Urbana, University of Illinois Press, 1994, XIV, 202 p.
Robert Sutton, directeur du Centre d’études icariennes de l’Université Western-Illinois, propose quant à lui de traiter le phénomène icarien de manière globale. Il fait l’analyse à la fois de l’utopisme de Cabet et du mouvement icarien ; en outre, comme l’indique le titre du livre, il prend en compte la dernière phase américaine autant que les origines européennes. En effet, Sutton est particulièrement attentif au déclin de l’icarisme après le milieu du siècle quand, de mouvement utopique, la communauté s’est transformée en une poignée de communautés renfermées sur elles-mêmes, isolées dans le Mid-West ou dans le Sud des États-Unis, regroupant quelques centaines d’adeptes, ravagées par le choléra et criblées de dettes, frappées de poursuites en justice et victimes de dissensions internes.
La principale contribution de ce livre est d’enrichir notre compréhension de l’esprit sectaire propre à Icarie. Dans ses derniers chapitres, Sutton montre comment Cabet et quelques-uns de ses proches ont dérivé loin des idéaux européens originels. Dans ses pages les plus intéressantes, Suttton situe l’icarisme par rapport aux autres sociétés utopiques et religieuses qui se développèrent aux États-Unis durant la même période. Les fondateurs américains de Brook Farm ou de la Wisconsin Phalanx, par exemple, de même que des sectes comme les Mormons ou les Shakers, avaient pris soin de “glorifier la liberté des individus” (p. 101), tandis que les dirigeants icariens pratiquaient la fuite en avant en écrasant la voix des dissidents, à la recherche d’une voie austère et puritaine. En outre, c’est en reconstituant les détails de la vie quotidienne des Icariens - leur mode de vie spartiate, leurs fêtes, leurs budgets précaires témoignent de leur vie difficile durant les dernières années - que Sutton tire principalement avantage des sources, à l’évidence fort riches, du Centre d’études icariennes, qui comprennent journaux intimes, lettres et compte rendus des assemblées générales d’Icarie.
Pourtant, l’abondance de détails et la rigueur chronologique ne peut qu’amener le lecteur à exiger des conclusions plus fouillées et une conceptualisation plus ambitieuse que celles offertes par Sutton. Le manque d’approfondissement du contexte historique pourrait laisser penser que l’icarisme subsista presque au milieu d’un désert aux États-Unis. Notons ici que les effets de la guerre de Sécession (1861-1865), qui provoqua l’engagement d’une poignée de membres de la communauté de Cheltenham comme volontaires dans l’armée du Nord, mériteraient une discussion plus complète (p. 113, 119) ; de même, après 1871, la controverse soulevée par l’arrivée d’un petit groupe de Communards à l’Icarie de Corning (Iowa) est résumée trop vite en quelques phrases seulement (p. 127).
En conclusion, l’ouvrage de R. Sutton pose sur l’histoire de Cabet et de l’Icarie aux États-Unis un certain nombre de jalons, plus qu’il ne débouche sur une analyse véritablement achevée.
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