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Jean Fornasiero  |  mise en ligne : mars 2008

Autard de Bragard, (Gustave) Adolphe


Né le 1er décembre 1808 à l’île Maurice ; mort le 11 septembre 1876 à Paris. Avocat (puis magistrat) et planteur, il est connu pour ses actions humanitaires, ainsi que pour l’intérêt qu’il accorde aux questions agricoles et aux sciences naturelles. Il participe à la campagne fouriériste pour promouvoir la théorie de l’association à Maurice entre 1846 et 1851.


Né à l’île Maurice le 1er décembre 1808, Gustave Adolphe Autard de Bragard quitte son pays natal pour aller poursuivre ses études à Paris. En 1833, après avoir obtenu sa licence de droit, il revient à l’île Maurice, où il exerce comme avocat, avant de devenir magistrat. Il possède un domaine sucrier à Pamplemousses, qu’il quitte en 1840, avant de s’établir à Cressonville. En 1834, il épouse Louis Marie Antoinette Adèle Emmeline de Carcenac, née en 1817 à Port Louis. A cette époque, il s’occupe de son domaine de Pamplemousses, et il reste trace de ses activités de collectionneur de spécimens d’histoire naturelle. Bragard confirme avoir envoyé en 1835, 1836 ou 1837 « à la Société d’histoire naturelle un Merle huppé de Bourbon ‘Turdus cafer’ pris au Morne Brabant peu de temps après un coup de vent - aussi un autre oiseau tué à la Savane reconnu appartenir à une espèce de Madagascar. » [1]]
Au début des années 1840, les Autard reçoivent la visite d’un jeune poète, grâce à qui leur nom connaît une certaine célébrité dans le monde littéraire : Charles Baudelaire les rencontre lors de son séjour dans l’île Maurice en septembre 1841. Les Autard de Bragard sont ses hôtes à leur propriété de Cressonville (aujourd’hui disparue) et peut-être aussi à leur résidence à Port Louis (dans l’actuelle rue Georges Guibert). C’est à la demande d’Adolphe Autard que Baudelaire compose le célèbre sonnet intitulé « A une dame créole ». Composé à la Réunion lors de son voyage de retour, le sonnet est envoyé à son hôte le 20 octobre 1841 :

Mon bon Monsieur Autard,
Vous m’avez demandé quelques vers à Maurice pour votre femme, et je ne vous ai pas oublié. Comme il est bon, décent, et convenable, que des vers, adressés à une dame par un jeune homme passent par les mains de son mari avant d’arriver à elle, c’est à vous que je les envoie, afin que vous ne les lui montriez que si cela vous plaît [2].

Baudelaire ne revoit pas ensuite la belle dame, puisqu’elle meurt en 1857 sur le bateau qui l’emmène vers la France.

Madame Autard de Bragard, la "dame créole" de Baudelaire

A l’époque de la visite de Baudelaire, Autard s’intéresse à la politique, puisqu’il est partisan du mouvement pour établir une municipalité à Port Louis ; il plaide plus particulièrement la cause des régions rurales, dont celle des Plaines Wilhems. Il est aussi dans la mouvance fouriériste, puisqu’il est proche de Désiré Laverdant qui, converti à la doctrine en France, revient dans son pays natal où il tente des projets de réforme sociale avant de repartir définitivement pour la France en 1840. Autard est de ceux qui encouragent Laverdant à établir une école pour des enfants d’esclaves aux Plaines Wilhems. Dans La Phalange en 1842, Laverdant évoque longuement cette expérience, tout en remerciant ceux qui lui ont apporté des fonds et des encouragements, dont Autard de Bragard. Laverdant garde le meilleur souvenir de son compatriote à qui il rend hommage aussi dans L’Economiste français en 1869.

La maison d’Autard à Port-Louis

Autard est l’ami intime d’Evenor Dupont, qui fait partie, comme leur ami commun Laverdant, de l’équipe du Cernéen, journal fondé par Adrien d’Epinay pour défendre les intérêts des colons mauriciens et où Laverdant expose ses idées et ses projets phalanstériens au cours des années 1830. Mais c’est dans Le Mauricien, journal rival acquis un certain temps à la cause fouriériste qu’Evenor Dupont publie entre janvier et mars 1848 une série d’articles sous le titre « Excursion phalanstérienne dans l’île appelée Mauricheusse » sur sa tournée de propagande chez les planteurs mauriciens. Le 6 janvier 1848, il arrive chez les Autard de Bragard à Cressonville. Il raconte que son ami le reçoit

à bras ouverts, avec sa gracieuseté ordinaire, et de bonne compagnie. Mais je le soupçonne, malgré tout son esprit, et malgré son abonnement à La Démocratie pacifique, d’être peu phalanstérien. C’est une faiblesse qu’il faut lui passer. Il s’en guérira, comme tant d’autres [3].

En tout cas, cette faiblesse semble bien oubliée le 7 avril 1848 lorsqu’Autard assiste au banquet pour commémorer la naissance de Fourier. C’est lui qui porte un toast énergique à l’Agriculture, alors un secteur en difficulté à l’île Maurice :

A la régénération de l’Agriculture actuelle, si pauvre et si impuissante, trop souvent exploitée par l’ignorance et la routine, entravée par le morcellement... A l’avènement de l’Agriculture Sociétaire à Maurice ! Elle seule peut développer les ressources de notre colonie, elle seule peut rendre notre Maurice, cette terre commune que nous aimons, que nous chérissons tous, belle, heureuse et féconde, et lui faire répandre sur tous ses enfants, aujourd’hui ruinés, malheureux, mais non déshérités, l’abondance et la richesse [4].

Autard reste attaché à l’idéal associatif, car il est impliqué dans une tentative d’association industrielle avec Evenor Dupont en 1853 : il s’agit de la Société Séricicole, association qui n’atteint pourtant jamais le stade d’essai proprement fouriériste. Après la faillite de la Société, il ne reste plus de trace d’une activité militante chez Autard, même s’il démontre amplement son attachement à la justice sociale et aux réformes tant économiques que sociales en poursuivant sa carrière dans la magistrature.
Entre 1853 et 1857, Autard exerce le rôle de magistrat du district de la Savanne. Non seulement il est à l’origine des travaux d’infrastructure nécessaires au développement économique de la région, mais son action humanitaire pendant l’épidémie de choléra en 1854 reste gravée dans la mémoire de la communauté. Comme le rapporte Le Cernéen de 1856, il est infatigable dans ses efforts pour secourir les malades et leurs familles : « Il a visité toutes les propriétés, il a pénétré sous le toit enfumé du pauvre aussi bien que les demeures parées du riche. [5] »
Tout au long de sa vie, ce riche planteur s’intéresse aux questions agricoles, auxquelles il consacre quelques études, notamment un ouvrage sur la canne à sucre en 1852, couronné par la Société Royale des Arts et des Sciences de l’île Maurice. D’ailleurs, il est membre de la Société d’histoire naturelle de l’Ile Maurice, devenue la Société Royale en 1846. Son nom est inscrit sur l’obélisque Liénard du jardin de Pamplemousses en raison de ses nombreuses activités au service de l’agriculture (voir le document ci-dessous).

L'obélisque Liénard

En 1869, après l’inauguration du canal de Suez, Ferdinand de Lesseps épouse à Ismaïlia la fille d’Adophe Autard de Bragard, Louise-Hélène (1848-1909), qui lui donne douze enfants. Autard profite de cette alliance et de son séjour égyptien pour approfondir ses connaissances de l’Egypte, comme le révèlent les écrits des dernières années de sa vie.
Il meurt à Paris Le 11 septembre 1876 et son corps est ramené à Maurice. Il est inhumé, aux côtés de son épouse, au cimetière de Pamplemousses.


Jean Fornasiero

Dernière mise à jour de cette fiche : octobre 2013

Notes

[1Extrait d’une lettre de M. Autard de Bragard, envoyée de Savanne le 17 septembre 1856 à Louis Bouton, botaniste et secrétaire de la Société d’Histoire naturelle de Maurice. R. d’Unienville signale que Bouton était présent lui aussi au banquet fouriériste du 7 avril 1848 à Port Louis (Tentative socialiste à l’île Maurice (1846-1851), [Port Louis, Ile Maurice], Société de l’Histoire de l’île Maurice, s.d., p. 22). Louis Bouton incorpore l’extrait dans une lettre du 24 septembre qu’il adresse à Charles Tilstone Beke, explorateur d’Abyssinie, récemment installé à l’île Maurice. Beke a demandé à la Société d’Histoire naturelle des renseignements de la part de Charles Darwin. La réponse de Bouton se trouve donc dans la correspondance de Charles Darwin. Voir Frederick Burkhardt et Sydney Smith (eds), The Correspondence of Charles Darwin, vol. 6, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, lettre 1961, p. 519. Disponible aussi en ligne : [http://www.darwinproject.ac.uk/darwinletters/calendar/entry-1961.html

[2Charles Baudelaire, Correspondance, texte établi, présenté et annoté par Claude Pichois, avec la collaboration de Jean Ziegler, Paris, Gallimard, 1973, t. 1, p. 89.

[3Evenor Dupont, « Excursion phalanstérienne dans l’île Mauricheusse », Le Mauricien, 26 janvier 1848, lettre du 7 janvier 1848, reproduite dans Raymond d’Unienville, op. cit., p. 135.

[4G.-A. Autard de Bragard, paroles rapportées dans Le Mauricien en avril 1848, citées par R. d’Unienville, op. cit., p. 28.

[5Extrait du Cernéen de 1856 cité par Tiberman Sajiwan Ramyead, dans « Savanne mon amour - 1854 ! », Mauritius Times, 210, 21 avril 2006.


Ressources

Oeuvre

Essai sur la culture et la manipulation de la canne, [s.l., s.n.],1852
« L’Expédition d’Abyssinie », Revue maritime et coloniale, t. XXIII, juillet 1868, p. 691-670 ; suite, t. 24, septembre 1868, p. 235-255
« Le Canal de Suez », Revue maritime et coloniale, t. 26, août 1869, p. 877-899
Note à propos de l’introduction de plantes et d’animaux dans diverses contrées, notamment en Égypte, Paris, impr. de E. Martinet, 1874, extrait du Bulletin de la Société d’acclimatation, février 1874

Sources

Le Cernéen (1848, 1856)
Le Mauricien
(1848)
La Phalange (1842)
La Démocratie pacifique (1848)
L’Economiste français (1869)
Dictionnaire de biographie française, t. 4, Paris, Letouzey et Ané, 1948, p. 718.
Désiré Laverdant, « Question de l’Emancipation. Correspondance. A M. Dejean de la Bâtie », La Phalange, 19, 20, 23, 25 octobre 1842.
Raymond d’Unienville, Tentative socialiste à l’île Maurice (1846-1851), [Port Louis, Ile Maurice], Société de l’Histoire de l’île Maurice, s.d. (p. 28, 46, 89, 125, 126, 129, 132, 135, 136, 171n, 172n.)

Bibliographie

A. Toussaint, « Autard de Bragard, Gustave Adolphe (1808-1876) », Dictionnaire de biographie mauricienne (DBM), dir. A. Toussaint, [Port Louis, Ile Maurice], Société de l’Histoire de l’île Maurice, 1941, p. 322-323. Une deuxième notice du DBM, rédigée par R. d’Unienville, et figurant dans le 57e fascicule, paru en 2005, apporte des précisions à la notice de 1941.
Archibald Edward Harbord Anson, About Others and Myself 1845-1920, London, J. Murray, 1920
Charles Baudelaire, Œuvres complètes, texte établi et annoté par Y.-G. Le Dantec, édition révisée par Claude Pichois, Paris, Gallimard, 1975, t. 1, p. 62
Charles Baudelaire, Correspondance, texte établi, présenté et annoté par Claude Pichois, avec la collaboration de Jean Ziegler, Paris, Gallimard, 1973, t. 1, p. 145, p. 780
Richard E. Burton, Baudelaire and the Second Republic : Writing and Revolution, Oxford, Clarendon Press, 1991
Clément Charoux, « Baudelaire aux Pamplemousses », L’Essor, 202, 15 août 1936, p. 549-550
Jean Cloux (pseudonyme de Clément Charoux), Mémoires et anecdotes de Clément Charoux 1887-1959, Port Louis, Editions du Hecquet, 2007
André d’Emmerez de Charmoy, Notice sur l’obélisque Liénard au Jardin Royal de Pamplemousses, Société Royale des Arts et des Sciences de l’Ile Maurice, 1937, p. 21
P.S. Hambly, « Idéologie et poésie : notes sur Baudelaire et ses contemporains », Australian Journal of French Studies, XVI, 1-2, 1979, p. 199
Tiberman Sajiwan Ramyead, « Savanne mon amour - 1854 ! », Mauritius Times, 210, 21 avril 2006
Graham Robb, La poésie de Baudelaire et la poésie française 1838-1852, Paris, Aubier, 1993
Guy Rouillard, Propriétaires des domaines de Pamplemousses et de Rivière du Rempart des origines à nos jours, [S.l. : s.n.] (Port-Louis : General Printing), 1968
Jean Fornasiero, « Vers une histoire du fouriérisme à l’île Maurice », Cahiers Charles Fourier, 18, 2007, p. 67-77 (URL : http://www.charlesfourier.fr/article.php3?id_article=448.)

Sitographie

L’extrait d’une lettre de G.-A. Autard de Bragard, datée du 17 septembre 1856 (Savane), figure dans la correspondance de Charles Darwin, lettre 1961. Bouton, L. to Beke, C.,
[http://www.darwinproject.ac.uk/darwinletters/namedefs/namedef-370.html], 24 Sept 1856.
Pour des renseignements sur le séjour de Charles Baudelaire à Maurice et ses rapports avec les Autard de Bragard, on pourra consulter le site suivant :
[http://www.potomitan.info/moris/baudelaire/baudelaire2.php]
Pour des détails littéraires, y compris le texte du poème de Baudelaire dédié à Mme Autard de Bragard et un beau portrait de celle-ci, disponible sur le site suivant :
[http://baudelaire.litteratura.com/?rub=vie&srub=per&id=7]
Pour le mariage de Louise-Hélène Autard de Bragard avec Ferdinand de Lesseps, voir :
[http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/ministere_817/archives-patrimoine_3512/expositions_11556/
pages-histoire_14041/ferdinand-lesseps_15431/les-dernieres-annees_43703.html]


Index

Lieux : Egypte - Ile Maurice - Paris, Seine

Notions : Agriculture - Association - Education - Justice - Sciences

Pour citer cette notice

FORNASIERO Jean, « Autard de Bragard, (Gustave) Adolphe », Dictionnaire biographique du fouriérisme, notice mise en ligne en mars 2008 : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article513 (consultée le 27 mars 2017).

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