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À propos du groupe fouriériste de Chalon-sur-Saône (1840-1849)

Annie Bleton-Ruget , Michel Cordillot , Bernard Desmars , Pierre Levêque  |  2012 / n° 23 |  octobre 2016



Index

Lieux : Châlon-sur-Saône, Saône-et-Loire

Notions : Groupe local

Personnes : Forest, Prudent - Pérusson, (Jean Baptiste) Emile - Wurgler, André

Pour citer ce document

BLETON-RUGET Annie, CORDILLOT Michel, DESMARS Bernard, LEVêQUE Pierre , « À propos du groupe fouriériste de Chalon-sur-Saône (1840-1849)  », Cahiers Charles Fourier , 2012 / n° 23 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1091 (consulté le 4 juin 2017).

Texte intégral

Les premiers événements publics attestant de l’existence d’implantations fouriéristes en Saône-et-Loire sont la tenue à Cluny, le 28 août 1839 et le 27 août 1840, sous la présidence du docteur Stanislas Aucaigne, de deux congrès phalanstériens, qui donneront naissance à l’Union harmonienne. Le même sera en outre l’organisateur en août 1841 d’un grand banquet socialiste à Cluny [1]. À cette date, il y a déjà à Chalon-sur-Saône plusieurs adeptes qui se sont mis en rapport avec le centre parisien de l’École sociétaire, et qui travaillent à faire connaître autour d’eux les théories sociétaires.

Le premier est André Wurgler (voir sa notice biographique en annexe). Établi brasseur à Saint-Cosme avec son frère, il est issu des rangs du mouvement républicain avancé. En 1831, alors qu’il n’a que 16 ans, il aurait été l’un des fondateurs du « vaillant » journal républicain local, Le Patriote de Saône-et-Loire, avant d’être initié dès 1838 aux idées phalanstériennes par Considerant lui-même. Le deuxième est Prudent Forest (voir sa notice biographique en annexe). Lui aussi est issu de la frange la plus radicale du mouvement républicain : ancien conspirateur revenu s’établir comme avocat à Chalon, il s’est converti aux idées fouriéristes après l’échec du soulèvement parisien organisé par Barbès, Blanqui, Martin Bernard et les affiliés des « Saisons » les 12 et 13 mai 1839. Après avoir été proche de la mouvance dissidente, il fait connaître fin 1841 au centre parisien son souhait de contribuer à la Phalange par l’intermédiaire du Dijonnais Oudot [2].

Progressivement, un petit groupe de jeunes gens gagnés aux idées fouriéristes se constitue à Chalon. Plusieurs de ses membres prennent une part active à la propagande au niveau national : si l’ouvrage de Prudent Forest (Organisation du travail, d’après les principes de la théorie de Ch. Fourier, Paris, d’Urtubie, 1840) est bien connu [3], celui d’Émile Pérusson, Union et bonheur pour tous, ou le Phalanstère mis à la portée de tout le monde, exposé succinct de la doctrine de l’harmonie universelle et de l’association agricole domestique de Charles Fourier, avec un plan du phalanstère, paru à Chalon en 1843, l’est beaucoup moins. Il a été tiré sur les presses de Julien Duchesne, imprimeur et journaliste républicain avancé, qui était au début des années 1830 l’imprimeur attitré de la section chalonnaise de la Société des Droits de l’Homme, et qui a ensuite trouvé de nombreux points de convergence avec les fouriéristes. En 1844, il organise en effet à Chalon le pétitionnement en faveur de l’organisation du travail, un thème qui leur est cher entre tous. L’année suivante, il publie dans Le Patriote de Saône-et-Loire un éloge de l’écrivain fouriériste Eugène Sue, lequel lui adresse en retour une lettre le remerciant de sa sympathique et cordiale adhésion : « C’est un digne hommage rendu, non pas à mes œuvres trop imparfaites pour mériter la faveur d’une telle manifestation, mais aux [principes] de fraternité, d’égalité, de progrès qui sont communs à tous les gens de cœur [4]. »

Le groupe chalonnais commence dès lors à apparaître publiquement. En avril 1844, il fait un bon accueil à Flora Tristan lors de son passage dans cette ville. À partir de 1846, ses membres décident d’organiser un banquet le 7 avril pour fêter l’anniversaire de la naissance de Fourier. Cette année-là, 32 convives y assistent. Quelques semaines plus tard, Victor Hennequin vient donner plusieurs conférences dans cette même ville, sans doute à l’invitation du groupe [5]. Rendant compte de ces causeries, Duchesne écrit dans Le Patriote de Saône-et-Loire sa conviction « qu’il [Hennequin] a ébranlé beaucoup de monde » et que « cette précieuse semence ne sera pas perdue pour la cause de l’humanité » [6]. Encouragés par les retombées positives de cet événement et comptant sur la cinquantaine d’adeptes qu’ils recensent à Chalon, Prudent Forest et son collègue avocat A. P. Bazin lancent alors un appel pour la création à Chalon d’un journal politique, social et littéraire intitulé La Phalange de Saône-et-Loire [7]. Cette initiative semble toutefois être restée sans suite.

Cela n’empêchera pas que se tienne, en avril 1847, le deuxième banquet commémoratif de Fourier, sous la présidence de Constantin, maire de Verdun-sur-le-Doubs. Il rassemble cette fois une soixantaine de personnes. À cette occasion, la loge maçonnique des Vrais Zélés (rite français), qui comptait 60 membres en 1845 et dont Bazin est l’un des dignitaires (orateur), leur a prêté sa salle.

Le 18 décembre de cette même année a lieu à Chalon un des grands banquets démocratiques qui marquent le commencement de la fin pour la monarchie de Juillet [8]. Parmi les ténors nationaux sont notamment présents Ledru-Rollin, Ferdinand Flocon, Marc Caussidière et Eugène Baune (dont le frère Aimé, instituteur à Dijon, a participé activement à la tentative de phalanstère de Cîteaux). Parmi les dirigeants régionaux qui y assistent, on peut citer le docteur P. C. Ordinaire (dont on ignore s’il a des liens de parenté avec le fouriériste dissident E. Ordinaire), rédacteur du journal républicain de Mâcon La Mouche, qui a libéralement ouvert ses colonnes à Forest pour qu’il y expose ses thèses phalanstériennes [9], ainsi que Pierre Joigneaux (qui a personnellement été présenté à Fourier, lequel, le jugeant exagérément républicain, l’a traité d’« affreux jacobin »), dont l’un des chevaux de bataille est de faire progresser l’association dans tous les secteurs de l’économie, à commencer par l’agriculture [10]. Julien Duchesne, le rédacteur du Patriote de Saône-et-Loire, qui a très activement participé à la préparation de l’événement, est absent pour cause de maladie. À l’occasion de cette importante manifestation, le fouriériste Prudent Forest est appelé à porter un toast « à l’émancipation des classes laborieuses et à l’émancipation du travail ».

L’éclatement de la Révolution de février vient confirmer les liens unissant la gauche républicaine et les fouriéristes. Dès le printemps 1848 se constitue à Chalon le club d’Idalie, qualifié de « club socialiste », dont Forest – qui en a été élu vice-président – semble avoir été le principal animateur. Réalisant enfin son vieux projet, ce dernier décide alors de lancer un « journal socialiste » bi-hebdomadaire, intitulé Démocratie de Saône-et-Loire, dont il est le principal rédacteur. Les bureaux de cette feuille sont installés 15, rue Fructidor, au domicile de L. Landa, lithographe et cartographe bien connu dans le département (il a préparé les plans de la plupart des villes de Saône-et-Loire), auteur de nombreux travaux et ouvrages. Paru le 22 mars, le n° 1 porte en exergue les mots « Liberté, Égalité, Fraternité, Unité – Bonheur pour tous – Organisation du Travail, Association ». Il s’ouvre sur un « Appel aux électeurs » qui se conclut ainsi :

Il s’agit de savoir si les parias et les déshérités de la famille humaine seront ou non rachetés du déplorable sort que leur fait notre vicieux état social. Il s’agit de savoir si le droit au travail, le premier de tous les droits de l’homme, celui de posséder une certaine somme de bien-être matériel et moral sera oui ou non garanti à tous les citoyens. Que si, parmi les candidats désignés au suffrage du peuple, il s’en rencontre qui, aux garanties de désintéressement, de probité, de dévouement sincère à la république, joignent le mérite d’avoir étudié la question du travail […], ce sont ceux-là qui, à nos yeux, seront non pas les seuls dignes, mais les plus dignes du titre glorieux et de la haute mission de représentants du peuple.

Autant dire qu’il s’agit d’un appel à tenter de faire figurer des fouriéristes aguerris sur les listes de candidats dressées par les comités locaux. Mais c’est peine perdue. En avril 1848, l’établissement de la liste républicaine de Saône-et-Loire est fermement contrôlé par le « parti Lamartine ». Elle comprend les quatre anciens députés d’opposition sortants, et les autres candidats sont recrutés dans les différents arrondissements parmi des républicains de la veille, les plus radicaux étant Menand et Bastide (qui appartiennent à la tendance du National) et Ledru-Rollin. Notons ici que Forest ne figurera pas non plus sur la liste montagnarde en mai 1849, ni lors des élections législatives organisées après les invalidations qui suivent l’épisode du 13 juin (il est vrai qu’à cette occasion, les candidats ne seront pas choisis localement, mais nationalement, ce qui permettra du coup l’élection du fouriériste Charles Dain).

Le même numéro annonce la tenue prochaine du banquet annuel du 7 avril. Il est toutefois à souligner que le prix d’entrée, fixé à 4 francs par convive, n’est pas de nature à en faire une manifestation ouverte à la masse des Chalonnais.

Dans le n° 2 (25 mars 1848), figure sous le titre « Notre manifeste électoral », un programme conforme au manifeste précédemment paru dans la Démocratie pacifique, assorti d’un appel à tous les républicains socialistes pour qu’ils constituent dans chaque commune un comité électoral afin de rassembler leur force.

À la suite du rétablissement du cautionnement, La Démocratie de Saône-et-Loire cessera de paraître fin-juillet 1848 [11]. On ne connaît malheureusement à ce jour que deux numéros de cette publication, dont le dépouillement pourrait sans doute apporter des indications précieuses sur les membres du groupe fouriériste chalonnais et leurs activités.

La seule certitude que nous ayons est que ce groupe continue de jouir d’une influence suffisamment forte pour organiser le 7 avril 1849 son plus important banquet-anniversaire de Fourier. Le dépouillement de son compte-rendu, paru sous forme de supplément dans le numéro du Patriote de Saône-et-Loire daté du 15 avril (et aussi sous la forme d’une brochure séparée), nous permet de mieux mesurer à quel point les fouriéristes agissent alors en symbiose avec les démoc-soc locaux. On peut même parler d’interpénétration totale, au point que cette manifestation va se transformer en une grande réunion œcuménique où toutes les nuances républicaines et socialistes ont droit de cité. Dans leurs discours et dans leurs toasts, les fouriéristes et ceux qui se revendiquent tels font preuve d’une ouverture d’esprit qui va de pair avec une humilité non feinte. André Wurgler boit « Aux démocrates socialistes », et ne revendique rien pour lui-même et ses amis, hormis le droit de tenir modestement leur place au sein d’un mouvement beaucoup plus large :

Aujourd’hui, nous avons la prétention d’être au premier rang parmi les socialistes ; nous passerions au dernier sans une arrière-pensée, et contents de suivre ceux que nous croyions avoir devancés, nous nous efforcerions, avec une nouvelle ardeur, de faire entrer dans la réalité les principes de liberté, d’égalité et de fraternité.

F. Blanc porte un toast « Au ralliement de tous les socialistes », Vassy « Aux associations fraternelles d’ouvriers ». Plus étonnant, on voit Goussard porter un toast « Au vénérable citoyen Cabet » (alors en Amérique), puis Gonnot lever son verre « À la Banque du peuple », sans pour autant chercher à dissimuler ses désaccords avec Proudhon :

S’il est arrivé plus d’une fois au fondateur de la Banque du peuple, dans ses jours de boutade, de jeter la pierre à Fourier et à son école, ce n’est point une raison pour nous, phalanstériens, de nous montrer injustes envers l’un des plus vaillants champions de la démocratie […].

Juste retour des choses, les républicains démoc-soc invités à prendre la parole ne tarissent pas d’éloges sur leurs amis fouriéristes. Dans son toast « À la famille », l’avocat Charles Boysset, qui a brièvement occupé les fonctions de procureur de la République à Chalon au lendemain de la révolution de février, s’écrie à deux reprises « Gloire à Fourier ! ». Letorey-Duvault boit « À nos amis les phalanstériens ». Quant à Claude Wurgler (aîné), il déclare ceci :

Au nom des démocrates socialistes, je viens porter un toast au premier phalanstère. Nous ne pouvons nous dire phalanstériens, comme vous, n’ayant pas étudié l’œuvre de votre maître ; mais notre but est commun, c’est le bonheur de tous.

L’intervention introductive de Meulien (« À Charles Fourier ») et le long discours de clôture de Forest (« Gloire, gloire immortelle à Fourier, et vive la République démocratique et sociale ! Vive la République universelle ! ») sont salués comme il se doit par des applaudissements unanimes et prolongés.

La seule réserve est le fait de Cordier, qui regrette que les femmes (pas plus que les enfants) n’aient pas été admises à participer à cette manifestation :

Heureux de nous retrouver réunis en aussi grand nombre pour fêter l’anniversaire d’un jour qui nous a donné un homme grand entre tous les hommes, il manque cependant quelque chose à notre joie pour qu’elle soit complète ; c’est de n’être point partagée par deux classes d’êtres que Fourier n’a point oubliés dans son œuvre de régénération. La présence de femmes et d’enfants à nos réunions leur donnerait un attrait de plus. Malheureusement, jusqu’ici, un faux respect humain a tenu isolés de nos fraternelles agapes les cœurs les plus faits pour la reconnaissance ; et quelle reconnaissance les êtres faibles, les femmes, les enfants, ne doivent-ils pas à Fourier ?

[…] Nous espérons que bientôt leur voix viendra se joindre à la nôtre dans ce banquet pour rendre hommage au fondateur de la théorie sociétaire.

Dès lors le droit des fouriéristes de s’exprimer au nom de la mouvance démoc-soc locale apparaît comme un fait acquis. Ainsi, le 10 juin, c’est Forest qui se charge de répondre dans les colonnes du Patriote au curé de Saint-Vincent de Chalon qui a traité les socialistes de « bande de scélérats envieux du bien d’autrui, et ne se proposant d’autre but que le partage, le pillage et le vol », en écrivant que « le socialisme est […] le légitime et pur héritier du vrai christiannisme », car il enseigne les moyens pratiques de réaliser la « sainte fraternité ».

Après le 13 juin 1849, qui voit la dispersion brutale des républicains montagnards et le déclenchement de poursuites contre un certain nombre de dirigeants phalanstériens au niveau national, on ne trouve plus trace d’une quelconque activité publique des fouriéristes à Chalon, même si Forest occupe en 1850 la fonction de rédacteur du Démocrate de Saône-et-Loire, feuille qui tentera vaille que vaille durant quelque temps de remplacer Le Patriote, désormais disparu. Mais on ne sait pratiquement rien de ses amis.

Après le coup d’État du 2 décembre 1851, plusieurs de ceux qui ont été membres du groupe fouriériste ou qui ont entretenu des relations suivies avec lui au cours des années précédentes feront l’objet de poursuites ou de tracasseries : ce sera par exemple le cas de Julien Duchesne, exilé volontaire en Suisse, et de Charles Boysset, lui aussi exilé. Le 11 janvier 1851, la police perquisitionne chez André Wurgler afin d’y rechercher les preuves de son appartenance à une société secrète. Mais le butin étant maigre, il est laissé libre, tout en restant considéré comme suspect. Quant à Forest, « revenu aux idées du fouriérisme pacifique » après s’être opposé aux « moyens extrêmes » [12] alors que la résistance républicaine au coup d’État tentait de s’organiser, il est exonéré par la commission mixte du département.

Sous le Second Empire, les autorités continueront à exercer « une surveillance incessante » sur Wurgler, encore qualifié en 1858 de « démagogue incorrigible ». Il est alors en relation avec la Société fouriériste de Beauregard, fondée par Couturier à Vienne (Isère). En novembre 1872, bien que resté fidèle à ses idées phalanstériennes, il ne se fait plus d’illusions sur l’état du mouvement sociétaire. Dans une lettre à Eugène Nus, lui-même originaire de Chalon-sur-Saône et qu’il connaît suffisamment bien pour le tutoyer, il livre ses confidences :

Il y a dans la vie des moments où on ne peut rien. Matériellement et moralement, j’en suis là ! J’admire votre candeur (non [,] votre confiance) de croire qu’il vous sera possible de créer quelque chose. L’École sociétaire est bien morte, assassinée par des ambitieux à courte vue qui ont cru être plus savants que le Maître, ou qui aveuglés par leur orgueil et le désir de briller, se sont servi de l’Ecole comme marchepied. Le marchepied a disparu. Vois ce qu’il reste de ceux qui ont monté dessus.

J’ai connu une époque où le titre de phalanstérien était à juste titre honoré ; aujourd’hui, il faut être courageux pour oser dire qu’on l’a été ; il n’arrivera à personne le désir de le devenir pendant encore bien des années !! et je doute (pour ne pas dire je suis sûr) qu’il se trouve jamais en France un bras ou plutôt [un] esprit assez fort pour faire que l’École reprenne le rang qu’elle a perdu [13].

Avec ces mots, Wurgler signe l’épitaphe du groupe fouriériste de Chalon qu’il avait largement contribué à créer et à animer.

Tout en présentant un profil et une histoire assez similaires à ceux des divers autres groupes locaux, le groupe fouriériste de Chalon-sur-Saône semble avoir eu certaines caractéristiques spécifiques. L’examen des informations biographiques que nous avons pu rassembler concernant quelques-uns de ses membres fait apparaître plusieurs pistes de recherche qui méritent d’être creusées.

Ainsi, il conviendrait d’approfondir la nature des rapports entre les fouriéristes et la franc-maçonnerie locale : quels ont été exactement les liens entre les dirigeants fouriéristes, dont certains sont maçons (Wurgler, Bazin), et la loge chalonnaise des Vrais Zélés  ? Sans oublier les deux autres loges rivales, Avenir et Progrès (rite écossais), fondée en 1843, qui compte parmi ses membres l’avocat Jean-Baptiste Millière, futur communard, et La Parfaite Égalité (également de rite écossais), au recrutement plus populaire, dans laquelle on trouve de nombreux artisans, mais aussi le pharmacien Jules Miot, lui aussi futur communard. Il faudrait également s’interroger sur la forte présence dans les rangs phalanstériens de représentants de la profession d’avocat (Forest, Pérusson, Bazin) : simple coïncidence, ou phénomène plus profond, signalant l’importance des réseaux professionnels dans la constitution d’un groupe local ?

Mais la question la plus intéressante est bien celle des rapports entre fouriéristes, républicains et démoc-soc. Quels rapports les fouriéristes entretiennent-ils sous la monarchie de Juillet avec le « parti républicain » ? Combien d’entre eux ont-ils été membres de La Société des Droits de l’Homme, bien implantée en Saône-et-Loire entre 1830 et 1834 jusque dans de petits centres comme Louhans, et qui a constitué le principal lieu de rassemblement de la petite bourgeoisie républicaine et « progressiste », nostalgique du suffrage universel parce qu’héritière de la génération qui a occupé des postes administratifs et politiques sous la Première République ? Participent-ils par ailleurs aux côtés des petits notables républicains aux souscriptions de soutien à Julien Duchesne lorsque celui-ci connaît à plusieurs reprises des ennuis avec la justice pour des délits de presse ?

Concernant enfin l’interpénétration des fouriéristes avec le mouvement républicain, puis démoc-soc sous la Deuxième République, qui entraînera la disparition du groupe au lendemain du 13 juin 1849, elle est aisément constatable, puisque les fouriéristes les plus en vue jouent également un rôle de premier plan au sein du mouvement républicain (dont ils sont d’ailleurs issus), et qu’inversement ceux des chefs républicains et démoc-soc locaux qui ne sont pas fouriéristes s’avèrent prêts à coopérer avec eux. Mais il conviendra néanmoins de mieux analyser les convergences ou les divergences programmatiques.

On le voit, l’examen des itinéraires individuels devrait à terme permettre d’apporter de nouveaux éléments de réponse à ces différentes questions.

Annexes

Liste des membres ou sympathisants fouriéristes chalonnais identifiés

Bazin, A. P.
Blanc, F.
Boysset, Charles
Cordier
Darru fils
Forest, Prudent
Gonnot
Goussard
Landa, L.
Largefeuille
Letory-Duvault
Meulien
Pérusson, Émile
Piard, F.
Vassy
Wurgler, André
Wurgler, Claude (dit aîné)

Esquisses biographiques

[NB : La version intégrale de ces biographies pourra être consultée sur le site charlesfourier.fr]

Forest, Prudent

Prudent Forest, né le 25 novembre 1813, fait des études de droit à Paris à la fin des années 1830. Peut-être a-t-il fait partie de la Société des saisons, dirigée par Blanqui. Il rejoint en tout cas le mouvement fouriériste vers 1840, d’abord en côtoyant les dissidents de l’Union harmonienne, puis en se ralliant aux « orthodoxes » de l’École sociétaire dirigée par Victor Considerant. Il publie en 1840 Organisation du travail, d’après les principes de Charles Fourier, puis participe à la rédaction de La Phalange, puis de La Démocratie pacifique. Installé à Chalon-sur-Saône comme avocat, il est l’un des principaux animateurs du groupe phalanstérien local, et l’une des principales figures du mouvement fouriériste de Saône-et-Loire. Constatant l’accroissement du nombre de disciples dans le département, il préconise en 1846 la formation d’un organe phalanstérien et d’une librairie sociétaire à Chalon.

Républicain, il s’engage très activement dans le combat politique après Février 1848, au sein des clubs et des journaux publiés à Chalon, en particulier de La Démocratie de Saône-et-Loire, publiée sous sa direction. Il est alors – en 1849 et 1850 – considéré comme suspect et meneur du « parti démagogique ». Il s’éloigne peu après de l’activité politique et de Chalon, ainsi que de l’École sociétaire.
Dans la seconde moitié des années 1860, il reprend ses activités d’avocat à Chalon, collabore pendant quelque temps au Progrès de Saône-et-Loire, et renoue avec ses condisciples ; dans les années 1870, il apporte une modeste contribution financière afin d’assurer la survie de la Librairie des sciences sociales. Mais quand il meurt, le 23 avril 1890, son décès passe largement inaperçu, à la fois au sein du mouvement fouriériste (La Rénovation ne signale pas son décès) et à Chalon.

Wurgler, André

André Wurgler naît le 14 avril 1815 à Mâcon, d’un père brasseur. Peu de temps après, la famille s’installe à Chalon-sur-Saône, où elle exerce les mêmes activités. André et son frère Claude fondent eux-mêmes une brasserie en périphérie de la ville.

L’adhésion au fouriérisme de Wurgler date de la fin des années 1830 et contribue à la formation d’un groupe phalanstérien très actif dans la décennie suivante ; elle est associée à un engagement très précoce en faveur de la république. Cela se traduit, sous la Seconde République, par la volonté de rassembler les forces démocrates-socialistes. Cela a aussi pour conséquence une surveillance policière et la présence de Wurgler sur des listes de suspects à partir de 1849 et encore davantage après le coup d’État du 2 décembre 1851. Tout en gardant des relations avec des fouriéristes (Henri Couturier, Eugène Nus), il semble ne plus croire à l’avenir de l’École sociétaire au début des années 1870. Il continue pourtant à soutenir financièrement les initiatives fouriéristes (la publication de La Rénovation, la réalisation de la statue de Fourier), mais paraît surtout actif à Chalon du côté de la franc-maçonnerie et de la libre-pensée. Décédé le 20 juin 1897, il est enterré civilement, accompagné par ses amis francs-maçons, mutualistes et libres-penseurs.


Annie Bleton-Ruget
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Bernard Desmars
Pierre Levêque

Annie Bleton-Ruget

Maître de conférences HDR honoraire de l’université de Bourgogne.


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Michel Cordillot

Michel Cordillot, professeur émérite de civilisation américaine à l’Université Paris VIII, collabore au Maitron et a publié aux Editions de l’Atelier La Sociale en Amérique : dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux Etats-Unis, 1848-1922. Il a été l’un des fondateurs des Cahiers Charles Fourier.


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Bernard Desmars

Bernard Desmars est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Lorraine. Après avoir étudié la délinquance des premières décennies du XIXe siècle, il s’intéresse depuis quelques années déjà aux militants fouriéristes, et surtout à ce qu’ils deviennent après la Seconde République, aux voies qu’ils empruntent pour réaliser leurs ambitions et concrétiser leurs idéaux. Il participe depuis une quinzaine d’années aux activités de l’Association d’études fouriéristes. Il a récemment publié Militants de l’utopie ? Les fouriéristes dans la seconde moitié du XIXe siècle (Dijon, Presses du Réel, 2010)


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Pierre Levêque

Pierre Levêque est professeur émérite de l’université de Bourgogne.


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Notes

[1. Thomas Bouchet, Bernard Desmars (2012), « Stanislas Aucaigne », Dictionnaire biographique du fouriérisme, notice mise en ligne en juillet 2012, URL : http://www.charlesfourier.fr/article.php3?id_article=423.

[2. AN, 10AS41 (2) (681Mi71), lettre de Oudot à Julien Blanc, 8 décembre 1841.

[3. La 2e édition, parue en 1845, sera imprimée à Chalon par l’imprimerie J. Duchesne. Forest est également l’auteur d’une Défense du fouriérisme contre M. Reybaud et l’Académie française, MM. Rossi, Chevalier, Blanqui, Wolowski, M. de Lamartine (Paris, Libr. sociétaire, 1845).

[4. Lettre datée du 9 octobre 1845, mise en vente sur internet en août 2012.

[5. Le Patriote de Saône-et-Loire, 12 juillet 1846.

[6. Numéro en date du 12 juillet 1846, cité par Pierre Lévêque, Une société provinciale : la Bourgogne sous la monarchie de Juillet, Paris, Touzot, 1983, p. 542.

[7. BN, 8° Lc10 346.

[8. Banquets démocratiques, recueillis et publiés par Jules Gouache, Paris, à La Réforme, 1848.

[9. Pierre Lévêque, op. cit., p. 542.

[10. Comme le prouvera la publication de sa brochure Organisation du travail agricole (Paris, Guillaumin, 1848). Joigneaux formulera en diverses occasions sur les phalanstériens, des appréciations à la fois positives et négatives.

[11. Sa cessation de parution est annoncée le 29 juillet par La Mouche de Mâcon.

[12. Lettre de Paccard, maire de Chalon, Archives départementales de Saône-et-Loire, ancienne cotation 51 M 41.

[13. Archives nationales, 10 AS 42 (681 Mi 75), lettre du 22 novembre 1872 à Eugène Nus.



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