Le Nouveau Monde amoureux, lisible depuis quarante ans seulement, est un texte à découvrir pour réfléchir, pour sourire aussi. Un texte probablement inépuisable... Fourier, déchaîné, ouvre des brèches dans le langage, dans les systèmes de représentation du corps, dans les conditions même de la vie en société. Il place ses festins en écart absolu avec les « triomphes pygmées gastronomiques » qui ont cours en Civilisation. Il s’en prend aux pouvoirs constitués : l’Eglise, l’armée sont ici tournées en ridicule. La gastrosophie, haute sagesse, fait des prodiges ; les convives mangent, boivent, conversent, circulent de table en table et retirent de tout cela un plaisir immense. En conviant Pantagruel à son festin d’Harmonie, il montre ce que peut être une utopie-mouvement.
« Pendant la séance du concile on préludait de toute part ; les uns par des punchs cordiaux et salaisons, les autres par des potages délayant limonades et orangeades. Enfin le signal est donné à l’heure par une 1ère bordée de 600.000 petits pâtés. Les 300.000 convives s’arment de 300.000 bouteilles de vin mousseux de la côte du Tigre. On ébranle tous les bouchons et au moment où la tour de Babylone fait signe de feu d’armée les 300.000 bouchons partent à la fois et leur pétarade immense retentit avec fracas dans les antres des montagnes voisines. On s’assoit, on attaque de toutes parts le majestueux édifice et toutes les légions font des prodiges d’appétit. On remarque, par-dessus tout, le magnanime Pantagruel, grand [illisible] de la croisade et pour le plus fort mangeur du globe.
Charles Fourier, Le Nouveau Monde amoureux [posth.]
Edition établie par Simone Debout, éditions Anthropos, 1967, page 370
Thomas Bouchet est maître de conférences en histoire à l’université de Bourgogne (Dijon). Il travaille ces temps-ci sur Fourier et l’Ecole sociétaire, sur les relations entre socialisme et sensualité, sur l’histoire des insurrections au XIXe siècle.
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