, 2011, 616 p.

Bernard Desmars  |  2012 / n° 23 |  décembre 2012



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Personnes : Zola, Emile

Pour citer ce document

DESMARS Bernard , « SCHARF Fabien : Émile Zola : de l’utopisme à l’utopie (1898-1903) (2011). Paris, Honoré Champion, 2011, 616 p.  », Cahiers Charles Fourier , 2012 / n° 23 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1096 (consulté le 14 octobre 2017).

Texte intégral

En 1901, Zola publie Travail, un roman dans lequel l’on assiste à la transformation d’une ville usinière, Beauclair, en « cité heureuse ». Cette œuvre apparaît comme « le roman utopique » de l’écrivain, en grande partie inspiré par le modèle phalanstérien, et sa sortie est saluée par une partie des fouriéristes qui espèrent en tirer bénéfice pour leur cause. Pourtant, montre Fabian Scharf dans son ouvrage issu d’une thèse soutenue en 2008, le thème de l’utopie chez Zola ne se réduit pas à ce roman, mais parcourt ses dernières œuvres romanesques et théâtrales, de la parution de Paris, en 1898, jusqu’à la publication posthume de Vérité, en 1903 ; et l’influence n’est pas seulement fouriériste.

F. Scharf mène une « recherche essentiellement thématique, intertextuelle et ‘’génétique’’ » (p. 47) afin de retrouver les origines de l’utopisme de Zola, les lectures, les emprunts et les influences dont l’écrivain s’est nourri. Il utilise pour cela différents matériaux : tout d’abord les ouvrages rédigés par Zola pendant la période considérée, mais aussi ceux des années antérieures, des œuvres de jeunesse à la série des Rougon-Macquart et aux deux premiers volumes des Trois Villes (Rome et Lourdes), dans lesquels il repère différents motifs utopiques déjà présents ; puis, les dossiers préparatoires constitués par Zola et conservés à la Bibliothèque nationale de France, où il retrouve par exemple les observations de l’écrivain, lors de ses voyages, par exemple à Unieux où il visite les forges des Ménard-Dorian, et des notes prises lors de ses conversations avec le fouriériste Jean-Baptiste Noirot (fautivement présenté p. 45 comme un bibliothécaire, alors qu’il est libraire, comme cela est indiqué p. 359) ; enfin, les travaux utilisés par Zola : notices de dictionnaires, et en particulier celles du Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse sur Saint-Simon, Fourier, Cabet, Proudhon, etc. ; études sur la question de la natalité et de la dénatalité vers 1900 ; publications de Fourier et de ses disciples Considerant, Renaud et Godin, et de l’un des critiques du fouriérisme dans les années 1890, Emile Faguet ; ouvrages des anarchistes Jean Grave et Kropotkine ; romans de George Sand (La Ville noire, 1861), de Paul Adam (Les Cœurs nouveaux, 1896), d’Anatole France (Monsieur Bergeret à Paris, 1901) et surtout d’Edward Bellamy (Cent ans après, ou l’An 2000, publié en français en 1891). C’est à partir de cet ensemble de textes et de documents que l’auteur essaie d’éclairer la présence des thèmes utopiques dans les dernières œuvres de Zola.

Après un avant-propos consacré à la définition de l’utopie, ou plutôt à la présentation des différentes significations que ce terme a pris, du XVIe au XXe siècle, et plus particulièrement dans le Grand Dictionnaire universel, paru dans les années 1860 et 1870, et souvent consulté par Zola, F. Scharf étudie la notion d’utopie dans les dossiers préparatoires des Quatre Evangiles (Fécondité, Travail, Vérité, et Justice, ce dernier n’étant pas paru], puis dans les œuvres antérieures Zola et dans des livres d’autres romanciers contemporains, où il retrouve des analogies de thèmes et d’images, en particulier avec Travail. Dans une seconde partie (« Du monde décadent à l’homme nouveau »), l’auteur analyse le discours de l’écrivain sur un certain nombre de thèmes (« l’ouvrier aliéné », « la bourgeoisie jouisseuse ») et surtout la critique qu’il mène contre le pessimisme philosophique, le nationalisme, le militarisme et l’antisémitisme (on est alors en pleine affaire Dreyfus) ; il étudie aussi la place de différentes figures dans les dernières œuvres de Zola (« la femme égoïste et jouisseuse », mais aussi « la femme idéale » ; le « savant révolutionnaire », « le héros fondateur »). La troisième partie est consacrée à « l’espace utopique », et notamment aux images de la ville et de la nature, à « la cosmogonie utopique » et à « l’urbanisme utopique ». Enfin, la quatrième et dernière partie, « Zola utopiste », souligne l’optimisme progressiste de Zola (avec l’influence de Condorcet et de son Esquisse d’un tableau historique des progrès humains), hostile aux discours et aux philosophies de la décadence ; la place chez Zola de « l’idéologie nataliste et eugénique » est longuement étudiée, en relation avec la parution contemporaine d’ouvrages sur la dénatalité et la dépopulation ; on peut sans doute regretter que F. Scharf n’ait pas recouru aux ouvrages récents étudiant l’eugénisme vers 1900 afin de mieux replacer Fécondité dans son contexte intellectuel, au-delà des auteurs qui ont directement influencé Zola. Par ailleurs, l’expression « social-darwinisme » utilisée à plusieurs reprises par l’auteur (mais on trouve aussi « darwinisme social », p. 379) aurait pu être plus rigoureusement définie afin de préciser sa signification quand elle est utilisée pour l’œuvre de Zola, surtout quand on sait les relents racialistes qu’elle véhicule chez maints auteurs.

Cette quatrième partie se termine par un chapitre de synthèse sur l’utopisme de Zola et sur les « intertextes » fouriéristes, anarchistes et collectivistes de l’œuvre de l’écrivain ; plus précisément, et pour le fouriérisme, l’auteur précise la documentation dont dispose Zola et montre les préventions qu’il nourrit d’abord à l’égard de Fourier (et du Familistère de Guise), avant, grâce en particulier à ses discussions avec Noirot (p. 370-373), de porter un regard plus bienveillant envers la théorie sociétaire et surtout envers la conception fouriériste du travail attrayant.

Cependant, F. Scharf montre que l’utopisme de Zola, y compris dans Travail, ne doit pas seulement à Fourier et à ses disciples, mais que « la Cité heureuse est le résultat d’une synthèse curieuse – et pas toujours très cohérente – des influences fouriériste, anarchiste et ‘’collectiviste’’ » (p. 47), même si Noirot et ses amis ont, alors voulu faire de Zola un écrivain rallié à l’École sociétaire. Ce travail, mené avec érudition et minutie, a justement pour intérêt, du point de vue des études fouriéristes, de montrer comment, autour de 1900, alors que le fouriérisme militant perd une grande partie de ses forces, le thème phalanstérien est repris et relu par des individus extérieurs au mouvement sociétaire, et mêlé à d’autres références et d’autres inspirations.


Bernard Desmars

Bernard Desmars

Bernard Desmars est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Lorraine. Après avoir étudié la délinquance des premières décennies du XIXe siècle, il s’intéresse depuis quelques années déjà aux militants fouriéristes, et surtout à ce qu’ils deviennent après la Seconde République, aux voies qu’ils empruntent pour réaliser leurs ambitions et concrétiser leurs idéaux. Il participe depuis une quinzaine d’années aux activités de l’Association d’études fouriéristes. Il a récemment publié Militants de l’utopie ? Les fouriéristes dans la seconde moitié du XIXe siècle (Dijon, Presses du Réel, 2010)


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