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Aux marges du fouriérisme
Éléments pour une biographie de Désiré-Adrien Gréa (1787-1863)

Jean-Claude Dubos  |  2012 / n° 23 |  octobre 2016



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Lieux : Besançon, Doubs

Notions : Groupe local

Personnes : Gréa, Adrien (1787-1863)

Pour citer ce document

DUBOS Jean-Claude , « Aux marges du fouriérisme. Éléments pour une biographie de Désiré-Adrien Gréa (1787-1863)  », Cahiers Charles Fourier , 2012 / n° 23 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1090 (consulté le 15 novembre 2017).

Texte intégral

Né à Rotalier (Jura) le 27 janvier 1787, fils d’Augustin Gréa nommé receveur général du Jura en 1793 par le représentant en mission Lejeune, Désiré Adrien était l’ami de jeunesse de Just Muiron né la même année. Probablement ont-ils été condisciples à l’Ecole Centrale du Doubs qui remplaçait le collège sous le Directoire et le Consulat. En tout cas, en 1814, Adrien Gréa est une des premières personnes à qui Muiron parle de sa découverte de la Théorie des Quatre Mouvements. Il est comme Muiron « adepte du magnétisme animal et de la théosophie. Il se trouve que Gréa a déjà entendu parler des Quatre mouvements  : son père en possède un exemplaire. A l’instigation de Muiron, il lit l’ouvrage qui l’intrigue. Jamais Gréa ne parviendra à manifester pour la doctrine le même zèle que son ami Muiron », écrit Jonathan Beecher [1].

Cependant, en septembre 1818 après son séjour à Belley, Muiron s’arrête chez Gréa à Rotalier et repart avec la conviction qu’il l’aidera dans son entreprise d’impression du traité de Fourier [2].

En tout cas Gréa fait partie du petit groupe « fouriériste » autour de Muiron à Besançon, avec Désiré Ordinaire, inspecteur, puis recteur d’académie et, à partir de 1822, Clarisse Vigoureux, veuve d’un marchand drapier bisontin, et ses amis Aimée et Félix Beuque, commissionnaires en soierie. Gréa, pas plus qu’aucun de ceux-là, ne figure sur la liste de ceux qui ont financé la publication du Traité de l’Association domestique agricole en 1822. Les disciples voudraient que Fourier publie un ouvrage plus accessible, et, le 12 mars 1824, Fourier écrit à Muiron : « Il [M. Gréa] voudrait un petit volume borné à la Théorie pure et simple. » [3] Fourier décide de se conformer à leurs vœux, mais à la fin de l’été 1825, il n’en est encore qu’à la moitié du travail. C’est alors que Gréa lui offre de venir terminer son ouvrage à Rotalier, mais il y met une condition : avoir droit de regard sur le manuscrit. C’est ce qui gêne Fourier, aussi met-il longtemps à accepter. En septembre, ses scrupules sont enfin levés. Il se rend à Rotalier avec Muiron et est enthousiasmé par le spectacle des vendanges. Mais ses conversations avec Gréa l’ont convaincu que c’était un homme essentiellement civilisé, et il ne lui communique que quelques têtes de chapitres. Au bout de six semaines il quitte donc Rotalier, mais sans brouille : lors d’un accident survenu à la tante de Mme Gréa, il s’est montré extrêmement dévoué, partant de nuit à pied chercher un médecin à plusieurs kilomètres [4].

La sollicitude de Gréa pour Fourier se manifeste encore en 1827, comme il l’avait fait en 1823 pour Muiron au moment de sa révocation de son poste à la Préfecture du Doubs. Gréa propose à Fourier de tenir à Paris un dépôt de ses vins de Rotalier : « C’est une spéculation digne d’attention que ce genre de commerce, écrit Fourier, parce que les tripotiers frelatent […] horriblement le vin […]. Je vous aurais bien fait cet entrepôt à Paris si j’y avais eu un établissement. » [5]

En juillet 1827, Muiron et Gréa sont tous deux à Paris et sont autorisés à consulter le manuscrit de Fourier avant qu’il le confie à Muiron. Celui-ci écrit à Clarisse Vigoureux : « Les dispositions de Gréa sont meilleures que jamais », mais il se bornera à consentir un prêt [6].

Le 9 octobre 1828 le bibliothécaire de Besançon, Charles Weiss, annonce dans son « Journal » la mort d’Emmanuel Jobez, le constructeur de la villa palladienne de Syam, député du Doubs et oncle de Mme Gréa, née Lucie Monnier. Le 23 décembre, le collège d’arrondissement élit à sa place Adrien Gréa. C’est l’occasion pour Charles Weiss de commencer sa campagne de dénigrement, qui ne cessera pas. Il écrit le 20 décembre : « Les libéraux ne sont pas d’accord : les uns portent M. Marquiset et d’autres M. Gréa. Certes M. Marquiset n’est pas un personnage irréprochable, mais on ne pouvait pas établir entre lui et cet imbécile de Gréa qu’on lui a préféré la moindre comparaison. »

Weiss revient sans le nommer sur Gréa le 24 janvier 1829 : « Un article des plus violents contre les dernières élections de Besançon a été inséré dans la Gazette de France le 10 janvier. » Ce que l’on reproche à Gréa c’est que ce soit le conventionnel montagnard Lejeune qui ait nommé son père receveur du Jura. La réponse sera rédigée par Just Muiron qui défend le père de Gréa en affirmant que s’il fut nommé à ce poste, c’est parce qu’il était riche, ce qui représentait une sorte de caution. Adrien Gréa est réélu député du Doubs en juin 1830 et juillet 1831 ; mais échoue en juin 1834 contre Flavien de Magnoncourt. C’est l’occasion pour Weiss de le qualifier d’« homme de peu de capacité, siégeant à l’extrême gauche ».

En novembre 1830, Gréa propose à Fourier de répondre aux Auxonnois qui ont publié un mémoire relatif à la querelle qui les oppose aux Bisontins pour la création d’une place fortifiée. Fourier, qui est fort attaché à sa ville natale, a d’abord accepté, mais le 12 novembre 1830, il écrit à « Monsieur D. Gréa, député du Doubs à Paris » :

Après vous avoir quitté ce matin, j’ai réfléchi que vos fonctions ne vous laisseront pas le temps de transcrire textuellement les nombreux passages du mémoire auxonnois qui exigent réfutation. Ils doivent être bien nombreux selon ce que m’en dit Marquiset.

Que beaucoup d’assertions erronées ne fixeront pas votre attention parce que vous n’êtes pas versé dans la théorie des fortifications et vous pourrez franchir comme insignifiantes des phrases qui auront besoin d’une réfutation spéciale.

Que vous ne pourrez dans cette lecture un peu rapide recueillir autre chose que des matériaux d’analyse propres à donner une idée succincte du mémoire des Auxonnois, et non pas un tableau saillant et méthodique de leur imposture.

En conséquence il me semble que vous pourriez, dans votre visite au bureau d’artillerie déclarer au chef de bureau :

Qu’un de vos compatriotes qui connaît en détail cette affaire, qui, ayant écrit plusieurs fois sur ce sujet dans les journaux, doit intervenir dans la rédaction du mémoire des Bisontins, aurait besoin de prendre lecture du mémoire des Auxonnois, en relever quelques notes ; et que vous priez M. le chef de bureau de communiquer le dit mémoire à M. Fourier, qui se présentera avec une carte signée de vous et qui prendra lecture du factum sans le déplacer du bureau.

Avec mes salutations cordiales.

Ch. Fourier

Muiron m’a appris que vous aviez été étonné que je ne vous eusse pas fait part d’une négociation entamée pour la fondation d’une société de réforme industrielle, tenant séance publique avec conférences libres. Si je ne vous en ai rien dit c’est que je n’aime pas parler sur une affaire dont je ne suis pas le maître avant qu’elle ne soit décidée et qu’on ne puisse voir une démarche positive comme l’envoi d’un prospectus à l’imprimeur. Jusque là, je pense qu’il est inutile de donner connaissance de pourparlers de nature préparatoire tant qu’on ne voit pas l’affaire bien engrenée.

En 1832, Fourier et Muiron décident de le nommer, avec un autre député, Baudet-Dulary, syndic du Phalanstère, le journal que viennent de fonder Considerant et Lechevalier. Mais Gréa refuse malgré une lettre pressante de Fourier, et refuse aussi de prêter son nom à toute collecte de fonds pour la tentative de colonie sociétaire à Condé [7]. Cela ne signifie pas de sa part un rejet du fouriérisme, puisque en 1837 il participe à la souscription lancée par Clarisse Vigoureux et Muiron pour constituer une rente à Fourier.

Entre temps Weiss a encore noté dans son « Journal » à propos des prochaines élections – une primaire a eu lieu chez les libéraux – : « Trente-six ont voté pour M. de Magnoncourt ; vingt-cinq pour Gréa et quinze pour Claude Pouillet » (28 octobre 1837). Le 26 mars1840 Weiss annonce que Gréa vient de s’établir à Besançon pour y surveiller l’éducation de ses enfants et que ceux de Pontarlier lui offrent de l’élire à la place de Théodore Jouffroy ; mais celui-ci est réélu le 7 avril par 147 suffrages contre 13 à Gréa. À sa mort en 1843, Jouffroy sera remplacé par Auguste Demesmay, un ardent fouriériste auteur des stances qui ont été lues par Philippe Hauger sur la tombe de Fourier. Mais il s’est éloigné de l’École en 1838 après avoir reçu une volée de bois vert de La Phalange pour avoir publié le volume de vers Traditions populaires de la Franche-Comté au lieu de chercher son inspiration dans les futures beautés de la cité harmonienne.

Quant à Gréa, il aura enfin sa revanche en 1848, en étant élu député du Jura sur la liste de l’Union républicaine de tendance conservatrice à l’opposé de son petit cousin Considerant, élu député de Montargis. Celui-ci était en effet le fils de sa cousine germaine Suzanne Courbe et Gréa semble lui avoir porté une grande affection. En juillet 1825, alors que Victor préparait Polytechnique à Besançon, un incendie détruisit les deux tiers de Salins y compris les deux maisons de Jean-Baptiste Considerant, qui les laissa brûler pendant qu’avec ses élèves et son fis aîné Gustave, il protégeait le collège des flammes. Aussitôt après Gréa lui proposa de prendre en charge les études de Victor, ce que Jean-Baptiste refusa noblement.

Début septembre 1825, Considerant est à Rotalier en même temps que Muiron, qui écrit à Fourier : « Il y a ici un jeune homme de 18 ans [en réalité Victor a 16 ans et demi] parent de Gréa qui se réjouissait de vous voir car il s’enthousiasme fort pour vos théories. » Mais Considerant aura quitté Rotalier lors de l’arrivée de Fourier le 15 septembre. En 1833, le 10 octobre c’est à Gréa que Considerant envoie de Montargis une critique détaillée de l’action des fouriéristes depuis seize mois et déclare qu’il faut mettre un terme à l’implication de Fourier dans l’exposition de ses idées, c’est-à-dire Le Phalanstère. Et en octobre 1834 lors de la publication de Parole de Providence de Clarisse Vigoureux,Victor est à Rotalier chez Gréa qui vient de perdre un de ses fils, et il lui écrit que son livre fera fort bon effet.
En 1844 – dix ans après le premier volume – Considerant publie le troisième volume de Destinée Sociale chez Louis de Sainte-Agathe, imprimeur libraire à Besançon. C’est Gréa qui a financé l’édition, comme nous l’apprend une lettre à Sainte-Agathe de Cantagrel, co-directeur de La Démocratie pacifique, le 23 août 1844. « Dites-nous où vous en êtes de la négociation pour le paiement par Gréa des frais de Destinée Sociale. J’enverrai sous peu à M. Gréa six actions de 500 francs, ensemble 3 000 francs. » Un récépissé provisoire d’action de 500 francs du 17 janvier 1844 figure dans les archives Gréa qui ont été conservées et déposées en 2011 par ses descendants aux Archives du Jura où elles sont en cours d’inventaire. Elles comprennent plusieurs lettres de Fourier et de Considerant à Gréa, dont celle de novembre 1830 éditée plus haut. Une autre lettre de Fourier à Gréa, datée du « 23 octobre » [1828] a été écrite pendant le séjour de Fourier à Besançon chez Clarisse Vigoureux où il surveillait l’impression du Nouveau monde industriel. Elle fait référence à son séjour à Rotalier en 1825 :

Monsieur

Je vous dois bien des remercimens (sic) pour les gracieuses invitations que vous m’avez adressées diverses fois et dont Mr. Muiron m’a fait part. Nous comptions faire ensemble le voyage, mais il a été contrecarré par un travail imprévu qu’a demandé l’agence des assurances.

Maintenant, il est forcé de renoncer au plaisir d’aller vous voir car la saison est bien avancée et mon travail moins que je ne voudrais, car je viens aujourd’hui la 20e feuille, faisant les 2/3. Je regrette vivement de ne pas revoir quelques jours cet endroit où j’ai passé un automne très agréablement, et cette campagne qui en fait le charme. Je me plais à en citer les personnes aimables à qui je vous prie de me rappeler, Mme Gréa, Mlle Gréa et M. Girod [?]. J’aurais bien désiré revoir votre fils accru de 3 ans. Veuillez à l’occasion présenter mes civilités à Mrs Pommier et Baron et me croire

Votre affectionné Charles Fourier

Rue du Collège n°3

Je profite de l’occasion de Muiron qui va joindre ce billet à sa lettre.

Voilà une jolie lettre de château. Mais Fourier, pourtant si méticuleux s’est trompé sur l’adresse de Clarisse Vigoureux, chez qui il réside. Il a pris la rue du Collège à l’envers et indiqué le n°3 au lieu du n°14…


Jean-Claude Dubos

Jean-Claude Dubos

Ancien élève de l’Ecole nationale des Chartes, Jean-Claude Dubos était bibliothécaire en retraite (médiathèque de Besançon). Il a préfacé Parole de Providence, de Clarisse Vigoureux (1993) et il est l’auteur de Victor Hugo et les Francs-Comtois (2002). Il a été l’un des membres fondateurs de l’Association d’études fouriéristes. Il est décédé en 2013.


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Notes

[1Jonathan Beecher, Fourier. Le visionnaire et son monde, Paris, Fayard, 1993 (1986 pour l’édition américaine), p. 185.

[2Ibid., p. 191.

[3Lettre citée dans Charles Pellarin, Charles Fourier. Sa vie et sa théorie, Paris, Librairie de l’École sociétaire, 1843 (2e éd.), p. 80.

[4Jonathan Beecher, Fourier…, op. cit., p. 400-401.

[5Lettre citée dans Charles Pellarin, Charles Fourier…, op. cit., p. 87.

[6Lettre citée dans Jonathan Beecher, Fourier…, op. cit., p. 412. Et note 16, p. 574.

[7Jonathan Beecher, Fourier…, p. 479.



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