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Bernard Desmars  |  mise en ligne : août 2012

Coignet, Clarisse Joséphine, née Gauthier


Née le 14 novembre 1823 à Montagney, alors sur la commune de Rougemont, aujourd’hui sur celle de Montagney (Doubs), décédée le 2 juin 1918, à Dampierre-sur-le-Doubs (Jura). Fouriériste dans les années 1840 ; républicaine sous le Second Empire. Essayiste, collaboratrice de plusieurs revues. Epouse de François Coignet. Cousine par alliance de Victor Considerant.


Clarisse Coignet est la fille de Joseph Gauthier, maître de forges à Montagney (Doubs) où elle passe toute son enfance [1], et de Virginie Génisset, fille d’un professeur de littérature latine à la faculté des lettres de Besançon. Elle est également la nièce de Clarisse Vigoureux (née Gauthier). Aussi, dès son enfance, elle entend son père (intéressé par les idées phalanstériennes, sans toutefois adhérer formellement à l’École sociétaire) et surtout sa tante, qui fait des séjours l’été à Montagney, parler de l’avenir phalanstérien, entre eux ou avec des amis fouriéristes (Aimée Beuque par exemple) qui fréquentent la maison des Gauthier.

Une adolescence fouriériste

Clarisse lit elle-même pendant son adolescence les ouvrages de Fourier qu’elle trouve dans la bibliothèque de son père, même si elle avoue n’y pas tout comprendre. « Je suis phalanstérienne », lance-t-elle à sa mère. Celle-ci, qui a jusqu’alors assuré l’essentiel de son éducation, s’inquiète de ces lectures et fait intervenir son propre père, le professeur Génisset, afin de détourner Clarisse des œuvres de Fourier, jugées peu convenables pour une jeune fille. Sans beaucoup de succès semble-t-il [2].

Dans les années 1840, les affaires de Joseph Gauthier connaissent d’importantes difficultés financières ce qui provoque un changement de vie pour sa famille. Clarisse quitte la Franche-Comté pour Paris, où sa tante lui a trouvé un travail de répétitrice et de surveillante dans un établissement privé. Elle peut désormais fréquenter régulièrement sa tante ainsi que le couple formé par sa cousine Julie Vigoureux et Victor Considerant ; elle participe aux réceptions, souvent modestes, qu’ils organisent. En même temps, elle suit des cours qui lui permettent de passer et d’obtenir le brevet.

Les revers de fortune s’aggravent du côté paternel. Sa mère a dû chercher un emploi d’intendante à Lyon. Son père, ruiné, meurt en 1847. Clarisse part en Angleterre, à Liverpool, pour un emploi dans une institution de jeunes filles. Elle abandonne ses convictions fouriéristes, bien qu’elle lise La Démocratie pacifique, qui l’informe des événements politiques français, et en particulier de l’avènement de la République en février 1848. Mais ses interrogations et les discussions qu’elle a avec le directeur de l’institution la mènent à une profonde crise spirituelle dont elle sort en se convertissant au protestantisme, elle qui avait été élevée dans la religion catholique par sa mère, mais qui s’en était assez tôt éloignée.

Elle revient en France en 1849. Elle retrouve à Paris Clarisse Vigoureux et sa fille Julie, qui se préparent à rejoindre Victor, exilé en Belgique. Elle séjourne à Lyon, où vit sa mère et où elle peut fréquenter des amis phalanstériens, comme François Barrier et sa femme. Lors d’une réception chez ces derniers, elle rencontre François Coignet, industriel et fouriériste, qui la demande bientôt en mariage. Après avoir un peu hésité, elle accepte et la cérémonie a lieu en 1850. Peu après, elle se rend avec son mari en Belgique, afin de rencontrer sa tante ainsi que ses cousins Julie et Victor Considerant.

En 1851, le couple s’installe à Paris, où l’entreprise Coignet est en train de se développer. Il reçoit dans ses salons de nombreux amis républicains, et héberge quelques-uns d’entre eux, poursuivis au lendemain du coup d’Etat du 2 décembre 1851.

République, morale et laïcité

Si elle a gardé des amis fouriéristes, Clarisse a abandonné les idées phalanstériennes. Tout en mettant au monde quatre enfants (l’un meurt juste après la naissance et un second à l’âge de deux ans et demi), et en élevant, en plus des siens, les deux enfants qu’a eus son mari lors d’un premier mariage, elle se lance dans le combat intellectuel, autour principalement de trois thèmes : la République, la « morale indépendante » et l’enseignement, en particulier celui des filles. Elle tient un salon où elle accueille quelques personnalités politiques et littéraires (notamment Barbey d’Aurevilly) ; elle collabore très activement à la revue La Morale indépendante qui s’efforce d’élaborer une morale débarrassée de ses fondements religieux et métaphysiques [3]. Et elle intervient dans le champ scolaire, par exemple dans le cadre d’une commission fondée par Jules Simon, en 1870-1871, ou encore par des articles ; La Morale indépendante ayant disparu en 1870, elle publie des textes dans La Revue politique et littéraire (ou Revue bleue), fondée et dirigée par son gendre Eugène Yung. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la question scolaire, et notamment sur l’enseignement de la morale. Ses travaux « vont l’imposer comme un des maîtres de l’élaboration d’une morale laïque » [4] et sa réflexion semble avoir joué un rôle important dans la politique scolaire menée par Ferry et ses amis, d’autant qu’elle connaît bien les réseaux républicains au pouvoir.

Sur le plan privé, l’une de ses filles, Lucy, après s’être mariée avec Emeric-Auguste (dit Attila) de Gérando-Teleki, puis s’en être rapidement séparée, épouse en 1877 Auguste Kleine, ingénieur des ponts et chaussées, chez qui Victor Considerant passera ses dernières années [5].

Après la mort de son mari, en 1888, elle voyage en Algérie et en Orient, où elle visite des établissements scolaires. Toujours préoccupée par les questions de laïcité et d’enseignement, elle se montre assez critique envers la politique de laïcisation menée par les radicaux au début du XXe siècle. Après avoir publié une biographie de Considerant, elle fait imprimer ses mémoires. Mais peu à peu, elle se retire de la vie publique. « Depuis longtemps, la maladie la séparait du monde », écrit Le Temps (7 juin 1918) en signalant à ses lecteurs la mort de Clarisse Coignet, « une des dernières représentantes du libéralisme philosophique et religieux de la France des années 1860 », décédée chez sa fille Claire à Dampierre-sur-le-Doubs.


Bernard Desmars

Dernière mise à jour de cette fiche : janvier 2015

Notes

[1Plusieurs notices biographiques de Cl. Coignet situent son lieu de naissance à Montagney, en se fondant d’ailleurs sur ses Mémoires ; si la forge de Montagney, où elle est née, appartient depuis le milieu du XIXe siècle à la commune du même nom, elle fait encore partie en 1823 de la commune de Rougemont. Remerciements à M. Christian Filet pour ces précisions

[2D’après ses Mémoires, Lausanne, Imp. Constant Pache-Varidel, tome 1, 1899, chapitre XII, « Nouveaux troubles », p. 249-265.

[3Cf. Pierre Ognier, Une École sans Dieu ? 1880-1895. L’invention d’une morale laïque sous la IIIe République, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2008, 264 p., et en particulier « La ‘Morale indépendante’’ (1865-1870 », p. 26-35 ; et du même auteur, « La ‘’Morale indépendante’’ sous le Second Empire (1865-1870), dans L’intelligentsia européenne en mutation (1850-1875), Darwin, le Syllabus et leurs conséquences. Actes du colloque orgnaisé à l’université libre de Bruxelles, les 13 et 14 mars 1998, édités par Alain Dierkens, Bruxelles, éditions de l’université de Bruxelles (coll. Problèmes d’histoire des religions, vol. 9, 1998, p. 155-174.

[4Patrick Cabanel, Le Dieu de la République. Aux sources protestantes de la laïcité (1860-1900), Rennes, PUR, 2003, p. 142.

[5Archives de Paris, transcription de l’acte de mariage sur le registre du 10e arrondissement à la date du 20 août 1878. Le mariage a eu lieu le 22 février 1877 dans une paroisse protestante du nord de Londres.


Ressources

Œuvres

De l’Enseignement public au point de vue de l’Université, de la commune et de l’État, Paris, C. Meyrueis, 1856, 368 p.

Biographie de Mme Lemonnier, fondatrice de la Société pour l’enseignement professionnel des femmes, Paris, 1866, 23 p.

La Morale indépendante dans son principe et dans son objet, Paris, G. Baillière (Bibliothèque de philosophie contemporaine), 1869, 194 p.

Rapport présenté à la commission de l’enseignement communal, lu par Mme Coignet rapporteur au nom de la Sous-Commission des Dames sur la première déclaration : l’enseignement est libre applicable à l’organisation de l’Instruction primaire, Paris, Imp. de Dupont, 1870, 14 p.

Rapport présenté au nom de la Commission des dames chargée d’examiner les questions relatives à la réforme de l’instruction primaire, par Mme Coignet,... Suivi d’un appendice par Mme Fanny-Ch. Delon, Paris, P. Dupont, 1871, 143 p.

De l’Affranchissement politique des femmes en Angleterre, Paris, G. Baillière, 1874, 46 p. (extrait de la Revue politique et littéraire, n°44 et 45, 2 et 9 mai 1874).

De l’Éducation dans la démocratie, Paris, C. Delagrave, 1881, XII-344 p.

La Morale dans l’éducation, Paris, C. Delagrave (coll. Bibliothèque pédagogique), 1883, XIII-288 p.

Fin de la vieille France. François Ier, portraits et récits du XVIe siècle, Paris, E. Plon, Nourrit et Cie, 1885, XLIV-369 p.

Fin de la vieille France. Un gentilhomme des temps passés, François de Scépeaux, sire de Vieilleville, 1509-1571, portraits et récits du XVIe siècle, règne de Henri II, Paris, E. Plon, Nourrit et Cie, 1886, IX-438 p.

La Réforme française avant les guerres civiles, 1512-1559, Paris, Fischbacher, 1890, V-298 p.

Mémoires, Lausanne, Imp. C. Pache-Varidel, 1899-1904, 4 tomes (ces Mémoires sont très intéressants pour retracer l’itinéraire intellectuel de Clarisse Coignet, mais comportent des erreurs factuelles.

Où allons-nous ?, Paris, H. Paulin, 1903, 68 p. (en ligne sur Gallica).

Principe et dernières conséquences de la Réforme. Sabatier, Dole, Girardi et Audebert, 1905, 23 p. (extrait de la Revue chrétienne).

L’évolution du protestantisme français au XIXe siècle, Paris, F. Alcan, 1908, 172 p.

Cours de morale à l’usage des écoles laïques, Paris, F. Alcan, 1911, 157 p.

Sources

Archives départementales du Doubs, tables décennales de Rougemont et de Montagney-sur-Ognon.

Archives municipales de Lyon, état-civil, mariage avec Jean-François Coignet, à La Guillotière, 16 janvier 1850.

Bibliographie

Jeffner Allen, « Clarisse Coignet », dans The History of Women Philosophers, volume 3, Modern women philosophers, 1600-1900, edited by Mary Ellen Waithe, Dordrecht, Kluwer, 1991, p. 171-183.

Patrick Cabanel, Le Dieu de la République. Aux sources protestantes de la laïcité (1860-1900), Rennes, PUR, 2003, 282 p. (en particulier p. 141-144).

Bernard Desmars, « Coignet, (Jean-) François », Dictionnaire biographique du fouriérisme (en ligne sur http://www.charlesfourier.fr/articl...).

Jean-Claude Dubos, « Coignet Clarisse », Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, Paris, éditions de l’Atelier, CD-Rom, 1997.

Jeannine Joliot, « Clarisse Coignet, cousine des Considérant. Une adolescence fouriériste », Procès-verbaux et mémoires de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Besançon, volume 185, années 1982-1983, p. 254-274

Jeannine Joliot, « Un salon républicain sous l’Empire et les débuts de la IIIe République », Procès-verbaux et mémoires de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Besançon, volume 186, années 1984-1985, p. 53-76

Jeannine Joliot, « Clarisse Coignet et l’enseignement féminin au XIXe siècle », Procès-verbaux et mémoires de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Besançon, volume 187, années 1986-1987, p. 155-172 (les trois communications de Jeannine Joliot reposent principalement sur la lecture des Mémoires de Clarisse Coignet).

Pierre Ognier, Une École sans Dieu ? 1880-1895. L’invention d’une morale laïque sous la IIIe République, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2008, 264 p. (en particulier « La ‘Morale indépendante’’ (1865-1870 », p. 26-35

Pierre Ognier, « La ‘’Morale indépendante’’ sous le Second Empire (1865-1870) », L’intelligentsia européenne en mutation (1850-1875), Darwin, le Syllabus et leurs conséquences. Actes du colloque organisé à l’université libre de Bruxelles, les 13 et 14 mars 1998, édités par Alain Dierkens, Bruxelles, éditions de l’université de Bruxelles (coll. Problèmes d’histoire des religions), vol. 9, 1998, p. 155-174.


et sur ce site...

Jean-Claude Dubos A propos de la publication des Manuscrits de Charles Fourier
Une lettre de Considerant à Alexandre Bixio
Cahiers - 1990 / n° 1 - décembre 1990
abstract | article en texte intégral

Pierre Mercklé Le testament perdu de Fourier
Cahiers - 1995 / n° 6 - décembre 1995
résumé | abstract | article en texte intégral

Jean-Claude Dubos Victor Considerant nouvelliste : "Un pressentiment" (1831)
Cahiers - 1996 / n° 7 - décembre 1996
article en texte intégral


Index

Lieux : Lyon, Rhône - Montagney, Doubs - Paris, Seine

Notions : Enseignement - Famille - Laïcité - République

Pour citer cette notice

DESMARS Bernard, « Coignet, Clarisse Joséphine, née Gauthier », Dictionnaire biographique du fouriérisme, notice mise en ligne en août 2012 : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1006 (consultée le 23 octobre 2017).

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